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Pourquoi nous espérons encore la réapparition d’espèces éteintes

Nicholas Lund, mis à jour le 21.09.2013 à 8 h 48

Les réapparitions d'animaux considérés disparus constituent un terrain idéal pour les supercheries, fraudes, duperies et autres aveuglements volontaires en tout genre.

Des Tigres de Tasmanie (ou thylacines) au Zoo national de Washington D.C. vers 1904. L’espèce fut déclarée éteinte quelques décennies plus tard. E.J. Keller Baker via Wikimedia Commons

Des Tigres de Tasmanie (ou thylacines) au Zoo national de Washington D.C. vers 1904. L’espèce fut déclarée éteinte quelques décennies plus tard. E.J. Keller Baker via Wikimedia Commons

Cet été, le naturaliste australien John Young a convoqué les médias pour annoncer quelque chose qu’ils avaient du mal à croire: il avait trouvé des perruches nocturnes! Des perruches nocturnes!

Une combinaison de mots si évocateurs en Australie que la plupart des journalistes se mirent à saliver: les perruches de nuit forment une espèce présentée comme éteinte par de nombreux experts. Si ces curieux petits oiseaux ont été occasionnellement signalés dans le centre aride de l’Australie, voilà des décennies qu’aucun spécimen vivant n’a été capturé ou photographié. John Young venait donc de changer la donne —s’il disait la vérité.

Les journalistes avaient de bonnes raisons de se montrer sceptiques. Young ne montrait ni ne faisait entendre les images et les sons de cette espèce mystérieuse qu'il disait avoir enregistrés. Il ne révélait pas davantage l’endroit où il les avait aperçues de peur, disait-il, qu’elles ne soient menacées par une nuée de passionnés d’ornithologie et de journalistes.

Ce qui était encore plus gênant, c’est que de nombreuses personnes se souvenaient qu’en 2006, Young avait bidonné la découverte d’une nouvelle espèce de perruches australiennes, un oiseau qu’il avait baptisé le psitacule à front bleu. Il avait montré des photos, annoncé l’écriture d’articles scientifiques et une fois encore, noblement décidé de ne pas divulguer le lieu où se trouvaient ces oiseaux pour les protéger.

Mais les découvertes de Young furent bientôt dénoncées comme une supercherie. Un expert en photographie de Melbourne démontra que les photos de ces perruches étaient des images manipulées d’autres espèces. Young fut ensuite incapable de produire la moindre preuve permettant d’étayer sa découverte et regagna discrètement sa cambrousse.

Il peut être difficile de savoir si une espèce est vraiment éteinte. Après tout, nous continuons de découvrir des espèces dont nous ignorions tout simplement l’existence. La difficulté qu’il y a à prouver qu’une espèce a disparu, ajoutée à notre désir de croire que nous ne sommes pas responsables de la destruction complète d’une espèce entière de la surface de la Terre, a donné naissance à un territoire flou, peuplé d’espèces probablement éteintes.

Nous voulons tous croire que des espèces sont encore vivantes longtemps après avoir été signalées pour la dernière fois, et ceux qui redécouvrent des espèces disparues —comme le kakapo, le coelacanthe ou le phasme de l’île Lord Howe— sont considérés comme des héros. Comme vous vous en doutez, voilà un terrain idéal pour les supercheries en tout genre. On y trouve les exemples les plus créatifs et les plus éhontés des fraudes, duperies et autres aveuglements volontaires.

La thylacine (dernier signalement confirmé: 1936, en Tasmanie)

La thylacine était une créature fascinante. Ce marsupial, comme les koalas ou les kangourous, était pourvu d’énormes mâchoires et d’une réputation féroce. Quand il a été découvert, cet animal proche du loup ne vivait plus que sur l’île de Tasmanie.

Après l’arrivée des colons européens, il s’était fait une spécialité de la chasse aux moutons et aux poulets, ce qui poussa les fermiers et les chasseurs de primes à le traquer sans merci. La dernière thylacine sauvage a été abattue en 1930 et le dernier animal connu, surnommé Benjamin, est mort dans le zoo de Hobart en 1936.

Mais au moment de son extinction, le «tigre de Tasmanie» s’était déjà taillé sa place dans l’identité de l’île —la créature est présente tant sur le blason de l’île que sur le logo actuel de son gouvernement— et ses habitants ont du mal à admettre qu’il a disparu. Des centaines de battues organisées ont vu les habitants inspecter les lieux plausibles d’habitat et s’appuyer sur les nombreux signalements (non confirmés) de l’animal.

La piste la plus sérieuse apparût en 1985 sur une série de photographies de Kevin Cameron de ce qui semblait être une thylacine creusant derrière un arbre, dans l’ouest de l’Australie. Comme c’est bien souvent le cas avec les espèces probablement éteintes, les photographies posaient plus de questions qu’elles n’offraient de réponses. La thylacine n’était-elle pas considérée comme une espèce éteinte en Australie depuis des milliers d’années? Comment se faisait-il qu’aucune photo ne montre sa tête? Pourquoi y avait-il un fusil au premier plan?

Cameron fut incapable d’apporter la moindre preuve additionnelle et l’on estime aujourd’hui que les photos représentent soit une thylacine empaillée, soit un autre animal. Bien qu’aucune preuve de sa survie ne soit apparue depuis 80 ans, les signalements continuent d’affluer.

Le Grand Pingouin (dernier signalement confirmé: 1852, Terre-Neuve)

A l’autre extrémité de l’échelle de la férocité par rapport à la thylacine, voila le Grand Pingouin (Pinguinus impennis), un parent du macareux de l’Atlantique Nord, mais incapable de voler. S’ils furent des millions, ces Grands Pingouins s’avérèrent des proies faciles pour les chasseurs en quête de nourriture, d’appâts pour la pêche et de plumes pour les oreillers.

