Comment enseigne-t-on le 11-Septembre aux élèves français?

La statue de la Liberté et les ruines du World Trade Center, le 12 septembre 2001. REUTERS/Ray Stubblebine.

La statue de la Liberté et les ruines du World Trade Center, le 12 septembre 2001. REUTERS/Ray Stubblebine.

Des professeurs qui ont vécu l'évènement doivent l'enseigner à des élèves qui étaient dans leur petite enfance. Pas facile d'aborder «à chaud» une date aussi complexe et polémique.

Le 11 septembre 2001, Tegualda s’épilait à Santiago du Chili quand son cousin lui a dit qu’il se passait quelque chose et qu’elle avait tout intérêt à allumer sa télévision. Guilhem rentrait en première année de fac et a appris la nouvelle en cours par un prof. Sans télé et sans Internet dans son studio d’étudiant, il a d’abord cru à une énorme blague tellement ça paraissait impossible. Bruno avait rejoint ses amis au Café du commerce de Cazouls-lès-Béziers, où le patron regardait les informations en boucle.

Douze ans plus tard, leur travail de professeur d’histoire-géographie consiste entre autres à enseigner les attentats du 11-Septembre et leurs conséquences à des élèves qui ne les ont pas vécus ou ne s’en souviennent guère. Ceux qui viennent de rentrer en 3e avaient deux ans, les 1e et les Terminales entre quatre et cinq ans (ou un peu plus pour les redoublants).

Alors, comment enseigne-t-on un événement qu’on a soi-même vécu, et qui a encore des répercussions aujourd'hui, avec le recul généralement associé à l’apprentissage de l’Histoire? Et ce, à des élèves qui ne l'ont pas en mémoire ?

«On l’a vu de loin, finalement, ce n’est pas comme si j’avais été là-bas», relativise Tegualda Aviles, enseignante d’histoire-géo dans un lycée de l’Essonne. «Mais c’est difficile, on nous demande d’être assez rigoureux en histoire et de ne pas faire du sentimentalisme. Et quand on parle de ce genre d’évènements, il faut faire comprendre aux élèves ce qui s’est passé. On peut parfois tomber dans l’émotion, comme les médias, et il faut éviter ça.»

En fait, depuis leur entrée dans le programme et les manuels, dès 2003-2004, les attentats du 11-Septembre en tant que tels sont très peu évoqués. «Ce qui nous intéresse, ce sont les conséquences», explique Charlotte Sorin Jacqmin, professeure d’histoire-géographique dans un lycée de la region parisienne. Les attentats y constituent un point de repère qui marque une rupture dans les relations internationales.

Conséquences et aspects symboliques

Quand on regarde les manuels d’histoire-géo de 3e, on voit que l’accent est mis sur la capacité de l’élève à raconter un événement et ses conséquences.

Trois manuels récents d'histoire pour la classe de 3e

En 1ere, les attentats sont évoqués au sein d’un chapitre sur la guerre au XXème siècle, de la Guerre froide aux nouvelles conflictualités. «On aborde le 11-Septembre pour évoquer ce qu’est un acte terroriste, présenté comme nouveau type de guerre», détaille Charlotte Sorin Jacqmin. Soit cinq à dix minutes maximum sur les attentats en tant que tels, et davantage de temps sur leurs conséquences géopolitiques (guerres en Afghanistan et en Irak, unilatéralisme américain, conflits asymétriques...). Reste que ces quelques heures ne suffisent pas pour aller au fond des choses, regrettent les profs d’histoire que nous avons interrogés.

Dans le cadre des nouveaux programmes, les Terminale L et ES en parleront eux brièvement dans le thème des puissances et tensions dans le monde de la fin de la Première Guerre mondiale à nos jours et les Terminale S qui auront choisi l’option histoire-géo dans une partie consacrée aux rapports entre Etats-Unis et le reste du monde depuis les «14 points» du Président Wilson.

Un des problèmes, c’est que même si les élèves savent ce qui s’est passé le 11-Septembre, ils n’en perçoivent pas nécessairement l’aspect symbolique. «Le World Trade Center, pour eux, c’est deux tours» remarque Guilhem Cassagnes, qui a travaillé en collège et lycée cinq ans en France avant de partir enseigner à Jakarta. Les élèves ne savent pas forcément que l'édifice incarnait la puissance économique et financière américaine: «Un sur deux croit que des gens habitent dedans. Donc ça fait beaucoup de choses à expliquer» en une ou deux heures. Et encore, deux heures, c’est «le maximum, et en faisant ça on dépasse le temps imparti dans les programmes».

