Pour les jeunes pilotes de ligne, le ciel doit attendre

Un Boeing 787 de la compagnie japonaise ANA. REUTERS/Issei Kato.

Un Boeing 787 de la compagnie japonaise ANA. REUTERS/Issei Kato.

Triés sur le volet et formés dans des écoles de prestige, les jeunes diplômés subissent les difficultés financières des compagnies aériennes. Expatriation, achat d'heures de vol, petits boulots... Ils bricolent pour réussir à voler de leurs propres ailes.

«J'avais un rêve de gosse: devenir pilote de ligne. Pendant toute ma scolarité, j'ai poursuivi cet objectif», démarre Jean*, expatrié en Indonésie. Son parcours scolaire est cohérent avec ce but: baccalauréat scientifique, maths sup et maths spé et enfin intégration de la prestigieuse Ecole nationale d'aviation civile à Toulouse, seul établissement public du genre en France, à l'âge de 23 ans.

Une école qui sélectionne chaque année environ 50 jeunes sur 2.000 candidats. «Une formation d'excellente qualité laissant présager d'un avenir professionnel radieux», assure Alexandre, âgé de 25 ans et lui aussi diplômé de l'Enac. Et dont on n'imagine pas les titulaires pointer à Pôle emploi.

Contre toute attente, le ciel n'est pourtant pas dégagé pour ces jeunes diplômés d'élite. Le marché du travail est saturé. Chaque année, des promotions de jeunes sortent, en plus de l'Enac, de l'Ecole supérieure des métiers de l’aéronautique (Esma), de l'école de pilotage Amaury de la Grange (Epag) ou encore de Ecole de pilotage professionnel Trimaille, et peu d'offres sont disponibles. 

«Depuis 2007, tous les jeunes pilotes sont confrontés à des problèmes d'emploi. Air France n'embauche plus», confirme Antoine Godier, pilote de ligne et chargé de communication du Syndicat national des pilotes de ligne France (SNPL). Le nouveau PDG d'Air France, Frédéric Gagey, a d'ailleurs annoncé le 18 septembre aux représentants du personnel 2.800 suppressions de postes en 2014.

Crise, dumping et retraite

En cause notamment, la crise, qui dégrade les résultats financiers des compagnies aériennes, et la modification, au 1er janvier 2010, de l'âge de la retraite des pilotes, qui leur donne la possibilité d'exercer jusqu'à 65 ans, contre 60 ans auparavant. Conséquence: les compagnies françaises freinent leurs recrutements. L'Association générale des élèves pilotes de l'aviation civile (Agepac) prévoit que le nombre des navigants de plus de 60 ans sera multiplié par trois d'ici 2016:

«Nous considérons qu'il n'y a pas d'embauche pendant ces prochaines années.»

Le dumping social opéré par certaines compagnies low-cost est également pointé comme l'origine des turbulences actuelles. «Ryanair a, entre 2007 et 2010, opéré des vols au départ de Marseille, basant des équipages et avions dans cette escale, sans pour autant se soumettre au droit français en matière de fiscalité et charges sociales. […] A l'échelle des compagnies aériennes, le comportement s'apparente à de la concurrence déloyale», dénonçait le Syndicat national des pilotes de lignedans un communiqué du 29 mai, veille du premier jour de procès de l'entreprise irlandaise pour travail dissimulé, dont le jugement doit être rendu le 25 septembre.

Les perspectives d'embauche sont donc bien maigre, pour un investissement important: les écoles privées coûtent cher. «Les montants vont de 40.000 euros à 120.000 euros pour une formation initiale», précise Alexandre, qui gagne aujourd'hui sa vie en larguant des parachutistes.

La formation initiale de 200 heures de vol sur des avions d'aéroclub ne suffit pas: l'expérience requise aujourd'hui pour être engagé définitivement doit être de 500 heures sur la machine que l'on souhaite piloter, tel l'Airbus A320 par exemple. «C'est comme quand vous faites une école d'ingénieur, la formation est générale. Les jeunes peuvent tout piloter et rien à la fois s'ils n'ont pas la possibilité de se spécialiser. Chaque appareil à sa spécificité. Quand tout va bien, ce sont les compagnies qui payent les formations de qualification», précise Antoine Godier.

Pas assez d'expérience... et pas de travail pour l'acquérir en faisant les heures exigées: un cercle vicieux qui laisse à l'écart les apprentis pilotes. Comme beaucoup de jeunes Français, ils courent après leur première expérience professionnelle. L'Agepac avance le chiffre de «80 % des anciens pilotes de l'Enac, diplômés en 2011, [qui] exercent, en 2012, une profession qui n'est pas en rapport avec leur formation initiale».

