Culture

House of Cards: Frank et Claire Underwood ont-ils trouvé le mariage idéal?

Hanna Rosin, mis à jour le 06.09.2013 à 17 h 05

En termes techniques, on appelle cela un «mariage-compagnonnage» et sur le papier, il s'agit de la configuration conjugale la plus stable et la plus heureuse que le monde occidental ait connu depuis des décennies.

Frank et Claire Underwood (Kevin Spacey et Robin Wright). DR

Frank et Claire Underwood (Kevin Spacey et Robin Wright). DR

Attention, cet article contient quelques spoilers de la série. Ils sont indiqués dans le texte.

Dans House of Cards, quand vous remarquez pour la première fois qu'il y a quelque chose de bizarre, si ce n'est de tout bonnement non-américain dans le mariage de Frank et de Claire Underwood, c'est au cours de l'épisode 4, diffusé jeudi soir sur Canal+. Claire rentre après avoir passé la soirée dans la chambre d'hôtel de son ex-amant et dit à Frank qu'ils n'ont fait que dîner. On s'attendrait à ce qu'un homme aussi volcanique que Frank fulmine, l'insulte, la secoue – à la LBJ.

Après tout, il s'agit là de la femme qu'il aime «plus que les requins aiment le sang». Mais non, la scène se poursuit en un échange sobre et maniéré. «Il passe la nuit au Mandarin», précise Claire. «Et toi?», demande Francis, et nous comprenons qu'il est au courant pour l'amant, qu'il l'a sans doute toujours su et qu'il est à tout le moins ouvert à l'idée que leur aventure puisse encore être d'actualité.

Claire, interprétée par Robin Wright, est le personnage le plus insaisissable de House of Cards, et j'ai passé de longues heures à méditer sur ses nombreux mystères: pourquoi ce petit sourire satisfait quand elle observe un couple se peloter dans le cimetière? Pourquoi toutes ces rencontres prophétiques avec des SDF? Est-elle une espionne sibérienne? Et les origamis alors? Mais quand il en va de Claire, la question centrale porte sur le type de contrat conjugal qu'elle a noué avec Frank et, accessoirement, si nous devrions l'envier ou la mépriser.  

Si les Underwood était un vrai couple de Washington et que leur double-liaison se tournait en scandale, les journaux décriraient leur union comme un pur mariage de raison, froid et calculateur –les Clinton, mais en pire. On dirait de Francis qu'il est un homosexuel refoulé, excité uniquement par les femmes qu'il peut utiliser et intégrer dans ses jeux de pouvoir. Claire serait un personnage à la Lady Macbeth, orgasmique sur les intrigues mutuelles, mais dénuée de tout ce qui, de près ou de loin, ressemble à de la chaleur amoureuse.

La preuve de sa cruauté, ce serait sa capacité à virer des dizaines d'employés sans broncher, des gens qui étaient à ses côtés depuis des années (quelqu'un irait chercher sa fidèle intendante pour la faire parler). Du côté de leurs «amis», on laisserait entendre que les Underwood n'ont jamais eu de relations sexuelles ensemble. 

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Mais à l'instar de tous les portraits de couples embarqués dans un scandale, celui-ci serait par trop grossier et décevant car, comme avec les Clinton, nous pouvons pressentir que la relation des Underwood est loin d'être uniquement instrumentale. Certes, nous ne les voyons jamais faire l'amour, mais il y a une charge érotique entre eux ou du moins un lien intime très profond, symbolisé par la cigarette qu'ils partagent la nuit, sur le rebord de leur fenêtre.

-> Attention spoiler

Au cours de la première saison, Claire expose sa propre définition de ce contrat conjugal à plusieurs reprises, mais son explication la plus remarquable elle la donne au garde du corps de son mari qui, en phase terminale d'un cancer, vient juste de lui avouer être amoureux d'elle depuis plusieurs années. Avant d'effectuer son geste le plus sinistre de tous –masturber le mourant qui n'a rien demandé– elle précise ce qu'elle retire de son mariage:  

«Vous savez ce que Francis m'a dit en demandant ma main? J'ai encore ses mots exacts en tête. Il m'a dit: 'Claire, si c'est le bonheur que tu veux, dis non. Je ne vais pas te donner deux ou trois enfants et compter ensuite les jours qui nous séparent de la retraite. Ça, je promets de t'en libérer. Mais je promets que tu ne t’ennuieras jamais'. Vous voyez, il a été le seul homme – et beaucoup m'ont demandée en mariage – à me comprendre».

<- Fin du spoiler

Au quotidien, qu'est-ce qu'une telle promesse peut bien signifier? Claire et Francis fonctionnent en une seule unité létale, mais vous pouvez toujours distinguer les pièces individuelles de la machine. Elle magouille, ment et arnaque pour l'aider à accomplir ses objectifs politiques, il fait de même pour son ONG internationale, la Clean Water Initiative. Très vite dans la série, Claire dit: «nous ne nous sommes jamais évités», mais ce n'est pas pareil qu'un plus banal «nous nous disons tout». Chacun sait que l'autre a des secrets, ce qui leur rappelle constamment que personne dans leur couple n'est en sécurité à compter les jours, ni complètement absorbé dans la mission de l'autre. Ils restent indépendants, dans une compréhension mutuelle et la liberté d'aller voir ailleurs fait partie du contrat, même si elle aussi ses limites. «Dès que tu veux, j'arrête», lui dit Frank quand débute son aventure avec la journaliste. «Je sais», lui répond Claire.

