Culture

Les images qui ont nourri «Jimmy P.», le nouveau film d'Arnaud Desplechin

Jean-Michel Frodon, mis à jour le 10.09.2013 à 22 h 05

Le cinéaste nous ouvre ses documents de travail et commente pour nous quelques photos qu'il a utilisées sur le tournage de son premier film américain.

Une carte postale de Topeka (Kansas) utilisée pour la préparation de Jimmy P.

Une carte postale de Topeka (Kansas) utilisée pour la préparation de Jimmy P.

S’appuyant sur les descriptions précises du livre de Georges Devereux Psychothérapie d’un Indien des plaines (Fayard), Arnaud Desplechin a, pour son nouveau film Jimmy P., présenté au dernier Festival de Cannes, longuement imaginé personnages, lieux, accessoires, ambiances et lumières, afin de raconter cette histoire d'amitié entre un Indien Blackfoot ayant combattu en France, hospitalisé pour divers troubles à Topeka (Kansas), et son analyste, Devereux donc, pionnier de l'ethnopsychiatrie.

Pour ce faire, le réalisateur s’est nourri d’images envoyées par son ami Alexandre Nazarian, envoyé en éclaireur sur les lieux réels de l’histoire.

Revisitant aujourd’hui une partie des très nombreux documents accumulés au cours de l’écriture au long cours du scénario de Jimmy P., Arnaud Desplechin nous ouvre son ordinateur et revient sur quelques-uns des principaux enjeux de cette quête, quelques motivations essentielles à des choix qui éclairent, au-delà même de ce film en particulier, le processus créatif du cinéma.

Le cinéaste a commencé par envoyer Alexandre Nazarian là où était situé le véritable hôpital où exerçait George Devereux après la Seconde Guerre mondiale, à Topeka, capitale du Kansas.

«Je cherchais des traces de ce qui restait à Topeka. Mon idéal aurait été de tourner là. Je savais qu’un des personnages venait de sa réserve et l’autre de New York et qu'ils s’étaient rencontrés là. C’était quoi, cet espèce de no man’s land qui s’est retrouvé, à ce moment, au centre de l’histoire de la psychiatrie et de la psychanalyse?»

La clinique Menninger à Topeka

Le Winter Veteran A. Hospital

«Le Winter Hospital, qui allait devenir un temps la plus grande institution psy du monde, a été installé à Topeka parce que s’y trouvait déjà la clinique de Karl Menninger, un psychiatre réputé.

Au moment d’entrer en guerre, l’armée américaine s’est aperçue qu’elle avait plus ou moins ce qu’il fallait comme tanks, comme avions, comme fusils et aussi comme médecins et comme chirurgiens, mais pas du tout comme psychologues et psychiatres. Elle a commandé à Menninger de lui livrer dix psys par jour, de former de véritables bataillons, et le Winter Hospital a d’abord été leur centre de formation.»

Karl Menninger en réunion...

... et à son bureau

«Menninger était connu, il parlait de psychologie à la radio, sa clinique traitait des stars qui avaient des problèmes d’alcool, etc. Il était aussi impliqué dans la pratique sociale de la psychiatrie auprès des délinquants et des gens en grande détresse. Du coup, ils l’ont embauché pour former des psychiatres militaires et aussi pour soigner les vétérans.

Comme il était à Topeka, l’armée a construit à toute vitesse cet immense hôpital dans cette ville par ailleurs totalement dépourvue d’intérêt. Les médecins s’emmerdaient à mourir, les patients aussi. On se dit que dans un tel environnement, Devereux et Jimmy, chacun à sa manière en exil, n’avaient rien d’autre à faire que de devenir amis. Mais le Winter Hospital n’existe plus, on a dû chercher ailleurs.»

Court métrage documentaire réalisé en 1946 par John Huston dans les services psychiatriques de l’armée, Let There Be Light montre les traumatismes des vétérans et leur difficile, parfois impossible, réadaptation à la vie civile. Commandé par l’armée, le film a été aussitôt interdit, et le resta durant plus de trente ans.

«Alexandre Nazarian a aussi trouvé énormément d’archives de la clinique Menninger et du Winter Hospital. C’était très important pour moi de voir les visages, les costumes, les attitudes des médecins, des employés et des patients de l’époque. Un ensemble de pratiques concrètes.

Ce qui nous a mené vers Let There Be Light de John Huston, qui est devenu une référence essentielle, après que je me sois aussi servi de Captain Newman, M.D., un assez mauvais film de 1963 avec Gregory Peck, qui se passe au Winter Hospital.»

La campagne du Kansas vue de la clinique Menninger

«C’était important pour moi de savoir ce que Jimmy voyait de sa fenêtre. Voilà la campagne du Kansas. On cherchait aussi comment étaient les salles de réunion, les rideaux, la cantine, etc.

Donc, le vrai décor n’existe plus. A partir de là, on cherche ailleurs, avec aussi une considération financière: un peu comme les aides des régions en France, il y a des États aux Etats-Unis qui aident le cinéma, et d’autres non, sous forme de crédit d’impôt. C’est notamment le cas au Michigan.

Après d’autres épisodes, dont un hôpital qui correspondait exactement à ce que je cherchais mais qui a été détruit avant qu’on puisse l’utiliser, on a trouvé celui du film, à côté de Detroit. Il s’agit d’un véritable hôpital, le décor est vivant.»

Une photo de Devereux dans l’album de Menninger

«Nazarian a fait un vrai travail d’enquête: il a rencontré des gens qui avaient connu Devereux, il a retrouvé beaucoup de choses. Moi, j’ai besoin de rester à distance. Il m’envoie des mails tous les soirs avec des photos, des documents, des témoignages, tandis que je reste enfermé dans mon bureau à Paris, pour écrire. Mais toute la matière documentaire qu’il me fournit fait fourmiller la fiction.

