Economie

La Syrie ne fait pas chauffer le pétrole

Gilles Bridier, mis à jour le 09.09.2013 à 11 h 58

Les menaces de conflit et les conflits au Moyen-Orient nous avaient habitués à voir les cours du brut s'envoler. Ce n'est pas le cas aujourd'hui. Pourquoi la donne a-t-elle changé?

Gisement de Monterey, en Californie, en 2013. REUTERS/Lucy Nicholson

Gisement de Monterey, en Californie, en 2013. REUTERS/Lucy Nicholson

Les bruits de botte font toujours rebondir les cours du pétrole. Au moment des printemps arabes, le prix du baril avait ainsi grimpé de 30% entre février et avril 2011, alors même que ni la Tunisie ni l’Egypte ne produisent de pétrole et que la Libye n’intervenait que pour 2% dans la production mondiale. 

Les menaces d’intervention des Etats-Unis et de la France en Syrie, après l’utilisation imputée à Damas d’armes chimiques contre les populations civiles, ont les mêmes conséquences. Mais les amplitudes sont, jusqu’à présent, beaucoup moins fortes.

Comme si les marchés avaient anticipé les tergiversations de l’Occident face à la Syrie, les cours du pétrole évoluent peu malgré une situation potentiellement explosive au Moyen-Orient. La place des Etats-Unis, devenus troisième producteur mondial, modifie les enjeux énergétiques et, par là, les stratégies géopolitiques.

A ce stade, même si les marchés pétroliers ont les yeux rivés sur l’évolution de la situation en Syrie, ils restent malgré tout dans l’expectative. Bien sûr, ils réagissent aux moindres déclarations du président russe Vladimir Poutine se démarquant un peu de son allié syrien à la veille du G20 de Saint-Petersbourg, ou de certains républicains américains appuyant la position du président démocrate Barack Obama, favorable à une intervention.

Ils ont aussi analysé les conclusions des débats au G20 sur la question de la Syrie, les Etats-Unis et la France n’ayant reçu qu’un soutien mesuré, diplomatique mais non militaire. Et globalement, on n’assiste pas –ou pas encore– à une véritable flambée des cours.

Au cours des deux derniers mois, les prix du baril ont augmenté de 8%: le WTI approchait les 108 dollars le 5 septembre alors que le Brent a franchi les 115 dollars. Toutefois, le 6 septembre, après le ralliement tardif d’Angela Merkel à une «réponse forte» au pouvoir syrien, les cours ont progressé de 1,5%. Une évolution qui doit aussi à l’annonce de la baisse des stocks de pétrole américains et au léger recul du dollar.

Un marché assez stable mais tendu

Certes, la Syrie ne produit pas de pétrole, mais on a vu avec les printemps arabes que l’argument n’est pas forcément déterminant.

En revanche, deux de ses alliés font partie des principaux acteurs mondiaux sur le marché pétrolier: la Russie, qui s’est hissée au deuxième rang mondial des pays producteurs derrière l’Arabie saoudite, et l’Iran qui, même dépassé aujourd’hui par l’Irak, le Koweit et les Emirats arabes unis, fournit encore 9% de la production de l’OPEP. On aurait donc pu supposer que toute crispation de la situation au Moyen-Orient aurait fait monter la tension sur le marché pétrolier plus radicalement qu’il n’apparaît.

Les marchés pétroliers ont-ils anticipé les tergiversations des démocraties occidentales, déchirées entre la volonté de «punir» un crime contre l’humanité et leur souhait de ne pas s’engager dans un acte de guerre sans le feu vert de l’Onu et sans avoir anticipé une suite politique à l’action militaire? Estiment-ils que les vetos de la Chine et de la Russie au Conseil de sécurité obligeront les partisans d’une intervention à privilégier malgré tout une solution diplomatique et politique? Comptent-ils que l’Arabie saoudite et le Qatar, qui se sont placés aux côtés de rebelles contre le pouvoir de Damas, empêcheront le déclenchement d’une crise pétrolière?

La relative stabilité du marché, même si la tension existe, semble conforter cette analyse.

Les Etats-Unis ont rebattu les cartes dans le pétrole

Un rebondissement est possible, qui aurait des répercussions immédiates sur le prix du baril. Mais leur amplitude devrait rester limitée car la situation est très différente de celle de 2003.

Il n’est pas question pour les Etats-Unis de se retrouver dans un bourbier comparable à celui qu’ils ont connu en Irak suite à leur engagement en 2003. Ils ne sont plus les gendarmes du monde: ils n’en ont plus ni les moyens ni la volonté. Ils étaient intervenus dans une coalition de 48 pays, et ils profitaient de la neutralité de la Russie trop occupée avec la rébellion tchétchène. Aujourd’hui, Moscou et Washington recréent une ambiance de guerre froide autour du cas syrien, l’un neutralisant l’autre.

