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Le hold-up du siècle en prime time

Extrait de «Evasion fiscale, le hold-up du siècle» (Maha Productions).

Extrait de «Evasion fiscale, le hold-up du siècle» (Maha Productions).

Sur Arte, le journaliste Xavier Harel met en lumière et en images le fonctionnement des réseaux souterrains dans les zones grises de l’évasion fiscale.

Au téléphone, Total tente de joindre l’auteur du film. Le documentaire Evasion fiscale, le hold-up du siècle n’est pas encore diffusé (ce sera le cas sur Arte, ce mardi 10 septembre à 20h50) que déjà des entreprises citées appellent la production.

Pour Xavier Harel, le journaliste qui a mené l’enquête, ce n’est pas une surprise: lorsqu’on s’attaque à ce genre de sujets, on sait qu’on va vers les ennuis. Le film, coproduit par Arte France et la société Maha Productions, s’inscrit dans le sillage de plusieurs livres, La Grande évasion et Le scandale des biens mal acquis, dont il est l’auteur —le premier met en lumière l’activité des paradis fiscaux, le second, coécrit avec Thomas Hofnung, les milliards détournés de la Françafrique, comme dans Afrique, pillage à huis clos, dont il est également l’auteur.

Autant dire que les chausse-trappes, menaces de mesures de rétorsion et autres mises en garde pour tenter de détourner le cours de ses enquêtes, Xavier Harel connaît.

Mais cette fois, son travail prend une dimension plus forte. Car il livre au public des images, qui créent un choc beaucoup plus puissant que l’écrit. Alors, forcément, les réactions seront, elles aussi, plus violentes. C’est le jeu.

Comme un polar pédagogique

C’est d’ailleurs tout l’intérêt de ce documentaire, volontairement tourné à la façon d’un polar dans lequel le journaliste n’est pas un observateur froid mais un personnage incarné qui traverse des situations ubuesques.

Et bien que le film ait une dimension pédagogique et didactique, le réalisateur joue souvent sur le registre de la dérision et de l’humour pour faire passer les messages, ce qui a pour conséquence d’entraîner le spectateur dans une intrigue qu’on imaginerait romancée. La réalité n’en devient que plus incroyable —et l’image plus dangereuse pour les systèmes d’évasion fiscale ainsi révélés.

Pour décrire ce hold-up mené par des multinationales à l’échelle mondiale, Xavier Harel et son équipe de tournage ont enquêté dans sept pays, dont des paradis fiscaux, comme par exemple les Iles Caïman, pour voir à quoi ressemblait un modeste immeuble de quatre étages abritant… 18.000 entreprises. De simples boîtes aux lettres, bien sûr, avec quelques bureaux vides, pour domicilier des entreprises factices et profiter d’une fiscalité très avantageuse ou nulle. Mais surtout, il fallait trouver un interlocuteur sur place. Or, c’était le désert.

Il fallait aussi faire parler des représentants de ces multinationales, en investissant les halls d’accueil pour les obliger à écouter les questions et constater que le sujet, pour les directions de communication, est forcément tabou. Chez UBS, l’entretien, qui tourne vite au dialogue de sourds, est même… enregistré par la banque. Chez Colgate, impossible de passer le sas du standard sans mettre le pied dans la porte. «Bienvenue dans le monde des multinationales», glisse un responsable en décrivant à Harel le jeu de piste international qu’il va devoir suivre.

On s’amuse du circuit parcouru par les bananes de Jersey, qui bien sûr n’y poussent pas ni jamais n’y transitent. On sourit en voyant le patron de BNP Paribas déstabilisé au Sénat, quittant rageur la salle d’audition avec le journaliste à ses trousses sans lui répondre ni lui adresser un regard. Et d’autres encore.

Des hors-la-loi qui ne sont pas dans l’illégalité

Pas de révélation toutefois: ces entreprises sont connues pour devoir répondre à des pratiques d’évasion fiscale souvent dénoncées et dont elles se défendent plus ou moins bien. Elles sont au cœur du documentaire, ce qui tend à faire passer au second plan le rôle pourtant capital joué par les responsables politiques dans l’extension du phénomène.

