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Syrie: détruire les armes chimiques prendrait au moins dix ans

Foreign Policy, mis à jour le 13.09.2013 à 14 h 17

Les États-Unis ont commencé la destruction de leur propre stock il y a plus de vingt ans et n'ont toujours pas terminé le travail.

Un expert de l’ONU en armes chimiques près de Damas le 29 août 2013, REUTERS/Mohamed Abdullah

Un expert de l’ONU en armes chimiques près de Damas le 29 août 2013, REUTERS/Mohamed Abdullah

La proposition russe qui verrait le président syrien Bachar el-Assad placer ses armes chimiques sous contrôle international avant leur destruction a été au centre des discussions cette semaine. Mercredi 11 septembre, le gouvernement d’Assad a accepté ce plan.

Quelques heures plus tard, Barack Obama, David Cameron et François Hollande ont annoncé qu’ils allaient étudier sérieusement cette proposition. Elle a déjà le soutien du secrétaire général des Nations unies Ban Ki-moon et d’un nombre croissant de dirigeants influents des deux camps. Il n’y a qu’un seul petit problème: ce plan est quasiment irréalisable.

Les experts en élimination d’armes chimiques avertissent qu’une foule de difficultés va se présenter. Prendre le contrôle des énormes réserves de munitions d’Assad sera très difficile au beau milieu d’une violente guerre civile.

Il faudra construire de A à Z des dizaines de nouvelles installations pour détruire ces armes ou les apporter en Syrie depuis les États-Unis, projet qu’il faudrait dix ans, ou plus, pour mener à bien. Le travail lui-même devra être effectué par du personnel militaire spécialement formé ou par des prestataires.

Devinez quel pays dispose du plus grand nombre de militaires et d’experts civils dans le domaine? Vous avez répondu les États-Unis? Gagné.

Des dizaines d'années

«Il ne s’agit pas simplement de brûler les feuilles mortes de votre jardin», explique Mike Kuhlman, responsable scientifique de la sécurité nationale de Battelle, entreprise impliquée dans les travaux d’élimination des armes chimiques dans plusieurs sites des États-Unis. «Cela ne se fait pas du jour au lendemain, ce n’est pas simple et cela coûte cher.»

Les dizaines d’années de travail qu’ont coûté aux États-Unis l’élimination de leur propre réserve d’armes chimiques donnent une idée du difficile chemin à parcourir si Washington et Damas parviennent à un accord. L’organisation militaire responsable de la destruction des immenses quantités de munitions américaines a déclaré qu’il faudra deux années de plus que ce qui avait été prévu au départ et 2 milliards de dollars supplémentaires par rapport aux dernières estimations. Ce retard signifie qu’une tâche commencée dans les années 1990 va devoir se poursuivre environ jusqu’en 2023 et finira par avoir coûté à peu près 35 milliards de dollars.

Certes, les réserves américaines étaient bien plus importantes que celles d’Assad. À son apogée, l’armée américaine possédait 30.000 tonnes de gaz moutarde, VX et sarin, les gaz neurotoxiques que le président syrien aurait utilisés pour tuer plus de 1.400 civils à la fin du mois dernier. Assad possède le même genre d’armes mais on estime que son arsenal est considérablement plus réduit.

Une arme de dissuasion pour Assad

D’un autre côté, les armes chimiques américaines n’étaient stockées qu’à quelques endroits.

Celles d’Assad ont été dispersées dans des dizaines de sites différents, dont beaucoup peuvent être déplacés, ce qui signifie que localiser toutes les installations demanderait la coopération pleine et entière du régime. Et ça, le moins que l’on puisse dire, c’est que ce n’est pas garanti.

Gwyn Winfield, directeur de la publication de CBRNe World, magasine consacré aux armes biologiques et chimiques, estime que le succès de la proposition russe «dépend du fait qu’Assad fasse une déclaration honnête de l’endroit où se trouvent ses munitions», car les personnes chargées de détruire ces armes ne peuvent travailler que dans des sites dont elles ont connaissance. Assad, souligne-t-il, aurait tout intérêt à garder autant de réserves que possible:

«La raison pour laquelle ils ont créé ce programme à la base était pour servir de dissuasion à une future option nucléaire israélienne. Ça ne va pas changer.»

Un processus chronophage et dangereux

Si localiser et prendre le contrôle de tous les sites d’Assad sera le premier défi de la mise en application du plan russe, il sera loin d’être le seul. Les personnels américains et alliés devront ensuite séparer les substances chimiques elles-mêmes des ogives, roquettes, obus ou missiles conçus pour les lancer sur leurs cibles. Ce travail sera effectué soit par des robots, soit par des prestataires ou des soldats spécialement formés, mais il n’en sera pas moins chronophage et très dangereux.

