Sports

Richard Gasquet, un enfant à la une

Yannick Cochennec, mis à jour le 09.07.2015 à 9 h 25

Le tennisman français va disputer les demi-finales de Wimbledon pour la seconde fois de sa carrière. Est-il encore «le champion que la France attend» que vantait, dès 1996, la couverture de Tennis Magazine?

Richard Gasquet après sa victoire sur Wavrinka à Wimbledon, le 8 juillet 2015. REUTERS/Stefan Wermuth.

Richard Gasquet après sa victoire sur Wavrinka à Wimbledon, le 8 juillet 2015. REUTERS/Stefan Wermuth.

En battant, mercredi 8 juillet, Stan Wavrinka au terme d'un match à suspense (6-4, 4-6, 3-6, 6-4, 11-9), Richard Gasquet a atteint pour la seconde fois de sa carrière le dernier carré de Wimbledon. L'occasion de relire ce portrait que nous avions publié en 2013, quand il avait atteint le même stade de la compétition à l'US Open.

Alors que Richard Gasquet s’apprête à affronter Rafael Nadal en demi-finales de l’US Open en rêvant —qui sait— de devenir le premier tennisman français finaliste à New York depuis Cédric Pioline en 1993, il est très possible que vous tombiez quelque part, en lisant un article ou en écoutant un reportage à propos du joueur français, sur une référence à «la-couverture-de-Tennis Magazine». Pour ceux qui ne la connaissent pas, la voici:

Elle est datée de février 1996 (sortie début janvier) et n’avait ému personne à l’époque, si l’on excepte le petit landerneau du tennis français. Je suis bien placé pour le savoir: je travaillais alors à Tennis Magazine, mensuel pour qui le numéro paraissant en janvier était le plus sage de l’année au niveau des ventes (il a d’ailleurs été supprimé depuis pour un numéro double en décembre).

Dans cette tranquillité hivernale, il avait été décidé, fait naturellement exceptionnel, de mettre un enfant de neuf ans inconnu en couverture. Personne n’imaginait évidemment que cela aurait la moindre conséquence sur le nombre d’exemplaires écoulés, et comme attendu cela n’en a pas eu (très légère baisse, autant que je me souvienne, par rapport au niveau du numéro correspondant de 1995).

«Son allure générale fascine»

Il s’agissait simplement d’un (énorme) pari sur l’avenir, d’une manière de prendre date, après avoir découvert le jeune Richard Gasquet, 9 ans, quelques mois plus tôt lors d’une compétition de jeunes sur les courts couverts de Roland-Garros et lors des championnats de France benjamins (11 ans) à Blois en juillet.

Car nous étions clairement en face d’un vrai phénomène de précocité, comme l’attestaient les résultats de cet enfant venu de Sérignan, près de Béziers. Etre classé 15/4 à neuf ans, c’était tout simplement du jamais vu dans l’histoire du tennis français. Jusqu’alors, le record, déjà impressionnant, était détenu par Fabrice Santoro, 15/4 lui aussi, mais à dix ans.

Avec son mètre 37 et ses 33 kilos, Gasquet «explosait» tous ses adversaires plus vieux de deux ou trois années. Comme le soulignait à l’époque Tennis Magazine dans un sujet qui s’étalait sur huit pages, avec une double d’ouverture titrée emphatiquement «Les dons du ciel»:

«Plus que les résultats déjà évoqués, plus même que ce rapport âge/classement estomaquant, c’est son allure générale sur le court qui fascine. Au moins autant que la palette d’un jeu remarquablement complet. Le genre de jeu porté vers l’offensive et les accélérations qui est le plus souvent jugé —tant par les enfants que par certains entraîneurs— comme trop risqué pour pouvoir assurer des résultats immédiats.»

Patrice Hagelauer, responsable du haut niveau masculin à la Fédération française de tennis, s’exprimait ainsi sur le champion en herbe:

«Je me régale à le voir jouer. Son revers à une main est sensationnel. Il prend la balle trajectoire montante et montre beaucoup d’aisance dans les enchaînements service-volée. Mais le plus épatant est de voir que l’on a déjà affaire à un vrai joueur de tennis. Par ses anticipations, son coup d’œil et des initiatives comme le contre-pied, la montée à contretemps…»

Il n’empêche: pourquoi diable avoir mis ce petit prodige de neuf ans en couverture, accompagné du titre «Le champion que la France attend?» —un ? souvent oublié quand il s’agit d’évoquer cette couverture... En fait, l’idée était reprise de World Of Tennis, un magazine américain, qui, en 1967, avait mis un petit bout de chou de… cinq ans sur sa Une à cause de son génie «annoncé». Elle s’appelait Tracy Austin et remporta effectivement l’US Open en 1979 et 1981 en décrochant au passage la place de n°1 mondiale.

Trop tôt, trop jeune?

Les années ont passé et à 27 ans, Richard Gasquet n’est pas (encore) devenu n°1 mondial ou le champion que la France attend, celui capable de succéder à Yannick Noah, dernier vainqueur français d'un tournoi masculin du Grand Chelem. Deux demi-finales «seulement» ornent son palmarès, à Wimbledon en 2007 et lors de cet US Open 2013 où il peut espérer aller encore plus loin.

