Le reste des fichiers Snowden doit être détruit

Des manifestants portent des masques à l'effigie d'Edward Snowden à Brasilia, le 6 août 2013. REUTERS/Ueslei Marcelino.

Des manifestants portent des masques à l'effigie d'Edward Snowden à Brasilia, le 6 août 2013. REUTERS/Ueslei Marcelino.

L'affaire des fuites des services de renseignement a déjà eu des conséquences désastreuses. Révéler d'autres opérations ébranlerait le contrat social pour des bénéfices démocratiques peu tangibles

Dans une démocratie ouverte, le respect de la vie privée est fondamental. Sans vie privée, pas de démocratie. Le droit à la sécurité est tout aussi important: là encore, sans sécurité, pas de démocratie.

D'où le dilemme: un bien public essentiel doit-il primer sur un droit individuel fondamental? Aucune société ne peut garantir le respect total des deux à la fois. En tant que citoyens, nous devons donc nous mettre d'accord sur un compromis; trouver un équilibre.

Les documents fuités par Edward Snowden ont révélé que les services de renseignement électromagnétique américains et britanniques sont capables d'intercepter de grandes quantités de données sur Internet, qu'ils ont développé des outils sophistiqués d'exploration de données, que les services coopèrent avec le secteur privé pour récolter leurs informations, qu'ils espionnent leurs alliés, que les cryptanalystes du gouvernement peuvent désormais déjouer un système de cryptage considéré jusqu'ici comme sûr… La liste est longue.

Le New York Times et le Guardian publient ces révélations sur le milieu du renseignement au goutte à goutte, ce qu'ils justifient en invoquant «l'importance d'un débat public». Mais l'intérêt public ne peut se mesurer qu'à l'aide d'une analyse coûts-avantages. Il s'agit donc de déterminer si de nouvelles révélations peuvent ou non bénéficier à l'intérêt général.

Les citoyens ont compris l'importance de l'hygiène informatique

Les révélations ont eu trois effets positifs d'importance.

D'une, elles ont lancé un débat trop longtemps repoussé, débat désormais en plein essor. Des milliards de personnes ont aujourd'hui accès aux services Internet et aux téléphones portables. En une vingtaine d'année, l'humanité a profondément modifié ses méthodes de communication. Nombreux sont ceux qui du mal à s'adapter à ces nouveaux joujoux; ils jonglent avec les gadgets, les manips et les applications au fur et à mesure qu'ils sont disponibles, ce qui peut générer des conduites addictives.

Les services de renseignement électromagnétique sont confrontés à des défis similaires. Il est possible qu'une réforme de la supervision du renseignement soit devenue nécessaire. A l'évidence, le «ROEM» (en jargon d'espion) du XXIe siècle doit faire l'objet d'un débat entre les intéressés —soit l'ensemble des citoyens. La discussion a déjà commencé. Des membres du Congrès américain demandent aujourd'hui à pouvoir superviser de plus près les pratiques du renseignement.

Le deuxième effet positif découle du premier: la population est en train d'apprendre. C'est l'un des effets imprévus des révélations de Snowden: citoyens et entreprises découvrent l'univers de la sécurité à l'ère numérique. «Cryptage» est devenu un terme d'usage courant. De plus en plus de personnes comprennent l'importance de l'hygiène informatique. Les néophytes savent désormais ce qu'est un serveur proxy. L'utilisateur lambda comprend qu'il laisse des traces de son passage sur Internet, et il apprend à les contrôler. Selon une récente étude du Pew Research Center, 86% des utilisateurs d'Internet ont déjà effacé ou masqué leurs empreintes numériques.

Enfin, troisième effet positif, les sociétés high-tech prennent désormais la sécurité plus au sérieux. La fonctionnalité et la fiabilité étaient les premières priorités des architectes d'Internet —pas la sécurité. Nombre de développeurs de logiciels n'incluent aucun dispositif de sécurité dans leurs créations. Les sociétés en question commencent enfin à apporter de sérieuses améliorations à leurs produits et à leurs services. L'empressement avec lequel Google a encrypté les communications passées entre ses centres de données en est un bon exemple.

Conséquences désastreuses pour le renseignement

Examinons maintenant les effets négatifs des révélations Snowden.

On peut en citer plusieurs. D'une, l'affaire a mis à mal les capacités des services de renseignement. On ne peut le nier: les services de renseignement électromagnétique sont un outil essentiel, qu'il s'agisse de politique étrangère ou du maintien de l'ordre à l'intérieur des frontières. Dévoiler les capacités et les tactiques d'un service les condamne souvent à l'inutilité. Il est difficile d'évaluer l'étendue des dégâts au plan stratégique —mais ils sont importants.

Conséquence: les activistes, les extrémistes violents et les adversaires de tous bords —le régime syrien, par exemple— sont déjà en train de renforcer la protection de leurs communications. A l'avenir, il sera donc plus difficile de détecter et de prévenir les attentats terroristes. Il sera plus difficile de savoir si tel ou tel régime possède (ou a utilisé) un système d'armement en particulier. Il sera plus difficile de détecter une opération de cyber-espionnage susceptible de siphonner les richesses de l'Etat. La situation est très grave.

Autre point: on observe un regain d'assurance chez les Etats autoritaires. «Cette fois-ci, Washingon a mordu la poussière», peut-on lire dans le Global Times, quotidien de l'empire du Milieu, parfois qualifié de «Fox News chinois». Selon Xinhua, l'agence de presse d'Etat, l'administration américaine «a longtemps voulu se faire passer pour la victime innocente de cyber-attaques», mais s'est avérée être «le pire des malfaiteurs».

