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Comment l'Occident risque de relégitimer Assad

Temps de lecture : 3 min

Certains diplomates craignent que les négociations en cours au niveau des Nations unies sur le contrôle et la destruction des armes chimiques ne donnent un statut de «partenaire» au président syrien.

Un portrait de Bachar el-Assad dans une rue de Damas, le 8 septembre 2013. REUTERS/Khaled al-Hariri.
Un portrait de Bachar el-Assad dans une rue de Damas, le 8 septembre 2013. REUTERS/Khaled al-Hariri.

Cela fait presque deux ans que les États-Unis et leurs principaux alliés mettent en question la légitimité dont se prévaut le gouvernement syrien. Certains pays ont reconnu dans l’opposition le gouvernement légitime du pays. D’autres ont offert aux rebelles des armes, des formations militaires et des conseils.

Mais dans la vraie vie, contrôler des territoires compte pour beaucoup.

Les Nations unies, par exemple, sont obligées de s’appuyer sur le gouvernement syrien pour permettre le passage des travailleurs humanitaires qui cherchent à soulager les civils affamés et coopèrent avec les autorités syriennes pour assurer la protection des inspecteurs de l’Onu chargés de rechercher des armes chimiques à Damas, ou des forces de maintien de la paix sur le plateau du Golan.

Et aujourd’hui, alors que le Conseil de sécurité de l’Onu s’apprête à débattre de la mise en place d'un nouveau régime de contrôle des armes chimiques approuvé par l'Onu en Syrie, il compte sur le gouvernement syrien pour former un nouveau partenariat. «Nous avons délégitimé le pouvoir syrien et tout à coup, du fait de cette initiative, le régime d’Assad devient un partenaire de la communauté internationale», s’étonne un diplomate arabe. «Évidemment c’est une bonne chose que ces armes et ces réserves soient mises sous contrôle, mais est-ce que nous serions pas involontairement en train de défaire ce que nous essayons de faire depuis deux ans?»

Najib Ghadbian, porte-parole de l’opposition syrienne aux États-Unis, s’inquiète à l’idée que cette nouvelle initiative d’inspection, proposée en premier lieu par la Russie, l’allié le plus puissant de la Syrie, ne détourne l’attention internationale de l’objectif de faire assumer au régime de Bachar al-Assad la responsabilité des meurtres de masse qu’il a commis —et n’assure la sécurité de ses réserves d'armes chimiques.

«Notre inquiétude est qu’Assad soit autorisé à rester s’il accepte d’abandonner ses armes de destruction massive», a-t-il expliqué lors d’une interview le 10 septembre. «Je crois qu’on a déjà essayé ça avec un certain Kadhafi. Ça ne s'est pas tellement bien fini.»

Perspective incertaine d'une résolution

Les diplomates du conseil de sécurité de l’Onu affirment qu’ils n’ont aucunement l’intention de laisser Assad tranquille. Un projet de résolution rédigé par la France et débattu aux Nations unies mardi menace d’user de la force contre son gouvernement s’il ne cède pas aux exigences du Conseil: abandonner le contrôle de son programme d’armes chimiques et permettre la destruction de cet arsenal toxique. Le projet de résolution demande aussi une enquête par la Cour pénale internationale sur les crimes commis en Syrie, notamment sur la supposée attaque chimique du 21 août, qui a tué un grand nombre de civils dans les faubourgs de Damas.

Mais la perspective d’assurer le vote d’une résolution qui obligerait les responsables syriens à rendre compte de leurs crimes est pour le moins incertaine.

Mardi, le lendemain même du jour où le président Obama a exprimé son espoir «d'avancées» sur le sujet des armes chimiques syriennes, la Grande-Bretagne, la France et les États-Unis se sont opposés à la Russie au sujet des termes d’un projet qui placerait celles-ci sous contrôle international et exigerait de la Syrie qu’elle s’associe à la Convention internationale sur l’interdiction des armes chimiques.

Sergueï Lavrov, le ministre russe des Affaires étrangères, a qualifié «d’inacceptable» une initiative française soutenue par les États-Unis menaçant la Syrie d’une possible action militaire. Le projet de contrôler les armes chimiques syriennes «ne peut fonctionner que si nous entendons que le camp américain et tous ceux qui soutiennent les États-Unis dans ce sens rejettent le recours à la force», a tonné le président russe Vladimir Poutine lors d’un discours à la télévision.

«Tout cela me rappelle l'Irak»

La position russe a semé le trouble dans les plans occidentaux visant à mettre en place un régime d’inspection légal, avec menace de recours à la force en cas de non-exécution. L’initiative a également suscité des doutes sur la faisabilité de l’avancée diplomatique évoquée par Obama. Pourtant, les diplomates du Conseil de sécurité ont déclaré que la décision soudaine de la Russie, mardi, d’abandonner sa demande de convocation d’une réunion d’urgence du Conseil de sécurité suggérait que tout espoir de progrès diplomatique n’était pas perdu.

Dans l’espoir de vaincre l’opposition russe, le secrétaire d’État américain John Kerry envisage de se rendre à Genève jeudi pour rencontrer Lavrov. Pendant ce temps, des diplomates américains, britanniques et français tentent obstinément de peaufiner la résolution d’origine française du Conseil de sécurité, qui condamne le gouvernement syrien et placerait le programme d’armes chimiques de la Syrie «sous contrôle international» en anticipation de leur destruction.

S’ils réussissent à faire voter cette résolution, ils donneront aux Nations-Unies un nouveau prétexte pour traiter avec le président Assad. Le diplomate arabe remarque: «Tout cela me rappelle l’Irak, lorsque Kofi Annan a dit qu’il avait un partenaire en Saddam Hussein», qui a ensuite passé des années à jouer au chat et à la souris avec les inspecteurs des Nations unies chargés d’enquêter sur les armes chimiques. «Sommes-nous sûrs d’avoir un partenaire en Bachar al-Assad?»

Colum Lynch

Traduit par Bérengère Viennot

Colum Lynch Journaliste

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