Certes, ils n’échappent pas à la caricature de Xavier Harel. La séquence où Nicolas Sarkozy, content de lui, annonce «Les paradis fiscaux, c’est terminé», était incontournable. Malgré tout, si les entreprises peuvent mettre au point des montages complexes pour s’exonérer des payer des impôts sans être pour autant hors-la-loi, c’est bien parce que les lois leur permettent. «Au départ, nous voulions dénoncer la contradiction des responsables politiques. Mais au cours du tournage, nous avons remarqué que leur attitude changeait», explique Xavier Harel. 

Et pour cause: impossible de demander aux citoyens de se serrer la ceinture alors que des dizaines de milliards d’euros ou de dollars qui devraient être versés aux Etats sont détournés par des groupes internationaux qui s’affranchissent du paiement de l’impôt. Les gouvernants ont dû agir.

C’est ainsi que, en Grande-Bretagne, des parlementaires britanniques, emmenés par la fougueuse Margaret Hodge, présente dans le film, ont placé des entreprises comme Google, Apple et Amazon au pied du mur. Et que, sans craindre le grand écart, David Cameron s’est engagé dans la lutte contre les paradis fiscaux alors que son pays en regorge. Le documentaire montre que, rompant avec l’ère Bush dans cette lutte, Barack Obama a pris des dispositions… bien qu’un état de l’Union, le Delaware, continue d’être un des paradis les plus actifs de la planète.

En France, l’action engagée par Nicolas Sarkozy a été relancée par François Hollande, après qu’il eut désigné le monde de la finance comme «son véritable adversaire». Mais il apparaît dans le film que, au-delà des mots, l’action de la France contre l’évasion fiscale est moins incisive que celles menées en Grande Bretagne  et en Allemagne. Quel ne fut pas l’étonnement de Xavier Harel de constater que les personnes auditionnées au Sénat connaissaient par avance les sujets sur lesquels elles devraient répondre! Question de protocole… 

Un dossier à risque pour les politiques

Mais cette action existe. Le Sénat a rendu public l’an dernier le rapport Bocquet, qui fait référence et évalue à 50 milliards d’euros le «coût minimum» pour l’Etat français de l’évasion fiscale. L’Assemblée nationale, sur la base du rapport Carrez, s’est attaqué au différentiel du taux réel d’imposition entre les grands groupes et les PME… Et à la suite des Etats-Unis, l’Europe a progressé —et la France avec elle— en voulant étendre l’échange automatique d’informations entre services fiscaux et instaurer le reporting pays par pays des filiales bancaires.

Même le G20 de Saint-Pétersbourg a progressé dans la lutte contre les paradis fiscaux, qui devient un dossier récurrent pour l’ensemble des participants. Les politiques ont bougé.

Ils ont malgré tout fait preuve d’un immense laxisme pendant très longtemps, lorsqu’ils n’ont pas tout simplement facilité l’évasion… en entretenant eux-mêmes des paradis fiscaux à leurs portes, des Bermudes à Hong-Kong en passant par l’Ile de Man ou Monaco, et combien d’autres. Ils édictent les règles du jeu, les entreprises composent. Elles en ont profité.

Même si un seul documentaire ne peut tout traiter, Evasion fiscale, le hold-up du siècle, comme le film des journalistes Alice Odiot et Audrey Gallet, Zambie: à qui profite le cuivre?, qui se vit décerner l’an dernier le prix Albert Londres, révèle les zones grises et les circuits souterrains de la finance internationale qui appauvrissent les pays. Un sujet difficile en prime time, mais vulgarisé par un scénario qui prend le spectateur par la main. Un sujet, et même un brûlot: les contribuables ponctionnés par le fisc pourraient bien, aux prochaines élections, juger leurs gouvernants sur leur capacité à récupérer les milliards de l’évasion fiscale…

Gilles Bridier

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