Monde

Israël n'a toujours pas tiré les leçons de la guerre du Kippour et des accords d'Oslo

Jacques Benillouche, mis à jour le 06.10.2013 à 11 h 44

Dans l'inconscient israélien, ces deux faits sont considérés comme des demi-échecs et sont donc ignorés.

7 octobre 1973, les forces égyptiennes traversent le canal de Suez via Wikimedia Commons

7 octobre 1973, les forces égyptiennes traversent le canal de Suez via Wikimedia Commons

Israël commémore cette année deux faits historiques qui ont marqué la mémoire collective israélienne de manière mitigée. Alors que la Campagne de Suez de 1956 et la Guerre de Six-Jours de 1967 ont été sacralisées dans toutes les villes israéliennes, Kippour et Oslo sont entrés dans l’inconscient honteux pour être ignorés parce qu’ils sont considérés comme deux demi-échecs militaire et diplomatique. Mais ces deux faits historiques restent totalement imbriqués.

Une guerre coûteuse

La guerre du Kippour du 6 au 24 octobre 1973, qui a surpris le gouvernement israélien hésitant de l’époque, a été la conséquence d’une grande assurance des dirigeants politiques et militaires qui pensaient qu’après la guerre de 1967, l’Egypte avait besoin de dizaines d’années pour se remettre de sa défaite. Malgré cela, les Egyptiens et les Syriens attaquèrent par surprise simultanément dans la péninsule du Sinaï et sur le plateau du Golan, au moment où les effectifs étaient réduits pour cause de fête religieuse suprême. C’est cette même assurance qui règne actuellement au sein de la classe politique israélienne.

Même si les attaquants ont bénéficié d'une large supériorité numérique, Tsahal a pu les arrêter au prix de fortes pertes, inhabituelles pour le petit Etat juif. En une semaine, le temps de la réorganisation des troupes, de la réception d’armement nouveau en provenance des Etats-Unis et de la mobilisation générale, Israël retrouva son potentiel militaire et lança des contre-offensives qui lui permirent de pénétrer profondément en Syrie et de traverser le canal de Suez.

Cette guerre avait consacré au départ l’échec du service israélien le plus illustre, les services secrets du Mossad, en raison de son incapacité à prévenir le gouvernement de l'attaque imminente. Elle fut à l’origine d’un séisme politique majeur puisque la Première ministre Golda Meir démissionna de son poste après avoir été accusée d’imprévoyance et de légèreté. Elle en a donc tiré ses conclusions.

Mais Golda Meir a dû en fait mesurer sa propre erreur puisque l’on sait à présent, sur la base de documents déclassifiés publiés en 2012, que le Mossad avait correctement effectué son travail. L’agent du Mossad par ailleurs gendre du colonel Nasser, Ashraf Marwan, avait prévenu son directeur Zvi Zamir, le 5 octobre 1973, de l'imminence «d’un avertissement au sujet de la déclaration de guerre» par la Syrie et l'Egypte. L'information n’avait pas été correctement traitée au sommet du gouvernement et l’avertissement n’avait pas été pris en compte. Le ministre de la Défense, Moshé Dayan, auréolé par ses précédentes victoires, avait sous-estimé la volonté de revanche de l’armée égyptienne.

Un carnage inhabituel

Les premiers jours de la guerre furent un carnage inhabituel pour Israël puisque la surprise de l’attaque, en plein jour sacré, avait entraîné des débordements dus à l’impréparation de l’armée en effectifs réduits. Les premiers soldats arrivés en catastrophe sur le front ont payé de leur vie l’imprévoyance d’un état-major qui surfait sur ses victoires passées.

Le traumatisme est toujours présent dans les esprits israéliens car l’armée a compté 3.020 morts, la plupart tombés durant les premiers jours. Il a été reproché aux militaires de ne pas avoir adopté la stratégie israélienne consistant à lancer une attaque préventive si la guerre était imminente et si elle était confirmée par les services secrets avec un préavis de 48 heures. Tous les chefs militaires ont d’ailleurs été limogés après la guerre. Mais le traumatisme persiste encore parce que les pertes ont été les plus importantes de toutes les guerres israéliennes. Ce traumatisme a été cependant un élément central dans la décision de Yitzhak Rabin de parvenir à un arrangement avec les Palestiniens dans les accords de Camp David de 1979.

