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L'impossible parti du numérique

Au congrès du Parti pirate allemand, le 28 avril 2012. REUTERS/Fabian Bimmer.

Au congrès du Parti pirate allemand, le 28 avril 2012. REUTERS/Fabian Bimmer.

L'échec de Julian Assange et du Wikileaks Party en Australie et le probable score décevant du Parti pirate allemand aux législatives révèlent les difficultés de ces formations à s'imposer sur la scène politique traditionnelle sans renier leurs valeurs.

Décidément, politique et numérique ne font pas bon ménage. C'est vrai dans un sens, les gouvernants, par exemple en France, ayant un mal fou à s'emparer du sujet en dehors de coups de communication à prétention futuriste auxquels ils donnent rarement suite. Et c'est vrai dans l'autre, quand le socle de valeurs à la base du réseau (partage, ouverture, horizontalité) tente de pénétrer, en s'organisant, la machinerie politique traditionnelle.

En la matière, le prochain coup d'épée dans l'eau devrait avoir lieu en Allemagne, où le Parti pirate plafonne pour l'instant autour de 3% dans les sondages en vue des législatives du 22 septembre. Un score insuffisant pour obtenir des sièges au Bundestag et loin de ceux qui lui avaient permis d'avoir des élus dans plusieurs régions, avec notamment une pointe à 9% à Berlin il y a pile deux ans.

Mais le fiasco le plus révélateur est sans doute celui de Julian Assange en Australie il y a une semaine. Alors que les observateurs, boostés par l'aura médiatique du charismatique leader de Wikileaks, l'annonçaient comme la probable «surprise» du scrutin, il a finalement récolté à peine plus de 1% des suffrages dans l'état de Victoria, où il s'est personnellement présenté, malgré sa captivité forcée à l'ambassade équatorienne à Londres.

Dans les autres Etats, son mouvement spécialement consituté pour l'occasion, le WikiLeaks Party, n'a pas dépassé pas le seuil des 1%, arrivant le plus souvent derrière le Sex Party et le Shooters and Fishers Party, version australienne hardcore de Chasse, pêche, nature et traditions.

Fonctionnement autocratique

Ce résultat décevant est notamment imputable aux multiples rebondissements qui ont émaillé la campagne. A quelques semaines du scrutin, six membres ont en effet quitté le navire, dont un ami de longue date de Julian Assange, Daniel Matthews, qui se présente comme un cofondateur de WikiLeaks.

La faute à l'alliance nouée entre le WikiLeaks Party et deux formations d'extrême-droite. Présenté comme une «erreur administrative», ce choix qui semblait être un peu plus qu'une bourde a semé le trouble au sein des troupes d'Assange. Et la vidéo mi-loufoque, mi-absurde de leur leader en moumoute/coupe mullet n'y aura rien changé, si ce n'est aggravé un peu plus les choses.

«Tant que je croyais que la démocratie, la transparence et la responsabilité pouvaient l'emporter dans le parti, j'étais prête à rester me battre pour lui», a déclaré Leslie Cannold, la suppléante de Julian Assange, en jetant l'éponge. Trois idéaux aux fondements de la formation et qui ont selon elle été bafoués dans les luttes intestines du parti. Poursuivre l'engagement n'avait «plus aucun sens», a conclu la jeune femme dans sa lettre de démission [PDF].

«Selon moi, un clivage a commencé à apparaître entre un groupe d'initiés, comprenant Julian, John Shipton [le père d'Assange] et Barns [Greg, le directeur de campagne], et le reste du conseil national», estime par ailleurs Daniel Matthews, qui a longuement détaillé les raisons de son départ. Un fonctionnement autocratique qui a selon lui transformé le parti en un «simulacre» de démocratie: «J'ai donc dû le quitter.»

Le mouvement s'essouffle

Le parti de Julian Assange semble donc avoir été rattrapé par ce qu'il redoutait le plus: des décisions verticales, tranchées par une poignée de leaders, aux antipodes des valeurs défendues par le mouvement. Mais finalement assez classiques dans un parti politique traditionnel.

Faut-il en conclure que les idées portées par le numérique et les sociétés connectées, la circulation libre de l'information, l'échange, la transparence, la distribution des centres décisionnels, n'ont aucune chance dans la machinerie politique? Et qu'un parti structuré autour d'elles est de toute façon voué à l'échec?

Pour la journaliste Asher Wolf, l'expérience australienne ne peut se résumer au seul WikiLeaks Party, qui ferait bien de prendre des cours de «transparence auprès du Parti pirate», peut-on lire dans The Guardian. Créé en 2009 autour de vingt membres, le Parti pirate australien (PPAU), qui compte désormais plus de 800 adhérents, a selon elle réussi le pari d'allier démocratie participative, transparence et politique:

«[...] Le parti a publié tous les emails échangés avec les autres partis sur les accords de préférence [le système électoral australien est "préférentiel": les électeurs votent en classant les candidats par ordre de préférence et les voix se reportent quand le candidat n'atteint pas 50% des suffrages, NDLR]. Puis tous les membres du PPAU ont voté, en classant les partis en conséquence.»

Pour autant, si le Parti pirate australien n'a pas renié ses idéaux, ses gains politiques restent limités. C'est vrai en Australie, où la formation arrive loin derrière le WikiLeaks Party dans les états où elle s'est présentée, et c'est aussi vrai en Europe.