Un argument —bien évidemment— hypocrite. La National Security Agency n'espionne pas les citoyens américains dans le but d'identifier les opposants politique d'Obama, et le Government Communications Headquarters ne filtre pas les données qui circulent sur Internet pour donner l'avantage aux banques de Londres —et sont en cela nettement différents des services secrets chinois. Il n'en reste pas moins qu'à cause des révélations de Snowden, les régimes autoritaires de la planète vont pouvoir écraser leurs opposants avec plus de facilité.

Les services d'espionnage espionnent!

Autre conséquence: la gouvernance d'Internet est aujourd'hui à la peine. L'affaire a entamé l'autorité diplomatique et morale des Etats-Unis et de la Grande-Bretagne, menaçant du même coup le modèle pluripartite, jusqu'ici garant d'un Internet libre et ouvert. L'apparition prochaine d'un patchwork d'«Internets» —souverains et de plus petite envergure— semble de plus en plus probable. Par conséquent, l'Internet de demain pourrait bien devenir non pas moins, mais plus autoritaire.

Le dernier point est peut-être le plus significatif: les sociétés high-tech (Internet, télécommunications) américaines et britanniques subissent des pressions économiques; elles vont certainement perdre des clients mécontents à l'intérieur de leurs frontières et des contrats importants à l'étranger. Cette dernière répercussion décuplera les effets de toutes celles que nous venons de détailler.

Au total, ce constat donne à réfléchir: les répercussions bénéfiques de l'affaire Snowden sont abstraites et intangibles; elles doivent être soumises à la médiation et tarderont à prendre forme. En revanche, les dégâts qu'elle a provoqués sont concrets, immédiats, tangibles et s'accumulent rapidement.

Certains pourraient certes rétorquer que c'est bien la NSA et ses alliés qui, les premiers, ont provoqués ces dégâts —pas Snowden et ses alliés. Un argument problématique: les services d'espionnage espionnent, tous autant qu'ils sont. Laisser entendre que tout secret est néfaste par essence serait pour le moins naïf.

On pourrait au contraire affirmer qu'il est parfaitement acceptable (moralement parlant) que les démocraties ouvertes jouissent des services de renseignement les plus efficaces —services opérant en toute légalité sous l'étroite surveillance des représentants du peuple. Aucun progressiste ne voudrait voir Pékin ou Moscou doté d'un service comparable à la NSA.

Révéler d'autres opérations ébranlerait le contrat social

Certes, la NSA et le GCHQ ont peut-être outrepassé leurs prérogatives. Mais cela ne signifie pas pour autant que tout le secteur du renseignement électromagnétique est par essence néfaste. Le tout est donc bien de déterminer ce que ces services devraient (et ne devraient pas) être autorisés à faire —et la réponse devra être conceptuelle et fondée sur des principes. Le fait de dévoiler d'autres programmes et d'autres détails ne nous rapprochera pas de la solution.

Les enjeux sont colossaux. A la NSA et au GCHQ, c'est la colère qui prime, ainsi qu'un discret état de panique. Ce débat ne peut être mené par les espions. Et les gouvernements concernés s'y refusent eux aussi, de peur de mettre de l'huile sur le feu et de provoquer d'autres fuites. C'est donc aux intellectuels et aux experts publics qu'incombe la tâche d'apporter de l'équilibre et de la nuance dans ce débat chauffé à blanc.

Pour l'heure, nous n'observons rien de tel. Dans les colonnes du Guardian, Bruce Schneier —expert de la sécurité informatique particulièrement respecté— a déclaré que la NSA avait «violé un contrat social fondamental», avant de laisser entendre que le fait de dévoiler les opérations des services de renseignement —forme de désobéissance civile— pourrait constituer une «obligation morale».

Parfois, c'est la protection des secrets qui constitue une obligation

Mais, comme toujours, la vérité est plus compliquée que cela, et elle dérange. Il est difficile de déterminer si —et de quelle façon— la NSA a bel et bien violé le contrat social. Après tout, les erreurs des services de renseignement font beaucoup plus de bruit que leurs succès. En revanche, une chose est sûre: le fait de révéler d'autres opérations des services de renseignement ébranlerait le contrat social. Parfois, c'est la protection des secrets qui constitue une obligation morale.

La responsabilité des rédacteurs en chef et des journalistes est grande dans cette affaire. Jusqu'à présent, les quotidiens concernés ont donné une représentation faussée. Ils laissent entendre que la NSA et le GCHQ collectent la majeure partie de leurs renseignements chez leurs alliés, les organisations internationales et même chez leurs propres concitoyens —et pas là où sont les véritables menaces, au Moyen-Orient et au-delà.

Le scandale fait vendre. Mais quelles que soient leurs difficultés économiques, les quotidiens devraient respecter les préceptes du journalisme responsable. Ils devraient résister à la tentation d'exploiter les dossiers Snowden pour faire de l'argent. Un journaliste responsable devrait également être capable de résister à la tentation de la vengeance, malgré sa colère.

Le New York Times, le Guardian, le Washington Post et Glenn Greenwald doivent soigneusement peser le pour et contre avant de publier leur énième révélation. Les nouvelles informations feront-elles plus de bien que mal à notre société? En un mot, le journalisme responsable consiste à savoir prendre une décision éthique difficile: le temps est-il venu de restituer ou de détruire, volontairement, les données restantes?

Ce n'est pas aux journalistes militants et aux cypherpunks nouvelle génération d'en décider. Ce choix revient au souverain —autrement dit, aux citoyens des Etats-Unis et du Royaume-Uni.

Thomas Rid

Traduit par Jean-Clément Nau

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