Dès le milieu du XIXe siècle, l’oiseau était condamné. Le dernier couple connu de grands pingouins fut capturé et étranglé sur une île au large de l’Islande en 1844 et son œuf fut écrasé sous le talon d’une botte.

Mais en 1951, un promeneur découvrit sur la plage de Mantoloking, dans le New Jersey, des empreintes énormes et palmées menant jusqu’à l’eau. Chacun se persuada qu’elles ne pouvaient appartenir qu’à un grand pingouin et, bientôt, les journalistes prenaient des empreintes en plâtre et les passionnés d’ornithologie campaient sur la plage. Personne ne put apercevoir l’oiseau, mais des traces se mettaient à réapparaître dès que l’intérêt commençait à baisser.

Deux ans après l’apparition des premières traces, un courtier en assurance local du nom de Jim Turner se fit connaître et raconta qu’il avait fabriqué les traces de toute pièce avec du contreplaqué et une vieille paire de chaussures. Quand on lui demanda la raison de son geste il déclara simplement:

«On s’ennuie tellement par ici, en hiver.»

Le Puma oriental (dernier signalement: 1938, Etat du Maine)

Le Puma oriental est peut-être bien une sous-espèce distincte du puma (Felis couguar), mais ce qui est certain, c’est que l’espèce originale est éteinte. A une époque, on trouvait des pumas aux Etats-Unis du Maine à la Géorgie, mais quand les humains se retrouvent confrontés à des carnivores, ce sont les humains qui gagnent.

Les signalements non vérifiés sont fréquents, cependant, et de nombreux habitants bourrus des fins fonds des forêts du Maine affirment avoir pris un très gros chat dans les phares de leurs pick-ups, ou d’en avoir vu un gambader dans les sous-bois. Pour rendre les choses encore plus compliquées, les pumas peuvent parcourir de très longues distances, et les pumas de l’Ouest peuvent donc se retrouver à l’Est: on a pu déterminer qu’un spécimen tué en 2011 le long d’une autoroute du Connecticut (à l'est des Etats-Unis) venait du Dakota du Sud (au nord du Pays).

Pourtant, les canulars abondent. Dans l’Illinois, un jeune garçon de 14 ans affirma qu’il avait été attaqué par un puma alors qu’il chassait le cerf, mais il était tout simplement tombé de l’arbre où il faisait le guet. En 2009, un habitant de l’Etat de New York fut arrêté après avoir diffusé une vidéo sur laquelle, disait-il, on pouvait voir un puma adulte dans son jardin, alors qu’il ne s’agissait que d’un gros chat domestique de 35 cm de long.

Dans le Michigan, la police a «tasé» un puma coincé dans un tuyau d’écoulement, mais qui s’est avéré n’être finalement qu’une peluche. La ruse la plus courante est la bonne vieille photo authentique, mais avec un lieu bidon, qui a vu le puma apparaître à peu près partout à part au sommet de l’Empire State building.

Le pic à bec ivoire (dernier signalement confirmé aux Etats-Unis: Louisiane, 1936)

Celui-ci passionne les ornithologues américains. Pas de canular ni de tricherie: juste le désir de croire que quelque chose est vrai.

Les pics à bec ivoire étaient des habitants relativement grégaires des grandes forêts primaires et marécageuses du sud des Etats-Unis, chaque couple ayant besoin d’une zone étendue pour pouvoir trouver de la nourriture. Quand les bûcherons sont arrivés dans ces zones à la fin du XIXe siècle et ont ratiboisé les forêts primaires, devinez ce qui est arrivé aux pics à bec ivoire?

Mais le caractère isolé de l’habitat potentiel de ces oiseaux a continué de générer des espoirs. En 2004, une équipe de scientifiques de l’université de Cornell —qui abrite en son sein le meilleur département d’ornithologie des Etats-Unis–—a annoncé la découverte d’un pic à bec d’ivoire dans un bayou du fin fond de l’Arkansas, accompagnant sa proclamation d’une vidéo un peu floue prise depuis un canoë. Cette découverte fit l’objet d’une publication dans le presitigieux magazine Science, qui affirmait avec assurance: «Le pic à bec ivoire (Campeliphus Principalis) subsiste en Amérique du Nord continentale.»

L’habitat de la bête fut alors pris d’assaut par des centaines de passionnés et de journalistes qui se ruèrent sur l’Arkansas. On acheta de grandes portions de terres pour en protéger la faune. Le musicien Sufjan Stevens écrivit même une petite ritournelle sur le sujet. Mais malgré ces efforts déployés, il n’a pas été possible de voir un seul pic à bec ivoire.

D’autres commencèrent alors à disséquer la vidéo de la même manière que leurs prédécesseurs l’avaient fait avec celle de l’assassinat de Kennedy, affirmant qu’elle n’était pas assez claire. S’il a été à nouveau signalé depuis, la majorité des ornithologues ont fini par se résoudre à la probable triste réalité du sort du pic à bec ivoire.

Malgré des déceptions constantes, l’espoir de redécouvrir des espèces «éteintes» est bien plus difficile à faire disparaître que les espèces elles-mêmes. Chaque possibilité semble valoir des vies entières de recherches sans résultat. Les plumes de perruche nocturnes présentées par John Young se sont avérées authentiques, validant les affirmations de sa découverte (ou le fait qu’il avait pu s’en procurer). Les sagas et les recherches continueront donc. Gardez l’œil ouvert. Et le bon.

Nicholas Lund

Traduit par Antoine Bourguilleau

 

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