Syrie: les raisons de l'obstination de Poutine

Des partisans de Bashar el-Assad signent un drapeau russe lors d'un rassemblement à Damas, le 12 octobre 2011. REUTERS/ Khaled al-Hariri.

Des partisans de Bashar el-Assad signent un drapeau russe lors d'un rassemblement à Damas, le 12 octobre 2011. REUTERS/ Khaled al-Hariri.

Le jusqu’au-boutisme russe dans le dossier et son appui indéfectible à Bachar el-Assad sont motivés par des considérations essentiellement géopolitiques mais aussi économiques, historiques et religieuses.

A la veille du vote du Congrès américain sur une intervention militaire contre la Syrie, la Russie a encore une fois martelé son soutien au régime de Bachar el-Assad en marge de la réunion du G20 qui se clôturait vendredi 6 septembre à Saint-Pétersbourg. Vladimir Poutine a réitéré son rejet d’une offensive sans un mandat de l’Onu, faisant état, en parallèle, d'une «opinion» selon laquelle les vidéos d'enfants tués lors des bombardements chimiques seraient une «compilation réalisée par des bandits liés à al-Qaida» —un pied de nez à l’argument et aux preuves présentées par les Etats-Unis et la France pour justifier leur recours à la force en Syrie.

Ces propos s’inscrivent dans le cadre d’un appui sans faille de la part de la Russie au régime syrien depuis le début de la crise en mars 2011, marqué notamment par l’usage à trois reprises du droit de veto de Moscou pour bloquer des projets de résolution visant à condamner le régime de Bachar el-Assad, et interviennent au moment où certains prévoyaient un rapprochement russo-américain in extremis sur le dossier syrien.

Qu’est-ce qui explique telle intransigeance russe dans le dossier syrien? Pourquoi Moscou se refuse-t-il à toute concession en acceptant d’assumer tous les risques liés à sa position?

Enjeux géopolitiques et ceinture sunnite

Pour le chercheur et directeur de l’unité Russie/NEI de l’institut français de relations internationales (IFRI) Thomas Gomart, les considérations sont essentiellement géopolitiques. «L’enjeu pour la Russie est la stabilité au Moyen-Orient, mais Moscou veut aussi profiter de cette phase pour souligner l’incohérence occidentale», affirme-t-il.

La Russie craint «une poussée islamiste et la formation d’un front panislamique qui s’étendrait du Caucase aux frontières orientales de la Communauté des états indépendants et de l'Asie centrale». Dans ce cadre, la chute du régime de Bachar el-Assad constitue un réel enjeu pour Moscou: elle serait synonyme d’une montée de l’islamisme et d’attaques terroristes sur son territoire, souligne le chercheur.

Dans son soutien indéfectible au régime syrien, la Russie cherche en outre à contrer les volontés du Qatar et de l'Arabie saoudite, qu’elle soupçonne de financer des camps d'entraînement islamistes en Tchétchénie, et ainsi d'être à l’origine de la fragilité de la paix entre le Kremlin et la république nord-caucasienne à prédominance musulmane.

En effet, malgré la fin des hostilités de la première et de la seconde guerre tchétchène dans les années 1990 puis 2000, les forces armées fédérales russes subissent sporadiquement des actions de guérilla et de terrorisme de la part des groupuscules de combattants séparatistes liés aux réseaux islamistes. Les attentats à la bombe survenus dans le métro de Moscou en mars 2010 ont rappelé au monde que la Russie se trouve toujours sous la menace d’attaques terroristes de grande ampleur.

A ces appréhensions quant à une extension et un durcissement de la ceinture périphérique sunnite, s’ajoute, par ailleurs, la question de la place qu’occupe Téhéran dans la région. «Le Kremlin considère qu’il n’y a point de stabilité viable au Moyen-Orient sans une politique d’inclusion de l’Iran», souligne Thomas Gomart. Et refuse donc de jouer le jeu des puissances occidentales visant à isoler Téhéran sur le plan diplomatique et politique.

Les raisons de ce soutien sont multiples. Selon Julien Nocetti, spécialiste de la politique russe au Moyen-Orient à l'Ifri, «la neutralité de l’Iran dans l’espace postsoviétique durant les années 90 et l’absence de soutien aux mouvements islamistes sont très appréciés à Moscou. En outre, les deux pays ont des intérêts en commun dans la région, en termes d’équilibre» face à l’axe arabo-américain.

Intérêts économiques

L’enjeu est aussi économique. Les relations entre la Russie et l’Iran ont connu un essor au cours des dernières années, avec la signature de plusieurs accords bilatéraux dans le domaine spatial ainsi que dans ceux de l’énergie, des transports et des télécommunications. Le volume des échanges commerciaux entre les deux pays oscille autour de 3,5 milliards de dollars par an.

Moscou est également l’unique partenaire de l’Iran dans le nucléaire civil; elle a notamment contribué à la construction de la centrale de Bushehr et serait sur le point de signer un nouvel accord pour la construction d’une deuxième centrale nucléaire. L’affaiblissement de Téhéran, à travers une action contre la Syrie, n’est donc pas sans répercussions sur les intérêts russes.

Pour Moscou, la chute du régime syrien pourrait également se traduire par des pertes sur le plan économique. Durant la période 2006-2010, la Russie a fourni 48% des exportations d’armes à la Syrie, selon un rapport du Stockholm International Peace Institute. Ces chiffres résultent en partie d’un accord important signé entre les deux pays en 2007 portant sur l’achat d’armements, notamment de missiles sol-air, que les rebelles menacent de revoir en cas d’accès au pouvoir.

