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L'Islande peut-elle s'en sortir ?

Slate.com, mis à jour le 08.07.2009 à 7 h 43

Les solutions pour sortir l’île des griffes de ses créanciers, huit mois après sa quasi-faillite..

Le contraste est saisissant entre l’épicerie discount Bonus située en bas de Laugavegur, la principale artère commerçante (et la plus animée le soir) de Reykjavik, dans laquelle les clients se bousculent pour remplir leurs caddies de jambon, de morue séchée et autres produits de première nécessité et la boutique Apple située au rez-de-chaussée du nouvel immeuble flambant neuf de la Bourse de Reykjavik à quelques centaines de mètres de là seulement, le seul au monde probablement où le vendeur passe son temps à attendre le chaland dans un magasin vide.

Il illustre parfaitement l’état dans lequel se trouve l’Islande, huit mois après sa quasi faillite. Ce petit pays d’environ 310 000 habitants situé dans l’Atlantique Nord s’est plus que tout autre laissé aller aux délices de la bulle du crédit et il est difficile de trouver un pays aujourd’hui où les conséquences de son éclatement se fassent sentir de manière aussi douloureuse. Non seulement les Islandais doivent se passer d’iPods pour acheter de la charcuterie, mais le pays est endetté jusqu’au cou, la consommation des ménages est en chute libre, les grandes banques ont été nationalisées et le contrôle des changes instauré.

Toutefois, les Islandais, même s’ils vont devoir passer sous les fourches caudines des bailleurs de fonds et notamment du FMI et du groupe des pays voisins (y compris les Iles Féroé) qui leur ont prêté 5 milliards de dollars qui leur ont permis d’éviter la faillite, ne méritent pas pour autant qu’on pleure sur leur sort. Contrairement à beaucoup d’autres pays qui se sont endettés au-delà du raisonnable, l’Islande dispose en effet d’un certain nombre d’atouts pour s’en sortir : une moyenne d’âge de 37 ans, un niveau d’éducation élevé, un taux de natalité proche de 2, un système de retraite excédentaire et des ressources naturelles abondantes. Avec un brin d’imagination supplémentaire, l’Islande pourrait même sortir renforcée de la crise.

«C’est certain, les Islandais vont devoir travailler dur, mais c’est dans leur nature», juge Svein Harald Øygard, ancien consultant de McKinsey Norvège parachuté en début d’année au poste de gouverneur provisoire de la banque centrale d’Islande. «Pour un si petit pays, l’Islande dispose d’un degré d’autosuffisance étonnant, de secteurs d’activité exceptionnellement dynamiques comme la pêche et les énergies renouvelables et d’une main-d’œuvre efficace, extrêmement fiable et très bien formée», poursuit-il.

Les chiffres publiés par la banque centrale donnent une idée de la gravité de la situation financière dans laquelle se trouvent les islandais: près de 40.000 des 100.000 ménages islandais se sont endettés en devises (en yens et en francs suisses notamment) pour acheter des automobiles et 80.000 environ ont contracté des emprunts immobiliers indexés sur l’inflation ou — comme pour leurs crédits auto — libellés en devises. Tant que la couronne islandaise s’appréciait, le fait de s’endetter en devises pour acheter un 4 x 4 et un appartement avec vue sur le port pouvait paraître logique: la hausse de la couronne islandaise – provoquée depuis 2002 environ par des taux d’intérêt artificiellement élevés — attirait vers l’Islande un flux de capitaux en quête de rémunérations élevées aussi sûrement que le Gulf Stream qui tempère son climat. Tout le monde, du gérant de hedge fund américain au dentiste australien empruntait à des taux réduits dans sa propre devise ou en devises étrangères dont les taux sont extrêmement bas comme le yen japonais pour investir dans des titres islandais aux rendements nettement supérieurs.

Des banquiers astucieux ont même inventé des obligations libellées en couronnes islandaises, les fameux «glacier bonds» afin de récupérer une partie de cette activité à leur profit et en ont placé 500 milliards de couronnes (4 milliards de dollars) auprès de particuliers. Dès que ce «carry trade» énorme s’est interrompu, la couronne islandaise a chuté brutalement, entraînant une forte hausse des remboursements des emprunts libellés en devises et une explosion des prix des produits importés qui a provoqué une forte hausse de l’inflation qui a renchéri les échéances des trois quarts des emprunts immobiliers indexés sur l’inflation. D’après la banque centrale islandaise, un ménage islandais sur six doit désormais faire face à des échéances de remboursement d’emprunts immobiliers difficilement supportables représentant 60 %,voire plus, de leurs revenus nets.

La chute des «business Vikings»

Les trois principales banques du pays se sont également laissées prendre à ce jeu, empruntant à taux réduit pour financer ces chefs d’entreprises ambitieux que les islandais appellent les «business Vikings», encouragés par ailleurs par la hausse vertigineuse de la Bourse de Reykjavik à se développer à l’international. A son plus haut niveau, la Bourse de Reykjavik a été valorisée jusqu’à deux fois et demi le PIB islandais – devenant ainsi l’une des plus chères du monde (contre 16 % aujourd’hui). «Nous avons été victimes de notre propre succès», constate son président, Thordur Fridjonsson.

La faillite la plus spectaculaire est probablement celle de Jón Ásgeir Jóhannesson, l’homme des supermarchés Bonus, l’enseigne au cochon rose omniprésente en Islande, qui s’est taillé via sa holding, Baugur, un véritable empire international dans la distribution avec des participations dans Saks Fifth Avenue (SKS) aux Etats-Unis, dans Hamleys au Royaume-Uni et même, cela ne s’invente pas, dans la chaîne britannique de produits surgelés Iceland. A l’instar des banques qui l’avaient financé — Landsbanki et deux de ses principales concurrentes, Glitnir (aujourd’hui Islandbanki) et Kuapthing — Baugur a déposé son bilan au début de cette année. Il appartient désormais à l’Etat — et à la majorité des Islandais d’éviter de subir le même sort.


