Life

Albert Jacquard, le côté clair de la génétique

Jean-Yves Nau, mis à jour le 12.09.2013 à 15 h 50

Disparu à l'âge de 87 ans, ce savant et militant de gauche voulait se servir de cette science, non pour modéliser une forme de normalité, mais pour faire l’éloge des différences au nom de l’égalité.

Albert Jacquard, en 1999. REUTERS/Charles Platiau.

Albert Jacquard, en 1999. REUTERS/Charles Platiau.

Pour faire simple, on avait pris l’habitude de le présenter comme un «généticien». Sans être faux, c’était une présentation bien trop réductrice. Ou alors, il fallait entendre dans ce «généticien» l’intérêt passionné, amoureux, qu’Albert Jacquard portait au décryptage des patrimoines héréditaires de l’ensemble du vivant. Passion que l’on retrouvait dans la joie contagieuse et pédagogique qu’il prenait dans le partage de son savoir scientifique, technique et philosophique.

Généticien, encore, dans le sens où cette science aux mille et une facettes avait structuré et, d’une certaine façon, légitimé les mille et un combats politiques de ce militant touche-à-tout. De ce point de vue, Albert Jacquard avait une généalogie et un profil bien différents de Stéphane Hessel et de l’abbé Pierre, ces deux autres personnalités devenues au fil du temps, comme lui, des icônes d’une gauche (plus ou moins extrême) en déshérence.

Généticien? Rien ne portait cet enfant de la bourgeoisie lyonnaise, né le 23 décembre 1925, vers cette science alors déjà utilisée à des fins racistes et eugénistes. Faisant l’économie de la lutte armée pendant la Seconde Guerre mondiale (il confessera plus tard ne jamais avoir songé à entrer dans la Résistance), il s’oriente vers Polytechnique, d’où il sort ingénieur des Manufactures de l'État en 1948.

Bientôt, il usera de son savoir au service de la Seita, alors manufacture nationale du tabac. Esprit curieux autant que brillant, il y travaille à la mise au point de l’un des premiers systèmes informatiques. Dans une dynamique assez paradoxale, il passera du tabac au ministère de la Santé publique avant, très vite, de rejoindre l'Institut national d'études démographiques, en 1962.

Passage sur le sol américain

Il n’est pas homme à imaginer finir sa vie dans la démographie et ce qu’il perçoit progressivement comme bien dérisoire. Cap vers les Etats-Unis, et la prestigieuse université de Standford. Cap aussi sur ces disciplines en perpétuelle métamorphose que sont la génétique des populations et la biologie humaine.

Puis retour en France pour valider ses humanités américaines via deux doctorats, dont un d’État en biologie humaine et un doctorat d’université de génétique. Il s’oriente alors vers la recherche universitaire et enseignera dans les universités de Genève, Paris et Louvain.

Mais il n’oubliera jamais plus son passage sur le sol américain, sa découverte des émeutes raciales, l’émergence du mouvement hippie ou les protestations collectives contre la guerre du Vietnam. Et il se servira de la génétique, non pas pour modéliser une forme de normalité, mais bien pour faire l’éloge des différences au nom même de l’égalité.

C’est en ce sens qu’il se servira de sa discipline pour démonter les arguments présentés comme scientifiques des théories racistes. Il témoignera ainsi, en 1987, au procès du nazi Klaus Barbie, jugé à Lyon pour crimes contre l'humanité.

Un débat avec Albert Jacquard, en juin 1979

La nature des causes qu’il défendra, son talent et sa chaleur de pédagogue vulgarisateur et sa simplicité vraie font qu’il rencontre dès les années 1980 un large écho populaire. Et cet écho ne sera sans doute pas étranger à l’élargissement du champ de ses combats, à commencer par celui contre toutes les formes de l’idéologie libérale. Il est de manière récurrente le soutien affiché de la gauche alternative, des antinucléaires, des décroissants, des multiples courants écologistes, des mal-logés, des sans-papiers.

Albert Jacquard (à droite) avec Josiane Balasko, Jean-Baptiste Eyraud, Augustin Legrand, le 22 décembre 2009, lors d'une action en faveur du droit au logement. REUTERS/Benoît Tessier.

Croisades médiatiques

On le retrouve dans bien des croisades médiatiques. Celui qui ne croyait plus en Dieu depuis l’âge de neuf ans est bien là, devant les caméras et l'Eglise Saint-Bernard en 1996, avec l'Abbé Pierre, Mgr Gaillot ou Emmanuelle Béart.

Mais Albert Jacquard est aussi auteur prolixe, officier de la Légion d’honneur, grand officier de l’ordre national du Mérite, membre dès sa création, en 1983 par François Mitterrand, du Comité national d’éthique. On le retrouve aussi, durant dix ans et jusqu’en 2010, chroniqueur quotidien sur France Culture et contributeur régulier du Monde diplomatique. Membre du Comité d’honneur de l’Association pour le droit de mourir dans la dignité, il avait appelé à voter pour Jean-Luc Mélenchon à la dernière élection présidentielle.

Généticien? A coup sûr. Mais un généticien d’un genre particulier. Pas le servant d’une génétique qui ne cesse depuis un demi-siècle de livrer une vision réductionniste, moléculariste, du monde. Encore moins d’une génétique qui forge depuis peu des outils au service d’une nouvelle forme, démocratique, d’eugénisme.

A l’annonce de sa mort, on en vient à songer que sa vie n’est pas sans faire songer à cette fable cinématographique visionnaire qu’est Bienvenue à Gattaca. Ce généticien se souvenait qu’à l’âge de neuf ans, il avait perdu son plus jeune frère et ses grands parents paternels dans un accident. Un accident qui était la cause de son visage défiguré. Un visage anormal qui lui fit voir autrement ses semblables, ses égaux dans le respect des différences.

Jean-Yves Nau

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Journaliste
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