Mensonge des Illuminati

Plus gênant, la diffusion des théories du complot auprès des élèves, avec une intensité variable selon l’endroit et la période. Tegualda Aviles a rarement à y faire face, là où Charlotte Sorin Jacqmin a systématiquement des élèves qui lui disent que les Américains ont fomenté le 11-Septembre. «Je leur rappelle que je fais de l’Histoire et que cette théorie du complot n’est pas étayée, qu’on n’est pas là pour travailler sur des rumeurs mais sur des faits», explique-t-elle.

De son côté, Guilhem Cassagnes a corrigé des copies du bac histoire 2012 en série ES, où une étude de documents portait sur le 11-Septembre. Et en a tiré cette statistique inquiétante: sur les 120 copies qu’il a corrigées, environ 80 mêlaient théories du complot et Illuminati. «Il n’y avait pas d’Histoire», se souvient-il, laconique. Aucune analyse historique des faits, rien que de la paraphrase des documents, «et l’analyse historique, c’était que le 11-Septembre était un mensonge des Illuminati».

Un autre prof d’histoire-géo dans un collège de la région parisienne, qui souhaite rester anonyme, se souvient d'un élève de 6e en particulier, qui est venu quatre ou cinq fois dans l’année avec les derniers documentaires/articles/ discussions qu’il avait vus ou lus sur internet. «Il commençait à parler du 11-Septembre, et puis au-delà, on passait à Israël, aux Américains qui dirigent le monde, il y avait le thème du complot mondial derrière ça.» Difficile de savoir s’il y croyait à 100% ou s’il voulait seulement se mettre en opposition avec une figure d’autorité: «il pourrait changer d’avis» en vieillissant, espère ce prof, qui a tenté de recadrer les faits et lui a conseillé de ne pas croire tout ce qu’il voyait sur Internet.

La complexité de l'Histoire du temps présent

Une autre difficulté à enseigner le 11-Septembre réside dans le fait qu’il appartient à l'histoire du temps présent, c'est à dire «l’idée que l’historien étudie une période dans laquelle il est partie prenante, et où les acteurs sont encore présents», explique Christian Ingrao, directeur de l’Institut de l’Histoire du Temps Présent.

Les théories du complot, de même que celles auxquelles certains enseignants doivent répondre quand ils enseignent la Shoah, sont «la marque de l’histoire du temps présent. C’est ce qui fait que le travail est plus difficile», estime-t-il.

«Ce n’est pas propre au 11-Septembre», note Charlotte Sorin Jacqmin, «mais à l’ensemble de nos programmes qui vont jusqu’à aujourd’hui.» Une conception de l’Histoire qui peut paraître paradoxale et pas toujours facile à gérer pour les enseignants. «Je précise toujours qu’on ne sait pas forcément toutes les données, et que la manière dont on l’enseigne aujourd’hui est amenée à changer.»

Le défi ne fait pas peur à Bruno Modica, professeur d’histoire-géo et président de l’association Les Clionautes, qui aime dire à ses élèves que le journal d’hier est un livre d’histoire et les rayons du supermarché un livre de géo parfait pour comprendre la mondialisation:

«Si ce n’est pas nous qui le faisons, qui donnons du sens à la masse d’informations que les élèves prennent sur la figure, qui le fera?»

«Je lui parlerais du néolithique ancien, ça serait pareil»

Souvent, le plus compliqué à expliquer n’est même pas les conséquences, mais les causes. «Ils ont du mal à comprendre que Ben Laden ait pu à un moment être financé par les Américains pour lutter contre les communistes», après l'invasion soviétique en Afghanistan en 1979, explique Guilhem Cassagnes:

«Autant le 11-Septembre, la guerre en Irak ou en Afghanistan, ça leur parle, il y a des films, des séries, autant la guerre en Afghanistan des années 80, il n’y a rien, ça ne leur parle pas du tout.»

Etablir des liens de causalité, c’est la plus grosse difficulté du prof d’histoire aujourd’hui, confirme Bruno Modica. Mais pour lui, ce n’est pas le 11-Septembre qui cause le plus de problèmes:

«Là où c’est compliqué, c’est quand je raconte aux élèves ce que j’ai vécu quand il y a eu la chute du mur de Berlin. Parce que l’élève standard en face de moi, quand je lui parle du système soviétique, je lui parlerais du néolithique ancien, ça serait pareil. Ça fait vraiment partie du livre d’histoire, alors que le terrorisme islamiste, on en parle à la télé.»

Cécile Dehesdin

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