Et la tâche risque d’être rude. L’Islande ne peut plus se permettre de vivre au-dessus de ses moyens. Selon l’accord conclu avec le FMI, l’Islande devra lever progressivement son contrôle en 2010, resserrer sa politique monétaire et revenir à un excédant de ses comptes courants d’ici 2013. Avec une dette et un déficit budgétaire représentant cette année selon les prévisions respectivement 120% et 13% environ de son PIB (de 14 millions d’euros), l’Islande commence à ressembler sérieusement à l’Italie et à la Belgique.

Les pressions politiques qui s’exercent sur la banque centrale pour qu’elle mette en œuvre une politique monétaire visant à atteindre les objectifs fixés par le FMI et ses autres créanciers tout en étant relativement indolore sont extrêmement fortes. Un seul exemple: lorsque la banque centrale a baissé son taux de refinancement au jour le jour à 12%, l’agence Bloomberg a déclaré que cette mesure était contraire aux recommandations du FMI tandis que la presse islandaise, se faisant l’écho des appels des syndicats et du patronat en faveur d’une baisse des taux, accusait la banque centrale de se plier aux desiderata du FMI.

Si pour sortir de cette ornière, l’ensemble de la classe politique islandaise s’accorde pour privilégier les quatre piliers traditionnels de l’économie islandaise: la pêche, les entreprises fortes consommatrices d’énergie, le tourisme et les nouvelles technologies afin de relancer l’économie grâce aux exportations et faire ainsi rentrer des devises fortes, personne n’est vraiment d’accord, – et à juste titre – sur le poids respectif de ces objectifs.

De la pêche aux nouvelles technologies

Si la pêche constitue la base de l’économie islandaise depuis l’arrivée, au IXe siècle, des premiers scandinaves qui fuyaient la brutalité du règne du roi de Norvège Harald à la Belle Chevelure, ce n’est pas un secteur en croissance. Il existe des limites naturelles à la quantité de poissons que les chalutiers islandais peuvent pêcher et beaucoup d’eau risque de couler avant que les spécialités culinaires islandaises comme la viande de baleine ou de requin faisandé n’inondent les rayons des supermarchés étrangers.

Les pêcheurs sont également les plus opposés à l’abandon de la couronne et à l’adhésion à l’Union européenne dans la mesure où ils seraient probablement contraints d’abandonner leur système particulièrement efficace d’attribution scientifique de quotas échangeables. Si certains d’entre eux pensent que l’Islande pourraient peut-être apprendre deux ou trois choses en matière de pêche à l’UE, Eggert Benediktson, le dirigeant d’HB Grandi, la plus grande flotte de pêche d’Islande, en doute fortement: «Comment voulez-vous qu’un pays à genoux comme le nôtre soit en position de négocier quoi que ce soit?»

Le secteur des nouvelles technologies est plus prometteur à long terme. Il permet non seulement à  tous les anciens pêcheurs qui se sont convertis dans la banque de mener une vie plus agréable qu’à la tête d’un chalutier, mais le réseau de télécommunication de l’Islande est l’un des meilleurs au monde, le niveau d’éducation de sa population est particulièrement élevé et, compte tenu du caractère relativement confidentiel de leur langue, la plupart des Islandais parlent anglais (bien qu’avec un certain accent « elfe »).

L’entreprise CCP Games symbolise cette vision de l’avenir de l’Islande. Située dans une ancienne usine de traitement de poissons près du quai à proximité du siège social de Grandi – qui rappelle ses origines maritimes — CCP Games gère le monde virtuel d’Eve Online, le jeu en ligne auquel se livrent tous les Islandais sans exception, quelque soient leur âge et leur sexe. Pour 15 dollars par mois chacun peut se glisser dans la peau des personnages et piloter des vaisseaux intergalactiques, faire des affaires ou tirer sur les autres.

La question de l’utilisation de l’abondante énergie géothermique qui bouillonne sous les volcans islandais est plus controversée. Compte tenu de la hausse des prix mondiaux de l’énergie et de la baisse du coût de la main d’œuvre, les affreuses usines d'Alcoa et autres producteurs d’aluminium qui défigurent les paysages islandais redeviennent très rentables, au grand dam des grands noms de la chanson islandaise que sont Björk et Sigur Rós, et de tout Islandais dont le sens olfactif n’a pas complètement disparu.

Banane et marie-jeanne

Toute cette vapeur souterraine est bien sûr utilisée à d’autres fins. Elle est à l’origine des sources d’eau chaude que l’on trouve un peu partout en Islande et qui y attirent les touristes. Elle assure le chauffage des serres et permet à l’Islande de produire des légumes, des fleurs, et même des bananes...

Je suggère quant à moi à l’Islande de faire preuve d’imagination et de s’inspirer de l’exemple de la Californie que je connais bien et qui doit également résorber un énorme déficit budgétaire: cultiver la marijuana. La légalisation de cette culture permettrait d’attirer de nombreux touristes, Nord-américains en particulier, qui n’auraient ainsi que la moitié du chemin à parcourir par rapport à Amsterdam. C’est peut-être trop demander à un gouvernement conservateur, mais toute idée ne mérite-elle pas d’être mise sur la table, dès lors qu’elle est susceptible de sortir plus vite l’Islande des griffes de ses créanciers?

Rob Cox

Rob Cox est chroniqueur sur The Big Money

Traduit par Francis Simon

Photo Flickr lydurs

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