«Un système qui me fait vomir»

Les licences initiales périment au bout d'une année d'inactivité. Pour éviter cela, il faut payer un test sur simulateur pour un coût de 1.000 euros. Les dépenses vont encore plus loin chez ceux qui, pour se qualifier, s'achètent les heures de vol nécessaires auprès d'entreprises spécialisées comme EagleJet ou Aviation CV, pour un coût qui varie entre 40.000 euros et 80.000 euros. Antoine Godier dénonce ces pratiques:

«Les élèves payent. Le type à côté fait de la formation et est aussi commandant de bord. Les jeunes ne sont pas à 100% pilotes et un peu stagiaires, mais ils transportent des passagers.»

Un extrait d'un devis de EagleJet

La compagnie lituanienne Aviation CV nous a confirmé cette présence de clients à bord des avions lors des formations de qualification.

Raphaël*, diplômé de son école en 2010, limogé pour raison économique au bout d'une année, n'a pas engrangé les heures nécessaires en cabine. Devis et propositions de «contrats» en main, ce jeune pilote cloué au sol avoue avoir été tenté par l'idée de payer ses heures de qualification:

«Ne rien trouver et voir des gens monter dans un cockpit en faisant un chèque est très frustrant. Du coup, il y a des moments où j'hésite à franchir le pas. Et puis, je me ravise vite en réalisant que grosso modo c'est pour faire la p..., que les sommes sont complètement dingues, que c'est un système qui me fait vomir.»

Aujourd'hui, il fait de l'accueil de passagers, assiste les équipages, porte les bagages... «C'est un métier-passion, les gens sont prêts à faire les trucs les plus cons sans broncher.» Prêts à s'endetter, prêts à travailler pour un salaire inférieur au smic, aussi. «50% des élèves pilotes de lignes (EPL) exercent comme bénévoles ou en CDD, 50% gagnent moins de 1.500 euros net par mois», calcule l'Agepac.

«Le pire environnement professionnel»

Jean, l'expatrié, raconte avoir été «condamné» à faire des «petits boulots»:

«Remorquer des planeurs, instruire des élèves dans le cadre de formation loisirs, faire des baptêmes de l'air, et tout cela bien souvent bénévolement.»

En Indonésie, «j'ai l'impression de faire ce que pourquoi j'ai été formé», certifie-t-il. Avec plus de 17.000 îles, le transport aérien s'y développe à une vitesse fulgurante. «Les compagnies indonésiennes signent en ce moment même des commandes avec Airbus, Boeing et ATR», s'enthousiasme-t-il.

Dans son entreprise, ils sont une dizaine de pilotes français. «J'illustre ce phénomène de fuite des diplômés européens qui va s’amplifier. Nous avons peut-être en France le meilleur système scolaire au monde, à la fois performant et gratuit dans tous les domaines et registres de formation. Cependant, il semblerait que nous ayons aussi le pire environnement professionnel», déplore-t-il. «Quand j'ai annoncé ma démission à mon patron en France, ce dernier a été très heureux pour moi car selon lui "pour nous les jeunes, il n'y a plus rien dans notre pays"».

C'est aussi ce qu'affirme Alain Fleuryel, directeur de la nouvelle école d'aviation Aeroways, à Cholet. «Pourtant, dans les deux années à venir, il va falloir remplacer les pilotes qui vont enfin partir à la retraite», affirme-t-il, optimiste. «Et l'aviation d'affaires se développe.»

En attendant, le rêve des apprentis pilotes s'est provisoirement évanoui. Martin, âgé de 25 ans et sur le marché du travail depuis un an, s'apprête à quitter un poste dans un aéroclub pour reprendre ses études. «Les sacrifices consentis pour continuer à vouloir voler coûte que coûte ne seront pas, à mon avis, récompensés», nous explique-t-il par mail. «Aujourd'hui, je ne regrette rien mais je suis de plus en écoeuré par l'exploitation qui est faite par l'industrie de cette faiblesse qu'est la passion, du manque de réaction des pouvoirs publics face à l'érosion des conditions sociales du personnel naviguant et de la généralisation de la précarité au détriment de la sécurité.»

Alexandre, quant à lui, assume ses choix de carrière:

«J'exerce le métier que j'ai choisi et le fais encore avec passion. Mais pour combien de temps?»

Pauline Le Diouris

* Les prénoms des jeunes pilotes ont été changés. Revenir à l'article.

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