Syrie: Avant que la herse ne se lève!

Le 21 août 2013 après l'attaque chimique à l'est de Damas. REUTERS/Bassam Khabieh

Le 21 août 2013 après l'attaque chimique à l'est de Damas. REUTERS/Bassam Khabieh

Si on laisse sans réagir utiliser l’arme chimique dans une guerre civile, on ne pourra plus s’opposer à son usage dans toutes sortes de conflits. Puis, on appliquera le même raisonnement aux armes nucléaires, bactériologiques, biologiques, génétiques...

Il y a mille excellentes raisons pour ne pas intervenir en Syrie:

1. Il n’est pas établi que l’usage des armes chimiques ait été décidé au plus haut niveau du pouvoir syrien;

2. Il n’est pas établi (le contraire semble même l’être) que des forces d’opposition n’en ont pas fait aussi usage;

3. D’autres pays ont violé le protocole de 1925 sans s’attirer les foudres de la communauté internationale;

4. Le but de guerre n’étant pas de renverser le régime syrien, il n’est pas clairement défini: on peut penser que les dirigeants syriens mettront à l’abri les gens et les choses qui leurs sont précieux;

5. Ne pas suivre la décision du Conseil de sécurité est un redoutable précédent, surtout pour un pays comme la France, dont le statut, si fragile, de membre permanent devrait l’encourager, plus qu’aucun autre, à valoriser cette instance de décision;

6. Si les frappes font de nombreux morts civils, de quelle éthique pourra-t-on se prévaloir?

7. Si les frappes aboutissent à l’effondrement du régime, quel gouvernement laïc et démocratique est prêt à lui succéder?

Toutes ces questions sans réponse n’expliquent ni le refus britannique (sanction à retardement de la folle aventure irakienne de Tony Blair, dont les Anglais n’ont jamais fait le procès), ni le débat américain (si profondément enraciné dans la tradition d’une constitution faite pour limiter à tout prix le pouvoir de l’exécutif).

Elles expliquent en tout cas que les opinions, en particulier française, s’inquiètent et soient rétives. Chacun connaissait les buts de guerre au Mali et en Libye. Et pouvait les approuver. Ici, peu de gens le comprennent. Peu de responsables l’expliquent.

La France est donc maintenant coincée entre une reculade pitoyable et une offensive mal comprise.

Il n’empêche. Et malgré les si puissants arguments que je viens d’énoncer, je suis favorable à la participation française à une telle opération, après un débat au parlement.

Et l’opposition, à mon sens, a tort de miser sur la peur naturelle devant tout conflit. Elle devrait peser l’immense importance de ce qui se joue là.

Si on laisse en effet sans réagir utiliser l’arme chimique, en particulier contre des populations civiles, dans une guerre civile, on ne pourra plus s’opposer à son usage dans toutes sortes de conflits. Or, ces armes sont extrêmement faciles à fabriquer. Et tout autant à utiliser. Tout dictateur pourra dès lors impunément les utiliser contre son peuple ou contre un voisin.

Puis, on appliquera le même raisonnement aux armes nucléaires, puis aux armes bactériologiques, biologiques, génétiques et nano-technologiques. Elles ne sont plus de la science fiction. Elles existent, elles sont terrifiantes, et sont seulement maîtrisées par le sentiment de leur interdiction. Si ce sentiment disparaît, si la herse se lève, alors, c’est l’enfer qui est devant nous. C’est l’existence même de l’humanité qui sera menacée. Il est ridicule, par exemple, d’être hostile aux OGM et indulgent devant l’usage des armes chimiques.

En politique, on n’a souvent le choix qu’entre deux mauvaises solutions. La moins mauvaise est toujours celle qu’on peut expliquer aux générations futures. Cela s’appelle la raison d’Etat. Pour les hommes du même nom.

Jacques Attali

Cet article a été également publié par L'Express.

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