L’étape suivante consistera à détruire physiquement toutes les armes chimiques, ce qui peut être fait de manières différentes et assez simples. La première consiste à vaporiser les produits chimiques dans des fours spéciaux et à les brûler à 1.000°C pendant une ou deux secondes. Les agents innervants comme le sarin peuvent aussi être largement neutralisés en y ajoutant de l’hydroxyde de sodium liquide, tandis que le gaz moutarde peut être rendu inoffensif avec de l’eau alcaline.

Kuhlman et d’autres experts affirment que les deux types de destruction devront être effectués sur place, car il serait dangereux de transporter les munitions jusqu’à un point de collecte central en Syrie alors que la guerre civile fait rage. Cela impliquerait soit de construire une nouvelle infrastructure d’élimination permanente dans chaque complexe syrien, soit d’apporter de nouvelles installations mobiles des États-Unis.

Ces systèmes n’ont pas encore été testés dans une zone de guerre et n’ont peut-être pas la capacité de gérer les énormes quantités d’armes d’Assad. «Vous voulez vraiment que des camions entiers d’armes chimiques circulent en Syrie dans le contexte actuel?», interroge Kuhlman.

Assurer la sécurité des stocks

Un spécialiste des armes chimiques du département de la Défense soulève une autre sorte d’inquiétude. À ses yeux, la plus grande difficulté en termes de sécurité consiste à protéger les armes en attendant de les détruire, pas pendant qu’elles sont déplacées:

«Est-ce qu’un groupe de rebelles va attaquer un convoi d’armes chimiques armé jusqu’aux dents allant d’un ou plusieurs sites vers une installation d’élimination, malgré tous les plans de réaction et les soldats sur le qui-vive, ou est-ce qu’il va attendre que les armes soient transférées, que les méchantes unités militaires soient parties et que les opérations d’élimination aient commencé? La cible la plus facile est l’infrastructure d’élimination.»

Ce responsable avance qu’une solution plus simple consisterait à faire sortir les armes de Syrie et à les détruire dans un pays plus sûr et mieux protégé. 

Cheryl Rofer, qui a supervisé une équipe chargée de détruire des gaz toxiques militaires au Los Alamos National Laboratory, estime que rien ne peut être fait tant qu’il n’y aura pas un cessez-le-feu total entre Assad et les rebelles qui tentent de le renverser. Rien n’indique, souligne-t-elle, que l’un des camps soit prêt à s’asseoir à la table des négociations ou à faire baisser d’intensité une guerre civile qui se déchaîne déjà depuis plus de deux ans:

«C’est tout simplement dangereux de le faire pendant que des gens se tirent dessus.»

Spécialistes américains ou russes

La Libye, dernier pays en date à s’être embarqué dans un effort de destruction d’armes chimiques, fournit un autre exemple édifiant. Tripoli a admis posséder ce genre d’armes en janvier 2004 et a promis de s’en débarrasser de son plein gré.

En novembre 2011, le gouvernement libyen a déclaré tout à trac qu’il avait découvert «une réserve d’armes chimiques non-signalée» contenant plusieurs centaines de munitions chargées de gaz moutarde. La destruction de ces armes a été arrêtée suite à un dysfonctionnement technique à l’usine d’élimination et elle n’est toujours pas terminée. Neuf ans après avoir promis de se débarrasser de ses armes, la Libye a détruit à peine la moitié de ses réserves totales de gaz moutarde et juste 40% de ses réserves de précurseurs d’armes chimiques.

Rofer souligne que la Syrie possède beaucoup plus d’armes chimiques que la Libye et que s’en débarrasser pourrait donc demander encore plus de temps. «Je ne serais pas surprise que cela prenne dix ans», affirme-t-elle.

Si les États-Unis et la Syrie arrivaient à un accord, hypothèse encore hautement aléatoire, il n’en resterait pas moins un énorme hic. Rofer assure que les deux seules organisations qui savent vraiment se débarrasser d’armes chimiques sont les armées russe et américaine.

Étant donné le temps nécessaire à la fabrication puis à la mise en service des installations d’élimination, ces soldats spécialement formés devraient rester en Syrie pendant des années. Dans un pays aussi las de la guerre que le sont les États-Unis, l’idée de laisser autant de soldats sur le terrain pendant si longtemps va être très dure à faire avaler.

Yochi Dreazen

Traduit par Bérengère Viennot, adapté par Grégoire Fleurot

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