Les Israéliens tirèrent alors les conséquences de Kippour 1973. Ils étaient définitivement convaincus qu’ils ne pourront jamais gagner une guerre sans l’aide matérielle américaine. Par ailleurs, ils institueront à la lettre la stratégie militaire d’attaque préventive en cas de danger sécuritaire. Le débat est aujourd’hui d’actualité avec le problème du nucléaire iranien qui pèse sur la sécurité d’Israël face au risque d’une deuxième guerre du Kippour ratée.

La situation actuelle comporte certains points de convergence avec celle de 1973, au moins sur l’intransigeance israélienne à refuser de discuter avec les ennemis. Le Première ministre Golda Meir avait ignoré les nombreuses propositions secrètes du président égyptien Anouar Al-Sadate d’échanger le Sinaï occupé contre une véritable paix. Sadate avait donc conclu qu’il ne parviendrait à récupérer le Sinaï que sur le champ de bataille. 3.020 morts ont payé de leur vie ce qui sera finalement appliqué en 1979 avec la signature des accords des Camp David restituant à l’Egypte son autorité sur le Sinaï.

Accords d’Oslo

Il est certain que la guerre du Kippour a été pour quelque chose dans la signature des accords d’Oslo, résultats de discussions menées en secret entre des négociateurs israéliens et palestiniens à Oslo en Norvège, pour poser les premiers jalons d'une résolution du conflit israélo-palestinien. Une Déclaration de principes avait été signée à Washington le 13 septembre 1993 en présence de Yitzhak Rabin, Premier ministre israélien, de Yasser Arafat, président du comité exécutif de l'OLP et de Bill Clinton, président des Etats-Unis.

Oslo a instauré un mode de négociations pour régler le conflit israélo-palestinien et a posé une base pour une autonomie palestinienne temporaire de cinq ans pour progresser vers la paix. Le processus d'Oslo a été complété le 4 mai 1994 par l'Accord de Jéricho-Gaza qui investit la nouvelle Autorité nationale palestinienne de pouvoirs limités. Enfin, l'accord intérimaire sur la Cisjordanie et la Bande de Gaza ou «Accord de Taba», qui a été signé à Washington le 28 septembre 1995, prévoyait les premières élections du Conseil législatif palestinien et impliquait un découpage négocié des territoires palestiniens en zones où les contrôles israélien et palestinien s'appliquent de façon différente, dans l'attente de l'aboutissement des négociations toujours en cours.

Ces accords, qui eurent l’avantage de créer une Autorité palestinienne autonome ayant un pouvoir dans plusieurs zones de Cisjordanie, furent cependant un demi-échec car ils ne purent éviter le déclenchement de la seconde Intifada et ne furent pas suivis de conquêtes politiques nouvelles. Pourtant, ils devaient être les prémices pour la création d’un Etat indépendant palestinien, toujours d’actualité vingt ans après. Les négociations sur le statut final des territoires devaient être abordées trois ans après la signature des accords ainsi que les questions des réfugiés palestiniens, de Jérusalem, des implantations israéliennes, des frontières définitives et les problèmes de sécurité d'Israël.

Rien de tout cela n’a évolué, ce qui explique le scepticisme actuel de la classe politique israélienne devant la reprise du processus de paix. En vingt ans, les implantations se sont développées, la surface disponible pour un éventuel Etat palestinien ne représente plus que 40% de la Cisjordanie. La droite nationale israélienne s’est consolidée à la Knesset et elle s’oppose aux principes de deux Etats pour deux peuples. C’est dire si les leçons de Kippour 1973 et Oslo 1993 ont peu été assimilées.

Jacques Benillouche

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Journaliste
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