La surprise Navalny: pourquoi Poutine a encore perdu la bataille de Moscou

Alexeï Navalny et sa femme Yulia lors d'un meeting à Moscou, le 6 septembre 2013. REUTERS/Tatyana Makeyeva.

Alexeï Navalny et sa femme Yulia lors d'un meeting à Moscou, le 6 septembre 2013. REUTERS/Tatyana Makeyeva.

Le candidat du président russe a certes été élu maire du la capitale au premier tour, mais l'avocat blogueur a obtenu, malgré le climat de peur, un score tel qu'il se pose en opposant numéro un. Et oblige Poutine à réagir.

En moins d’une semaine, Vladimir Poutine a remporté un succès diplomatique à Saint-Pétersbourg puis subit un affront électoral à Moscou. A la réunion du G20, il avait réussi à isoler le «parti de la guerre en Syrie» — François Hollande et surtout Barack Obama. Mais cette gloire a été de courte durée. Il est revenu dans la capitale pour assister à l’intronisation de son opposant le plus dangereux, Alexeï Navalny.

Certes son candidat, le maire sortant Sergueï Sobyanine, a été élu dès le premier tour, dimanche 8 septembre, avec plus de 50% des voix. Mais l’avocat-blogueur Alexeï Navalny, l’infatigable pourfendeur de la corruption florissante dans le système poutinien, a obtenu 28% des suffrages. Un score inespéré pour lui –les meilleurs sondages lui donnaient 18%, et inattendu pour le pouvoir.

Tout avait été en effet prévu pour que ce scrutin soit une consécration pour le régime. Depuis 2004, les maires des principales villes de Russie et les gouverneurs des régions étaient nommés par le Kremlin. En 2010, Sergueï Sobyanine, alors chef de l’administration présidentielle, avait été désigné maire de Moscou en remplacement du bouillant Iouri Loujkov. Ce dernier avait eu le tort de laisser percer ses ambitions présidentielles et de confondre la caisse de la ville avec les affaires de sa femme.

Technocrate couleur passe-muraille dans la grande tradition soviétique, Sergueï Sobyanine n’a pas démérité à la tête de la plus grande et de la plus riche ville de Russie. Une élection bien contrôlée comme savent les organiser les hommes du Kremlin devait lui donner une aura démocratique.

Faucons contre libéraux

Comme disait Staline, dans une élection, l’important n’est pas qui vote, mais qui compte les voix. On susciterait quelques candidatures concurrentes de comparses qui ne changeraient pas le résultat. Si un rival potentiellement dangereux se présentait, on aurait vite fait de le mettre hors d’état de nuire. C’est ce qui s’est passé dans d’autres villes de Russie. Dès qu’un maire un peu populaire prend ses distances avec le pouvoir central, il est mis en cause dans de sombres affaires de corruption.

Le même scénario s’est produit avec Alexeï Navalny. Non seulement l’avocat anti-corruption avait réussi à cristalliser autour de lui l’opposition de la nouvelle classe moyenne lors des élections législatives de décembre 2011 et présidentielle de mars 2012 mais il avait décidé d’utiliser ce capital de sympathie pour défier le candidat officiel à la mairie de Moscou.

La justice découvrit opportunément que Navalny aurait trempé dans un trafic de bois alors qu’il était conseiller du gouverneur libéral de la région de Kirov (centre de la Russie). Fin juillet, il fut condamné à cinq ans de camp dans un procès fabriqué de toutes pièces. Ainsi était-il éliminé de la course moscovite.

Cette condamnation a mis à jour les divergences au sein du pouvoir entre ce qu’il est convenu d’appeler les «libéraux» et les «faucons». Ces derniers avaient gagné avec la condamnation de Navalny. Les premiers devaient emporter la deuxième manche.

Le régime autoritaire russe mis en place par Poutine, qualifié de «démocratie contrôlée», suppose en effet une habile gestion des contradictions entre une démocratie de façade (élections pluralistes, existence de différents partis politiques, etc.) et la volonté d’empêcher tout changement de gouvernement, dans les urnes ou dans la rue.

Une campagne à l'occidentale

Sergueï Sobyanine lui-même a donc plaidé pour que Navalny puisse se présenter à l’élection municipale, faute de quoi sa propre victoire, qui ne devait faire aucun doute, n’aurait pas été complète. Les «libéraux» ont aussi avancé un argument décisif pour Poutine: il suffirait de s’arranger pour que le score du trublion soit si faible qu’il en sortirait humilié et à jamais disqualifié comme représentant de l’opposition.

Du jour au lendemain, Navalny a obtenu du tribunal de Kirov sa mise en liberté provisoire, en attendant le jugement en appel, et la possibilité de se présenter à la mairie de Moscou.

Les poutiniens «libéraux» ont sous-estimé la combativité de Navalny et le changement de climat qui s’est produit à Moscou – et dans d’autres grandes villes russes – depuis le retour de Vladimir Poutine à la présidence. L’avocat a mené une campagne «à l’occidentale», mobilisant ses réseaux, faisant du porte à porte dans les immeubles de banlieues pour s’adresser directement aux électeurs autrement que dans des meetings formels qui ressemblaient aux grand-messes du Parti communiste soviétique.

Dans les derniers jours avant le scrutin, les «durs» ont senti le danger. Loin d’être humilié, Navalny risquait d’obliger Sobyanine à affronter un second tour. Les ennuis ont alors recommencé. Navalny a été accusé d’être financé par l’étranger; ses réunions électorales ont été interrompues par les forces de l’ordre sous divers prétextes; lui-même a été détenu pendant une demi-heure dans un fourgon de police qui tournait autour du pâté de maisons alors qu’il allait commencer un discours; son directeur de campagne a été impliqué dans un scandale sexuel…

«Poutine est dans une ville qui ne lui appartient pas»

Ces tracasseries sont restées sans effet. En remportant plus du quart des suffrages, Navalny a fait plusieurs démonstrations. Désormais il faudra compter avec lui. Il apparaît comme le chef de l’opposition à Vladimir Poutine, ce qui pourrait poser aussi quelques problèmes aux partis libéraux traditionnels qui ne goûtent guère ses positions nationalistes.

A contrario, son score démontre que Poutine, qui n’avait obtenu que 47% des voix à Moscou lors de l’élection présidentielle de mars 2012, reste minoritaire dans la capitale. L’écrivain Viktor Erofeiev compare le maître du Kremlin à Napoléon lors de la campagne de Russie: «il est dans une ville qui ne lui appartient pas», a-t-il déclaré au Spiegel online.

Un quart des électeurs – avec il est vrai une participation très faible, de l’ordre de 30% —, a été sensible à l’intrusion du débat politique dans un scénario écrit d’avance. Ces mêmes électeurs ont vaincu l’apathie, voire la peur, sur lesquelles compte le régime pour se perpétuer.

Comment Poutine réagira-t-il? Il a le choix entre se préparer à une confrontation politique avec Navalny et une opposition qui pourrait retrouver quelque espoir ou renvoyer l’avocat-blogueur en prison pour des années en utilisant l’affaire de Kirov. En 2003, face à Mikhaïl Khodorkovski qui contestait son pouvoir, il avait choisi la répression.

Daniel Vernet