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Syrie: ça veut dire quoi, une «responsabilité historique»?

Le général Gouraud à Alep, en juillet 1921. Vartan Derunian via Wikimedia Commons.

Le général Gouraud à Alep, en juillet 1921. Vartan Derunian via Wikimedia Commons.

La France devrait s'occuper de près de la Syrie parce qu’elle y a une «responsabilité historique». Pas si simple. Et d’ailleurs, laquelle?

Quand quelqu’un déclare que la France a une «responsabilité historique» dans tel pays d’Afrique ou du Proche-Orient, pas sûr que ce soit très bon signe. C’est ce que je me disais récemment en relisant une interview d’Ahmed Assi Jarba, dans laquelle le nouveau président de la Coalition nationale syrienne (CNFOR) rappelait aux lecteurs du Monde que «la France a une responsabilité historique» en Syrie, laquelle justifierait l’engagement français aux côtés de l’opposition à Bachar el-Assad.

Plutôt pas bon signe, parce qu’en général, ça veut dire que la France ayant joué un rôle par le passé dans le pays, si les choses vont mal, elle porterait une responsabilité dans ce désordre et serait dès lors bien inspirée d’aider à y mettre un terme.

Plus brutalement, le message est le suivant: vous, les Français, quand vous étiez là, vous avez tracé des frontières arbitraires, joué la carte du communautarisme, pressuré notre peuple, imposé vos valeurs et votre langue, pillé nos richesses; finalement si le pays est dans cet état aujourd’hui, c’est à cause de vous. Conclusion: «Vous avez beaucoup à vous faire pardonner, c’est le moment de payer votre dette.»

Lourde responsabilité

Dans le cas de la Syrie, la «responsabilité historique» de la France est lourde. Le 16 mai 1916, la France et la Grande-Bretagne concluent secrètement les accords Sykes-Picot, qui organisent le dépeçage du Moyen-Orient, auparavant sous domination ottomane. Quatre ans plus tard, la Société des nations (SDN) entérine et légalise le mandat français sur le Liban et la Syrie, tandis que l’Irak, la Transjordanie et la Palestine sont confiées à la Grande-Bretagne.

Au mépris du mandat de la SDN de conduire ces pays à l’autonomie et à l’indépendance, la France commence par réprimer dans le sang le nationalisme syrien. Adepte du principe «diviser pour régner», le haut-commissaire français, le général Gouraud, procède en 1920 au découpage du territoire mandataire en cinq petits Etats: l’Etat du grand Liban, l’Etat de Damas, l’Etat d’Alep, auquel est ajouté le sandjak d’Alexandrette, le Djebel druze et le territoire des Alaouites.

Le découpage de la Syrie par la France. Don-kun via Wikimedia Commons

En 1939, à la veille de la Seconde Guerre mondiale, la France offre carrément le sandjak d’Alexandrette à la Turquie afin d’acheter la neutralité de cette dernière dans le conflit qui s’annonce. La Syrie n’acceptera jamais cette amputation arbitrairement décidée par notre pays. Ce n’est qu’après une nouvelle guerre mondiale, un affrontement entre les Français libres et les forces de Vichy et une nouvelle répression sanglante que la France finira par se résoudre à l’indépendance syrienne.

Difficile de comprendre quelque chose à ce qui se joue dans le conflit syrien aujourd’hui si l’on ne connait pas l’histoire de ce tronçonnage territorial opéré par les autorités françaises selon des clivages confessionnels et ethniques. Prenez la carte du conflit syrien et juxtaposez-lui celle fomentée par le général Gouraud il y a presqu’un siècle, ça tient presque du copié-collé. D’où la supposée «responsabilité historique» de la France mandataire dans les fractures d’aujourd’hui. 

Modèle français et idéologie baasiste

Cependant, le président de la Coalition nationale syrienne a probablement une seconde référence en tête. Il n’est pas exclu qu’il songe au «modèle français» dont a pu s’inspirer l’idéologie baasiste qui gouverne le pays depuis 1963 et dont se réclame toujours Bachar el-Assad, qui en a essentiellement conservé le caractère autoritaire.

Le parti Baas, créé en Syrie en 1947 (avant de s’étendre à l’Irak, à la Jordanie et au Liban dans les années 50), combinait socialisme arabe et nationalisme panarabe. Il a été fondé par des intellectuels syriens francophones, le chrétien Michel Aflaq et le sunnite Salah al-din al-Bitar. Et son creuset idéologique est assez familier aux Français: République, Etat-nation et surtout laïcité en sont les principaux piliers (également repris par la Turquie kémaliste).

De Jean-Pierre Chevènement à Michel Jobert et Jacques Chirac, de la droite à la gauche républicaines et souverainistes, le baassisme a connu en France de nombreux soutiens. Voilà donc un second volet, moins connu, de ce que pourrait être la «responsabilité historique» de la France en Syrie.  

Or, là où les choses se compliquent, c’est que lorsque certains invoquent cette «responsabilité historique» pour convaincre la France d’intervenir, d’autres au contraire en font un argument pour rejeter toute intervention. «La France a suffisamment fait de dégâts, qu’elle reste où elle est: non au néocolonialisme, on va se débrouiller tout seuls»: combien de fois ai-je entendu des progressistes africains, les Algériens en tout premier lieu, tenir ce discours?

Une seconde Libye

Une tonalité également très répandue au sein de l’opposition à Bachar el-Assad durant les premiers mois du conflit syrien, en 2011. Ainsi, une personnalité de premier plan comme Bassma Kodmani, cofondatrice du Conseil national syrien, ne voulait surtout pas que la France et la communauté internationale interviennent. Pas question d’une «seconde» Libye.

Aujourd’hui, le discours a changé. Il suffisait d’écouter Ahmed Assi Jarba, toujours lui, le 1er septembre devant la Ligue arabe. Anticipant d’éventuelles critiques contre l’interventionnisme de l’Occident à un moment où des frappes semblaient imminentes, le président de la Coalition nationale syrienne déclarait:

«Les grands slogans n’ont plus leur place face aux évènements.»

Et de préciser:

«La souveraineté nationale n'a pas de sens face à un régime qui ouvre les portes du pays à toutes les interventions étrangères de toute nature.»

Un véritable retournement.

Risque du boomerang

Mais l’ambiguïté n’a pas disparu pour autant. Quelles que soient les précautions prises par Ahmed Assi Jarba, justifier un engagement de la France par sa «responsabilité historique» risque de lui revenir en boomerang. On ne voit pas pourquoi le camp adverse, celui du régime au pouvoir, se priverait de dénoncer le «néocolonialisme ou l'impérialisme de la France».

Sans doute François Hollande sait-il bien que l’argument de la responsabilité historique est à double tranchant: ces dernières semaines, il n’a pas emboîté le pas à Ahmed Assi Jarba mais à Barack Obama. Comme le président des Etats-Unis, celui de la République française a invoqué «l’obligation morale» que nous aurions à intervenir pour «punir» Bachar el-Assad, en raison d’un crime qui aurait une portée universelle et doit être unanimement condamné. Ce qui serait alors, si j’ai bien compris, de l’ordre d’une responsabilité morale, cette fois-ci, de toute démocratie, et non de la seule responsabilité historique de la France.

Ariane Bonzon

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