France

Du danger de mener la politique du camp adverse

Eric Dupin, mis à jour le 15.09.2013 à 8 h 42

La dérive droitière de François Hollande tient infiniment plus à une adaptation forcée aux contraintes de la période qu’à un savant calcul stratégique. Il ne suffira pas d'agiter le réflexe d'un vote utile à gauche pour se faire pardonner la politique suivie

François Hollande sur les marches de l'Elysée, le 3 septembre 2013. REUTERS/Philippe Wojazer.

François Hollande sur les marches de l'Elysée, le 3 septembre 2013. REUTERS/Philippe Wojazer.

«Le président des patrons», titrait à la une Libération cette semaine. Le quotidien, qui avait accompagné le virage libéral de la gauche dans les années quatre-vingt, reproche vertement à François Hollande de multiplier «les cadeaux aux entreprises au détriment des ménages».

Il est vrai que s’accumulent, depuis plusieurs mois, discours et mesures qui jurent autant avec la tonalité de la campagne présidentielle du candidat socialiste qu’avec les positions traditionnelles de la gauche.

Transfert des ménages aux entreprises

Le crédit d’impôt compétitivité emploi (CICE), qui fait son apparition dans le budget 2013, représente une réduction du coût du travail, pour les entreprises, de 13 milliards d’euros. Non seulement ce «cadeau» est livré sans contrepartie, ce qui peut laisser sceptique quant à ses effets sur l’emploi, mais Pierre Moscovici a cru bon de promettre récemment qu’il serait aussi «sans contrôle fiscal».

Les ménages, quant à eux, verront leur facture s’alourdir d’une dizaine de milliards: hausse de deux taux sur trois de TVA, nouvelles mesures fiscales (comme la baisse du quotient familial ou la suppression de l’aide aux parents d’étudiants). La réforme des retraites fait surgir la même asymétrie. Un «effort» est demandé à tous, salariés, retraités et entreprises... à ce détail près que le gouvernement a promis de compenser la hausse des seules cotisations patronales.

La découverte subite de l’impératif de compétitivité, nié pendant la campagne électorale, se double désormais d’un discours insistant sur la nécessité de réduire la dépense publique. «Il faut réduire le poids des dépenses publiques dans le PIB, le faire résolument, le faire vite et le faire fort», proclame Pierre Moscovici. Alors que l’effort budgétaire portait, en 2013, pour les deux tiers sur des hausse d’impôts et pour un tiers sur des baisses de dépenses, celles-ci en représenteraient 80% dans le budget de 2014. Un renversement «historique», s’est félicitée sur Twitter... la compagne du ministre de l’Economie.

Périlleux rebrousse-poils

Nul doute que la gauche socialiste hurlerait si un pouvoir de droite avait rendu pareils arbitrages. On rétorquera que l’orientation du gouvernement actuel ne se limite pas à ces choix économiques. L’instauration du «mariage pour tous» ou encore la future réforme pénale (à l’examen opportunément reporté après les municipales) sont là pour lui ajouter un vernis progressiste. Ceux qui n’imaginent pas d’autre politique macroéconomique possible se réjouiront, par ailleurs, de la conversion «réaliste» de l’équipe de Jean-Marc Ayrault.

Parions pourtant que le plus grand nombre d’électeurs de gauche est pris à rebrousse-poils par cette politique. Or, l’expérience montre qu’il est toujours périlleux, pour une majorité, de faire la politique de ses adversaires. Jacques Chaban-Delmas a vainement tenté d’imposer sa «nouvelle société» à l’Assemblée nationale ultra-réactionnaire issue de la grande peur de mai 1968. Il fut remercié par Georges Pompidou avant d’être battu dés le premier tour de la présidentielle de 1974.

Valéry Giscard d’Estaing a ensuite payé cher son «libéralisme avancé» qui horripilait une large partie de la droite. Jacques Chirac contribua d’une manière décisive à sa perte en 1981. Plus récemment, la gauche essuya sa défaite législative la plus lourde en 1993, précisément après avoir poussé le plus loin, sous la houlette de Pierre Bérégovoy, une politique dite du «franc fort» très coûteuse socialement.

Impossible triangulation

Emprunter au camp opposé une partie de son discours peut assurément être parfois efficace. C’est ce qu’on appelle la stratégie de la «triangulation»: cet art du contre-pied est censé permettre au pouvoir d’élargir son assise politique tout en neutralisant les critiques de l’opposition.

Le président démocrate américain Bill Clinton est réputé avoir introduit cette méthode dans la politique moderne. Le britannique Tony Blair l’a ensuite pratiquée avec succès pendant de longues années.

Il est cependant fort douteux que François Hollande puisse réussir une manœuvre similaire. Sa dérive droitière tient infiniment plus à une adaptation forcée aux contraintes de la période qu’à un savant calcul stratégique. Sa triangulation involontaire n’est guère porteuse de bénéfices politiques.

L’éloignement de François Bayrou, sur le point de revenir dans sa famille d’origine du centre-droit, montre que la majorité n’est pas précisément sur la voie de l’élargissement. Son assiette politique se réduit plutôt avec l’hostilité croissante du Front de gauche et les interrogations récurrentes des écologistes, encore dernièrement heurtés par la frilosité gouvernementale en matière de fiscalité écologique.

La droite, pour sa part, n’est point du tout sonnée par la nouvelle ligne du pouvoir. Les libéraux ne croient guère à la «pause» fiscale et continuent de hurler à la «purge». Le «ras-le-bol fiscal», évoqué par Moscovici après des fréquentations estivales que l’on devine plutôt aisées, légitime au contraire l’anti-fiscalisme obsessionnel de l’opposition. Les socialistes rendent les armes idéologiquement en n’osant pas faire remarquer que les comparaisons internationales en matière de prélèvements obligatoires négligent que les services rendus ne sont pas les mêmes d’un pays à l’autre.

Gare à la vengeance de la gauche

A l’inverse, une fraction de plus en plus importante de l’électorat de gauche cesse de se sentir représentée et défendue par l’actuel pouvoir. Le sentiment d’une équivalence entre le PS et l’UMP progresse, même s’il est pour partie injuste: la réforme des retraites, par exemple, est sans doute plus prudente qu’elle ne l’aurait été avec un pouvoir de droite.

Encore n’est-il pas absolument certain que les entreprises auraient pu aussi facilement obtenir certains avantages, tels ceux de la loi sur la flexibilité, avec un gouvernement de droite. La menace d’une résistance sociale est généralement plus forte dans cette configuration. Au point que certains salariés risquent de se demander si leurs intérêts ne seraient finalement pas mieux préservés avec un gouvernement de droite mis sous pression.

Le pouvoir hollandais compte sur un traditionnel réflexe de défense de la gauche qui s’affaiblit pourtant, tout particulièrement dans les catégories populaires. Dans le contexte actuel, la peur de la droite n’est plus ce qu’elle était. Il ne suffira pas de l’agiter en temps utile pour se faire pardonner la politique suivie. La droitisation est inévitablement productrice d’abstention au tour décisif.

Eric Dupin

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Journaliste
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