Sur le plan énergétique, la compagnie russe Stroytransgaz a lancé en novembre 2009 l’un des projets les plus ambitieux depuis l’époque soviétique, portant sur la construction d’une usine de traitement de gaz située près de Homs, qui devait satisfaire 50% de la demande en gaz de l’industrie électrique syrienne, selon l’Ifri. En parallèle, Lukoil, premier producteur russe de pétrole, a également réalisé de nombreux investissements dans le pays, riche en hydrocarbures.

«Une des raisons motivant le statu quo prôné par Moscou est que la Russie bénéficie massivement de la hausse actuelle des prix des hydrocarbures. Certaines analyses estiment que le prix du baril atteindra prochainement les 150 dollars. Or plus Moscou engrange de pétrodollars, plus sa politique étrangère s’affirme», estime par ailleurs Julien Nocetti.

Quant aux échanges commerciaux, timides jusqu’en 2004, ils ont atteint un pic de 2 milliards de dollars en 2008, dans le sillage des sanctions occidentales contre la Syrie. Moscou a en outre soutenu le régime syrien dans ses efforts de réformes et de restructuration au lendemain du Xe congrès du parti Baas en 2005, effaçant 70% des 12 milliards de dollars de dette contractée par la Syrie vis-à-vis d'elle.

Enfin, la position russe comporte une dimension géoénergétique très importante. Depuis 2008, les Qataris ont comme objectif de bâtir un pipeline qui lie le Golfe à l’Europe via la Syrie et la Turquie, en contournant la Russie et le Caucase. «Cela est très mal vu par les Russes qui ont un quasi-monopole sur les exportations de gaz en Europe. […] Il s’agit pour eux d’une ligne rouge», souligne Julien Nocetti.

En parallèle, la Russie dispose depuis 1971 d’un accès privilégié au port de Tartous, la seule ouverture russe sur la Méditerranée mais aussi la seule base militaire russe en dehors de l'ancienne Union soviétique. Une trentaine de navires et quelques 150 soldats russes y stationnent.

Si l’enjeu reste symbolique, il revêt toute son importance durant les périodes de tension, comme en témoigne l’envoi il y a quelques jours par la flotte russe du porte-avions Admiral Kouznetsov dans les eaux méditerranéennes, dans un message à peine voilé aux Etats-Unis, qui avaient dépêché six destroyers de leur marine au cours des dernières semaines.

Liens historiques et défense des chrétiens

D’autres facteurs pourraient en outre justifier la position actuelle de Poutine, qui s’inscrirait dans la continuité de relations étroites dont l’épicentre est l’époque soviétique.

Les liens entre Damas et Moscou, vieux d’un demi-siècle, se sont affaiblis avec le démantèlement de l’URSS et la redéfinition par l’autorité centrale russe des contours de sa politique moyen-orientale au début des années 1990. Ils avaient en revanche connu une période faste durant la Guerre froide, avec comme point d’orgue la signature en 1980 entre Hafez-el-Assad et Léonid Brejnev d’un traité d'amitié et de coopération établissant des «liens stratégiques spéciaux» entre les deux pays.

Dans un contexte de guerre froide où le Moyen-Orient occupait une place prépondérante dans le bras de fer entre le bloc occidental et le camp soviétique, la Syrie était considérée comme un allié stratégique, en particulier après le «basculement» de l’Egypte dans le camp occidental au lendemain de la signature des accords de Camp David, en 1979.

Sur un autre plan, la grande majorité des quelques 2 millions de chrétiens syriens sont orthodoxes et entretiennent des liens étroits avec l’Eglise moscovite. Face à la montée de l’islamisme, la Russie, qui renoue timidement avec son long passé de puissance chrétienne, cherche ainsi à s’imposer de nouveau comme protectrice des chrétiens d’Orient, à l’instar de la France durant la période ottomane. 

Quelques 450.000 chrétiens syriens sont réfugiés ou ont été déplacés depuis le début de la crise. Une intervention étrangère risque d’aggraver leur situation, estiment les responsables religieux de cette minorité, qui représente 10% de la population de Syrie.

«Toutes ces dimensions restent toutefois mineures. Même la dimension économique n’est pas la plus importante dans le cas syrien. La Russie a perdu des contrats d’une valeur de 5 à 8 milliards de dollars en Libye, après la chute de Kadhafi», sans que cela ne l’affecte réellement, précise Julien Nocetti. «La question est davantage liée à l’équilibre des forces au Moyen-Orient. En cas de chute du régime syrien, la diplomatie russe perdrait l’un des derniers alliés dans la région. En outre, et dans le cadre de sa politique de nuisance à l’égard de l’Occident, le dossier syrien est utilisé comme un levier.»

La Russie cherche ainsi surtout, à travers la crise syrienne, à tenir tête aux Etats-Unis, vingt-trois ans après la fin de la guerre froide et la chute de l’Union soviétique, et à réaffirmer sa position d’acteur incontournable sur l’échiquier international. Non sans risques. «Moscou a largement perdu en termes de popularité dans le monde arabe depuis le début des révolutions, et assiste in fine de manière quasi-impuissante aux mutations socio-politiques qui façonnent la région depuis la guerre en Irak de 2003», conclut Julien Nocetti.

Bachir El Khoury