Pour beaucoup, Richard Gasquet n’a pas tenu ses promesses. Ils parlent de «talent gâché» en raison des espoirs suscités par son éclatante jeunesse (il a remporté tout ce qu’il était possible de gagner chez les jeunes avec une grande précocité) et, par ricochet, par la «fameuse» couverture de Tennis Magazine parfois stigmatisée pour expliquer cette éventuelle «déception». Trop de médiatisation, trop tôt, si jeune.

Une pression jugée excessive alors que Richard Gasquet ne l’a jamais dénigrée ou dénoncée comme une excuse depuis, même s’il a pu évoquer qu’elle lui était restée accrochée dans le dos dans la mesure où elle était fréquemment rappelée à son souvenir. «Elle fait partie de mon histoire», a-t-il dit simplement. Une vérité à préciser au passage: la famille Gasquet n’avait pas été prévenue que Richard serait en couverture lors du reportage, mais juste avant sa parution. Cette surprise leur avait été réservée et elle fut évidemment totale.

Relevons d’abord quelques évidences: cette Une n’a pas été un frein quand il a gagné son premier grand match professionnel à seulement 15 ans à Monte-Carlo devant les télévisions du monde entier. Elle ne l’a pas davantage inhibé lorsque trois ans plus tard, en 2005, à seulement 18 ans, il avait dominé, toujours à Monte-Carlo, Roger Federer, n°1 mondial tout puissant, au terme d’une rencontre ébouriffante pendant laquelle son coup de raquette avait étincelé. Elle ne l’a pas plus entravé lors de sa qualification pour les demi-finales de Wimbledon à l'issue d'un quart de finale à suspense contre Andy Roddick, à seulement 21 ans, en 2007, année où il se catapulta à la 7e place mondiale et où se qualifia pour le Masters de fin d’année.

«Chien, c'est une belle vie»

Dans le reportage de 1996, un encadré placé près du texte principal préparait, en quelque sorte, le terrain et précisait bien que rien ne pouvait être joué à un aussi jeune âge. Ancien joueur de tennis professionnel devenu psychiatre, Christophe Bernelle y parlait de l’hypermédiatisation dès l’enfance en référence à cette couverture de Tennis Magazine à venir:

«Il n’y a pas de critère objectif qui permette de dire que les médias peuvent détruire un jeune hyper doué. C’est du cas par cas. Il s’agit même d’une sorte de test majeur car, tôt ou tard, le jeune espoir sera confronté à la pression médiatique. Le fil rouge à suivre, c’est de préserver l’envie de jouer chez les enfants. Pour ne pas en arriver au point où, sans que personne ne s’en rende compte, il va pratiquer dans la contrainte. Il faut donc ne pas hésiter parfois à freiner l’enfant dans son désir d’entraînement et de compétition, désir qui est toujours élevé à un très jeune âge.»

Richard Gasquet n’a jamais été poussé par des parents qui ont toujours veillé excessivement à répondre à ses désirs. Fils unique, il a été choyé comme un enfant pourrait rêver de l’être.

Et sa notoriété ne lui est jamais montée à la tête. Modeste parmi les modestes, il l’est resté de manière presque caricaturale (voire énervante) et c’est peut-être ce qui fut son «problème» au cours des années passés, où il s’est largement contenté de ce qu’il avait accompli et qui lui suffisait amplement (pourquoi pas?), mais n’était pas assez à nos yeux trop gourmands.

«Si vous étiez un animal?», lui demandait L’Equipe en début de semaine lors d’un questions-réponses en forme de clin d’œil. «Un chien! Mes parents en ont un et on ne peut pas dire qu’il force beaucoup! Un chien, on le caresse toute la journée, il dort, il mange, il mange, il dort… c’est une belle vie!»

Quelqu'un qui aime simplement le tennis

De son talent, chacun fait ce qu’il veut ou peut à son rythme avec les ambitions et les moyens qui sont les siens et de l’éducation qu’il a reçue —et, de ce fait, personne ne peut parler de gâchis pour qui que ce soit. Gasquet, qui demeure un joueur exceptionnel en raison de sa capacité créative, a travaillé, grandi avec les ressources physiques et mentales qui lui étaient propres.

La fulgurance de son tennis aperçue à neuf ans était, en fait, à rebours de son tempérament et de sa personnalité volontiers introvertie. Là où d’autres, comme Federer, se sont épanouis et ouverts au monde avec leurs «dons du ciel», Gasquet a lui fait profil bas parce qu’il ne s’est jamais rêvé comme un champion, mais comme quelqu’un qui aimait simplement le tennis.

En 1996, Tennis Magazine lui avait demandé: «Que voudrais-tu faire plus tard, Richard?» Curieuse question à ses yeux parce que la réponse allait de soi:

«Jouer.»

Yannick Cochennec
Yannick Cochennec (575 articles)
Journaliste
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