Dans le livre, Devereux travaille beaucoup à dissimuler la véritable identité de Jimmy, il tient à préserver son anonymat. Cela ne me gênait pas, j’étais d’accord pour appeler le film Jimmy P., comme Anna O. et plusieurs autres des patients de Freud sur lesquels il a écrit sans les nommer. Mais on a aussi cherché la véritable identité de Jimmy. On s’est beaucoup approché du vrai Jimmy, sans l’identifier entièrement.

Nous connaissons son nom indien, «Everybody-talks-about-him», mais pas son nom caucasien. En revanche, nous sommes sûrs d’avoir localisé la réserve où il a vécu, à Browning dans le Montana.

On a retrouvé la ferme de la mère de Jimmy, et celle de sa sœur. Beaucoup de gens se sont présentés comme étant des parents ou des descendants, eux aussi s’appellent «Everybody-talks-about-him»… En fait, il est apparu que c’est un nom très courant chez les Blackfoot.

Ce jeu d’approche et d’esquive m’allait très bien, une quête qui reste ouverte est un moteur très utile pour construire le film. Si Nazarian m’avait appelé en disant "Je l’ai retrouvé, je connais son vrai nom", je l’aurais vécu comme une catastrophe.»

Des vétérans à la gare de Browning (Montana) en 1930

«On a trouvé beaucoup de photos de vétérans de la Première Guerre mondiale à Browning,  où se trouve aussi une gare qui n’a pas changé depuis un siècle.

Cette gare où nous avons tourné est celle où le vrai Jimmy a appris la mort de Jane, la femme qu’il aimait et n’a pas épousée. Pour moi, ces éléments factuels fabriqueront de la fiction, d’autant mieux que je n’imaginerai rien. C’est exactement le paradoxe dans lequel je me tiens.»

Browning en 1950...

... et aujourd'hui

«Nazarian m’envoie des photos actuelles et des photos anciennes des lieux dans le Montana, à Browning et dans les environs. On constate avec enchantement que les choses n’ont pas beaucoup changé.

Je lui ai aussi demandé des portraits de vétérans indiens actuels, ceux qui sont allé au Vietnam, en Irak, en Afghanistan, et dont beaucoup ont connu des difficultés comparables au moment du retour à la vie civile. Des Jimmy d’aujourd’hui. Pendant toute la préparation, je me promène avec des portraits et des récits de vie dans mon ordinateur.»

Beaver

«C’est ainsi que nous avons rencontré Beaver, un cow-boy qui nous a beaucoup inspiré, dont la vie ressemble à celle de Jimmy, un semi-marginal avec une vie très douloureuse. Toute cette matière n’est pas racontée explicitement dans le film, mais il s’en nourrit. Elle m’aide à me débarrasser de la mythologie à propos des Indiens, de tout l’aspect folklorique.

Une autre rencontre a été importante pour permettre à Benicio Del Toro de se préparer. Il m’avait dit: "Moi je copie tout, j’imite. Il me faut quelqu’un à imiter." Nous avons rencontré un prof de pikanii (la langue Blackfoot), Marvin Weatherwax, un ancien du Vietnam, un homme formidable. Il est devenu le coach de Benicio. Il lui a aussi appris un peu du langage des signes: lorsque Madeleine regarde Jimmy et Devereux parler par signes, je tenais à ce que la scène ne soit pas ridicule aux yeux d’un Indien.

Une autre source très importante pour Benicio a été le film The Exiles de Kent MacKenzie, que je lui ai donné avec le livre de Georges Devereux dès la première fois où nous nous sommes rencontrés.»

Le round hall de Browning aujourd'hui...

... et en 1920

«Je n'utilise pas seulement des documentaires comme références. Je me suis servi de la fête paysanne de Tess pour le bal ou de la visite au musée de Vertigo pour le moment où Jimmy s’ennuie devant un tableau et est rejoint par Devereux et Madeleine.

Le round hall est l’endroit où on a filmé le bal. Ça a été très difficile de le faire rouvrir, mais ensuite cela permet un rapport fort à la tribu, tout le monde est venu faire de la figuration. Les habitants savent qu’on est dans les vrais lieux, c’est important pour eux. Les gens ont été très accueillants, sans doute aussi parce que nous étions des Français, pas des Américains.»

Contrairement à Jimmy P. et Devereux, Madeleine (Gina McKee), la maîtresse de ce dernier, est une pure créature de fiction.

«Un parent de Devereux a écrit une thèse sur sa vie conjugale et sentimentale très animée. Il a eu sept épouses (et à chaque divorce, c’est lui qui touchait une pension alimentaire…) et bien d’autres liaisons.

Mais il y a un trou dans sa vie amoureuse suite à son deuxième divorce, avant la troisième femme, une Allemande rencontrée après l’épisode Jimmy. Il n’était pas possible qu’il n’y ait pas de femme entretemps, j’ai donc inventé Madeleine.

Il s’agissait en fait de développer le thème du rapport complexe à l’identité. Devereux ne se sent appartenir à aucune, il essaie d’échapper à toute assignation à une identité, mais il reconnaît le sens qu’il y a pour Jimmy à renouer avec la sienne, tandis que Madeleine, elle, se sent tout à fait européenne: elle ne veut pas se réinventer autrement, elle n’en voit pas l’intérêt. 

Le film ne porte aucun jugement sur ces trois attitudes, je voulais juste les faire jouer ensemble. Le personnage de Madeleine m’y a aidé, même si le film est surtout construit sur un portrait, celui des deux hommes.»

Propos recueillis par Jean-Michel Frodon

Jean-Michel Frodon
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Critique de cinéma
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