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Exclusif: le rapport de l’ONU va mettre en cause le régime Assad dans l'attaque chimique

Colum Lynch, mis à jour le 12.09.2013 à 10 h 47

Selon les informations de notre partenaire Foreign Policy, les inspecteurs ont récolté un faisceau de preuves qui convergent toutes vers une culpabilité du gouvernement syrien.

Une victime des attaques aux environs de Damas, le 21 août 2013. REUTERS/Ammar Dar.

Une victime des attaques aux environs de Damas, le 21 août 2013. REUTERS/Ammar Dar.

Les inspecteurs de l’ONU ont collecté «quantité» de preuves sur l’utilisation de gaz innervant qui désignent le président syrien Bachar el-Assad comme l’utilisateur d’armes chimiques contre sa propre population, selon une source diplomatique occidentale interrogée par Foreign Policy. 

L’équipe d’inspection, dont on s'attend à ce qu'elle remette, lundi 16 septembre, son très attendu rapport sur l’attaque chimique du 21 août dans la banlieue de Damas au secrétaire général de l’ONU Ban Ki-moon, ne va pas directement accuser le régime syrien d’avoir gazé son propre peuple, selon trois diplomates des Nations unies liés à l’enquête. Mais elle va fournir un acte d’accusation solide constitué d’un faisceau de preuves —collectées à partir de l’examen des roquettes ayant contenu les gaz, des munitions tirées et de tests de laboratoires sur des prélèvements du sol, du sang et de l’urine des victimes— qui convergent toutes vers une culpabilité du gouvernement syrien.

«Je sais qu’ils ont des échantillons très riches —biomédicaux et environnementaux— et qu’ils ont interrogé des victimes, des médecins et des infirmières», explique un diplomate occidental. «Il semble qu’ils sont satisfaits de la quantité de preuves qu’ils ont», ajoute-t-il. Le diplomate, qui a refusé de parler officiellement compte tenu du secret autour de l’enquête de l’ONU, ne peut pas identifier l’agent chimique détecté par les experts mais déclare:

«Vous pouvez déduire l’identité de l’auteur par le type de preuves.»

L’équipe d’inspecteurs de l’ONU, dirigée par le scientifique suédois Ake Sellström, s’est rendue à Damas le mois dernier pour commencer une enquête sur l’utilisation d’armes chimiques dans la guerre civile en Syrie. Durant son séjour, selon les Etats-Unis et d’autres puissances occidentales, les forces du régime syrien ont lancé une attaque à l’arme chimique qui a tué plus de 1.400 personnes à la Ghouta, dans la banlieue de Damas.

Un montage de scènes vidéos postées par Samantha Power, l’ambassadrice américaine aux Nations unies, sur sa page Twitter montre des scènes horribles de victimes supposées en train d’agoniser et d’étouffer. Des rangées d’enfants morts, leurs visages bleuis après avoir apparemment suffoqué, y sont alignés, leurs petits corps recouverts de draps blancs.

Damas nie sa responsabilité

La Syrie et la Russie ont nié que le gouvernement de Damas était responsable des attaques, affirmant qu’elles ont été lancées par les rebelles syriens dans le but de persuader l’Occident d’intervenir militairement à leurs côtés. Lors d’une interview avec le journaliste américain Charlie Rose, Assad a nié que son gouvernement ait utilisé des armes chimiques et a comparé le dossier américain contre la Syrie à la présentation mensongère de l’ancien secrétaire d’Etat américain Colin Powell contre l’Irak de Saddam Hussein. Il a déclaré qu’en Syrie, «les Russes ont des preuves totalement opposées: des missiles ont été lancés depuis des zones contrôlées par les rebelles».

Parallèlement, la Syrie et la Russie ont souligné plusieurs autres attaques chimiques supposées qui auraient frappé les forces syriennes. Le gouvernement syrien avait au départ invité les inspecteurs de l’ONU dans le pays pour enquêter sur une attaque présumée au sarin le 19 mars dans la ville de Khan al Assal, près d’Alep. Pendant que les inspecteurs se trouvaient à Damas, l’ambassadeur syrien aux Nations unies Bashar al-Jaafari leur a demandé de s’intéresser à trois autres cas d’utilisation présumée d’armes chimiques, fin août, contre les forces syriennes.

Lors de son dernier jour à Damas, l’équipe d’inspecteurs de l’ONU a visité un hôpital militaire pour examiner des victimes présumées d’armes chimiques. Elle compte retourner à Damas à une date ultérieure pour finir son enquête sur les autres incidents, y compris celui de mars à Khan al-Assal.

«Ca ne va pas changer la donne»

Pourtant, selon les termes de leur mandat, les inspecteurs de l’ONU ne sont autorisés qu’à se prononcer sur l’utilisation d’armes chimiques en Syrie, pas sur les responsabilités. Si les diplomates occidentaux se disent confiants quant au fait que le rapport des Nations unies va renforcer l’argumentaire contre le gouvernement syrien, ils ne s’attendent pas à ce qu’il change fondamentalement le cours des efforts diplomatiques pour contenir la menace des armes chimiques en Syrie. «Ca ne va pas changer la donne», a déclaré un diplomate.

Mardi, le ministre des Affaires étrangères syrien Walid Moallem a reconnu que son pays opérait un programme clandestin d’armes chimiques et s’est engagé à le soumettre à l’examen international dans le cadre d’un accord mené par les Russes pour placer les agents chimiques syriens sous contrôle international. «Nous sommes prêts à révéler les emplacements des sites d’armes chimiques et à arrêter d’en produire et à rendre ces sites accessibles pour inspection par des représentants de la Russie, d’autres pays et des Nations unies», a-t-il déclaré dans un communiqué.

Pendant ce temps, le secrétaire d’Etat américain John Kerry et le ministre russe des Affaires étrangères Serguei Lavrov se rendaient à Genève pour voir s’ils pouvaient s’accorder sur un plan pour contrôler et finalement détruire les armes chimiques syriennes. Le secrétaire général de l'ONU Ban Ki-moon a de son côté semblé regarder plus loin que l’enquête Sellström. «Je n’ai pas encore reçu le rapport du docteur Sellström et je ne sais pas ce qu’il y aura dedans», a-t-il déclaré à des journalistes lundi. Mais «je réfléchis à exhorter le Conseil de sécurité à réclamer le transfert immédiat des stocks d’armes chimiques et de précurseurs chimiques de la Syrie vers des endroits du pays où ils peuvent être gardés en toute sécurité et détruits.»

Colum Lynch

Traduit par Grégoire Fleurot et Eric Leser

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