Mis à part les deux sièges gagnés en Suède aux européennes de 2009 et la percée allemande de 2011, très commentée mais qui s'est donc aujourd'hui essoufflée, le Parti pirate peine à s'imposer sur la scène politique traditionnelle. Et ce malgré une organisation beaucoup plus structurée et étendue que le WikiLeaks party: présent dans 66 pays, il vient d'achever le 4 septembre le processus devant aboutir en mars à la création du Parti pirate européen. Avec, en ligne de mire, les élections de juin 2014. 

Enjeux sectoriels

Les efforts sont donc bel et bien là, mais ils ne payent toujours pas. Un manque de réussite dû à une conjonction de facteurs défavorables, estime Alexis Vrignon, chercheur en histoire contemporaine à l'université de Poitiers et auteur d'une thèse sur l'institutionnalisation des partis écologistes dans les années 1970.

Selon lui, le parallèle souvent effectué entre les Verts et les Pirates, l'écologie et le numérique, est «intéressant» à bien des égards. Ce n'est pas pour rien que ces formations agissent souvent main dans la main, encore récemment  lors d'une manifestation en Allemagne contre la surveillance: les conditions de leur émergence et leur réception sont en effet très similaires.

«Les écologistes ont été confrontés dès les années soixante-dix à une législation électorale qui n'est pas favorable à l'arrivée de nouveaux acteurs sur la scène politique. C'est le cas en France mais également dans d'autres pays», explique le sociologue. «Il me semble que les partis pirates sont confrontés aux mêmes difficultés. A cet égard, l'échec du Parti pirate français aux législatives [le parti n'a pas réussi à dépasser les 1% dans 50 circonscriptions, seuil qui donne droit au financement public, NDLR], malgré des objectifs qui se voulaient réalistes, est révélateur de cette situation.»

Pour Alexis Vrignon, le cas allemand, où les écologistes ont réussi à entrer au Bundestag dès les années 1980, pourrait, pour l'ensemble des Partis pirates, faire figure d'exemple de «cercle vertueux»:

«De bons scores suscitent un surcroît de légitimité auprès des électeurs, les membre élus gagnent en expérience et les caisses du parti se remplissent, ce qui permet d'envisager par la suite une progression des scores électoraux. En France, le Parti pirate risque l'inverse et une marginalisation qui favorise les comportements groupusculaire.»

Souvent inconnue du grand public, la formation française connaît une vie mouvementée: «C’est bordélique, ça part dans tous les sens, les gens s’engueulent en permanence, les forums, c’est terrible», confiait à l'époque des législatives Pierre Mounier, candidat du Parti dans le XXe arrondissement de Paris, au site Owni.

Une singularité qui a ses avantages, tant elle témoigne de l'émulation intellectuelle qui agite la formation. Mais qui peut aussi s'avérer pesante, surtout lorsque s'y ajoute un autre inconvénient: la perception peu flatteuse que se font l'opinion publique et politique des combats menés par le Parti Pirate.

«L'écologie d'un côté, la réflexion sur la démocratie à l'ère du numérique de l'autre, sont des enjeux perçus par beaucoup comme sectoriels», explique Alexis Vrignon. En d'autres termes, réducteurs, et qui ne justifient donc pas à eux seuls un engagement politique.

Une réalité perceptible tant du côté des prétendants au pouvoir, qui le plus souvent se contentent de saupoudrer leur programme d'une pincée de numérique, que du côté des citoyens. Dernier exemple en date: les nombreuses révélations sur la surveillance opérée par les Etats-Unis sur Internet, qui n'ont ému ni la classe politique, ni les internautes eux-mêmes

Tentatives d'élargissement

Pourtant, partis écolos comme numériques s'efforcent d'élargir leur programme à d'autres thématiques que celles qui ont présidé à leur création. Si les formations telles que le Parti pirate s'intéressent particulièrement à la vie d'Internet, à la propriété intellectuelle, à l'ouverture des données publiques, au fichage informatique, elles tentent aussi d'étendre ces principes à toute la société. Partir des nouvelles technologies parce qu'elles «changent le monde, et elles le font maintenant», selon les mots du journaliste David Dufresne, le suppléant de Pierre Mounier aux législatives.

Un effort d'élargissement qui n'a rien d'un long fleuve tranquille, et qui ne suffit pas toujours, selon Alexis Vrignon:

«Il est révélateur qu'encore aujourd'hui, on renvoie l'écologisme à la protection de l'environnement alors qu'il existe sous une forme partidaire stable depuis 1984. Cette perception est en partie un moyen de rejeter un intrus hors de la scène électorale, mais révèle plus profondément un décalage entre le champ politique et des nouveaux enjeux que ce champ peine à intégrer et rejette dans le domaine de l'expertise.»

Difficile donc de voir où se trouve la brèche qui permettra un jour à ces partis de s'engouffrer, et de s'imposer, sur la scène politique, qui a elle tout intérêt à conserver une certaine inertie. Surtout quand l'objectif n'est pas de se fondre dans le moule, mais d'abattre les colonnes d'un monde où la verticalité et la hiérarchie sont la norme première. 

Et à ce petit jeu, l'Histoire donne les outsiders perdants: «Dans les années 1970, raconte encore notre sociologue, les écologistes refusaient d'être un parti comme les autres. Ils voulaient assurer une véritable démocratie interne, le refus de la personnalisation et du leadership trop affirmé. Puis c'est devenu plus classique.»

Un mécanisme qui a donc aussi gagné le WikiLeaks party en Australie, mais qui ne présage en rien la suite. Bien malin en effet celui qui pourra définir avec certitude et précision le moment où va se cristalliser un enjeu politique! Sans compter que si elles ne percent pas dans les centres décisionnels, ces idées infusent et se diffusent dans la société. En attendant la germination.

Andréa Fradin

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