Mais surtout, pour ce qui concerne le pétrole, la situation est totalement différente, notamment au regard des enjeux énergétiques et des rapports géopolitiques. En 2003, la sécurisation des accès aux réserves de pétrole en Irak et la stabilisation de l’influence américaine au Moyen-Orient  constituaient des motifs d’intervention. Dix ans plus tard, ils ne sont plus d’actualité. L’exploitation du gaz et des huiles de schiste a complètement rebattu les cartes sur le marché pétrolier.

L’offre croît plus vite que la demande

Avec cette production d’hydrocarbures non conventionnels, l’offre mondiale augmente maintenant plus vite que la demande. Plus question de politiques restrictives: l’Agence internationale de l’énergie (AIE) estime que, entre 2012 et 2018, l’offre mondiale d’hydrocarbures augmentera de 8,8%, dépassant dans cinq ans les 100 millions de barils jours (103 millions exactement). Tant pis pour le réchauffement climatique!

Et même si, à cause des perspectives économiques mondiales plutôt maussades du FMI, l’Agence a réduit un peu ses prévisions de croissance de la demande pétrolière pour 2013 et 2014, elle envisage néanmoins toujours une progression de l’ordre de 900.000 barils par jour cette année et 1,1 million l’an prochain, à cause notamment de la demande des pays non OCDE qui, dès cet automne, devrait dépasser celle des pays OCDE. La production suivra sans problème.

Pourtant, les stratégies des pays producteurs sont complexes et multiples. Par exemple, les membres de l’Opep, qui assurent un peu plus de 40% de la production mondiale, connaissent des évolutions en dents de scie à cause de problèmes internes. L’AIE pointe la baisse des productions de la Libye depuis la révolution, de l’Iran à cause des sanctions contre Téhéran, et même de l’Irak, qui dispose de très importantes réserves mais souffre de son instabilité politique. Hors Opep, la production de la Grande-Bretagne en mer du Nord, où plus de la moitié des réserves a été extraite, va continuer de chuter.

Premier producteur mondial dans quatre ans?

A l’inverse, les Etats-Unis ne cessent d’accroître leurs capacités de production de pétrole non conventionnel. Devenus troisième producteur mondial en 2012 après une hausse de 14% des extractions, ils pourraient même devenir le premier producteur mondial de brut en dès 2017… et exportateur net de pétrole en 2030.

Des incertitudes demeurent toutefois sur la crédibilité du potentiel de croissance de la production américaine d’hydrocarbures et sur sa rentabilité financière, la production d’huile de schiste impliquant par exemple dix à cent fois plus de forage que dans le cas d’une production conventionnelle pour recueillir la même quantité de brut. Mais quoi qu’il en soit, cette recovery américaine sur le marché du pétrole bouleverse la donne.

Ainsi, même si les pays de l’Opep détiennent les trois quarts des réserves de pétrole conventionnel et conservent une forte influence sur le marché pétrolier, ils doivent maintenant composer avec de nouveaux entrants très puissants.

Au point que l’Arabie saoudite, dont la production oscille autour de 10 millions de barils/jour et qui n’avait pas hésité à ouvrir les robinets pour compenser la baisse de régime de la production de la Libye en 2011, réduit maintenant l’extraction pour éviter une surproduction mondiale qui tirerait les cours à la baisse.

L’Arabie saoudite joue les régulateurs

Mais si une crispation sur le dossier syrien devait se manifester et se traduire par une chute des volumes de pétrole placés sur le marché, nul doute que Ryad, traditionnel allié de Washington, pourrait intervenir pour réguler la production mondiale. Car les membres de l’Opep, Arabie saoudite en tête, n’ont pas intérêt à étouffer dans l’œuf une croissance économique qui redémarre péniblement dans les pays occidentaux.

En outre, même Moscou et Téhéran ne peuvent se priver des recettes générées par leurs exportations d’hydrocarbures, et auraient d’autant moins intérêt à les réduire que les Etats-Unis, devenus gros producteurs eux-mêmes, seraient épargnés par un assèchement relatif du marché.

Pour toutes ces raisons qui tiennent compte de la nouvelle donne sur le marché pétrolier, les fluctuations du prix du baril restent à ce jour modérées. Mais les tensions sont réelles, car les risques de dérapage existent. Les craintes d’un embrasement au Moyen-Orient englobant notamment Israël et l’Iran, sont toujours bien présentes. Avec des effets toujours possibles sur un marché où les réactions ne sont pas toujours rationnelles.

Gilles Bridier

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