Nous vivons à un époque où, au sein de l'élite éduquée, les mariages fonctionnent comme de solides et prospères partenariats d'égaux – les Obama, les Biden et plus récemment les Sandberg/Goldberg. En termes techniques, on appelle cela un «mariage-compagnonnage» et sur le papier, il s'agit de la configuration conjugale la plus stable et la plus heureuse que le monde occidental ait connu depuis des décennies.

L'homme et la femme ont tous les deux des carrières épanouissantes, ils vivent, élèvent leurs enfants et s'occupent de leur foyer ensemble. Mais certains prophètes nous ont déjà mis en garde contre le prix que ces confortables partenariats pourraient nous faire payer. Dans son livre A Vindication of Love, Cristina Nehring explique qu'entre les tâches ménagères partagées, les qui va chercher les enfants tel jour et les soirées entre amoureux planifiées un mois à l'avance, nous avons domestiqué l'amour pour en faire «un truc tout riquiqui» ou, pour reprendre la célèbre formule de Meghan O’Rourke, «un gros chat à sa mémère», en oubliant toute la puissance féline, bordélique et destructrice qu'implique forcément la passion amoureuse.

La psychologue Esther Perel, auteur de Mating in Captivity, est une fervente adepte du mariage à long-terme, ce qui fait qu'elle ne voit pas vraiment les choses de la même façon. «En cherchant à établir une certaine sécurité conjugale, beaucoup de couples confondent amour et fusion», écrit-elle. Selon Perel, l'intimité que nous exigeons aujourd'hui de nos conjoints – une fidélité et une transparence parfaites, une sécurité et une connexion absolues – tuent le désir. On attend de son conjoint ce qu'on attendait jadis de tout un village – un sentiment d'appartenance, de continuité, d'identité, d'ancrage, de stabilité, de prédictibilité. Mais c'est trop de poids à faire peser sur les épaules d'un mariage. Un couple plus avisé, selon Perel «admettra les désirs et les intérêts propres de chacun et cherchera un moyen de les intégrer au mariage».

Perel est de ces citoyens-du-monde qui affirment appartenir à plusieurs pays et divers continents; quand je l'ai contactée, elle était en train de skier en Suisse. Son cabinet est rempli de gens aux configurations conjugales extravagantes – un troisième partenaire, un foyer polyamoureux, homo comme hétéro. Elle même a été mariée pendant des dizaines d'années et croit fermement que préserver de la distance, même dans un lien d'intimité très fort, est possible, tout en restant parfois vague sur les détails. («Pour citer Proust, écrit-elle, «'le véritable voyage de découverte ne consiste pas à chercher de nouveaux paysages mais à avoir de nouveaux yeux'». Mais comme elle le sait d'expérience, les couples aux configurations inhabituelles ont eux aussi leurs règles implicites, et tout peut s'effondrer quand l'un des deux les enfreint.  

-> Attention spoiler

Selon les termes du mariage Underwood, une aventure extra-conjugale ne relève pas de l'ultime trahison, bouleverser le délicat équilibre entre individualité et éloignement, si. Frank a besoin de Claire pour que sa loi sur l'eau soit votée, mais l'aider signifiera qu'elle sacrifie l'une des choses qui lui tient le plus à cœur pour son ONG: réussir à faire sortir des filtres à eau du Soudan.

La suite de l'intrigue politique peut sembler un peu artificielle, mais en termes de crise conjugale, l'authenticité est là – les objectifs d'un conjoint sont souvent incompatibles avec ceux de l'autre. Claire ne se laisse pas faire – «Ce que tu dis c'est que mes objectifs sont moins importants que les tiens?» – et Frank perd ses nerfs: «Tu ne vas pas me faire la leçon dès que je passe la porte!». Son erreur fondamentale, ici, c'est de croire que sa crise dépasse celle de sa femme, que dès que la situation s'aggrave, elle devient une extension de sa personne, qu'elle doit se plier de son plein gré à ses besoins urgents et redevenir la femme d'un homme politique.

Claire contre-attaque en commettant un péché encore plus grave sur l'échelle Underwood des péchés conjugaux, soit enfreindre la présomption d'une communauté d'intérêts, en poignardant Frank dans le dos. A sa demande, elle accepte de rencontrer deux députés indécis afin d'obtenir leur soutien sur la loi sur l'eau –et les incite en vérité à voter contre le texte. Elle a vu Francis placer ses billes au-dessus des siennes, alors elle fait la même chose– mais en plus violent.

Ensuite, tout part à vau l'eau. Elle disparaît pour passer quelques jours avec son amant et faire ce qu'elle prétendait ne jamais faire dans son couple – éviter Frank. Et elle commence même à songer à l’innommable, le truc qu'elle avait explicitement exclu de leur accord mutuel – les «deux ou trois enfants» que Frank lui avait promis ne jamais lui donner. Jusqu'ici, ils avaient réussi à éviter l'écueil que décrit Cristina Nehring: ils n'avaient pas d'enfants et de fait pas de programme commun sur la préparation des petits-déjeuners et les sorties d'école. (Et non seulement ça, mais nous apprenons dans le dernier épisode que Claire a avorté trois fois, ce qui suggère fortement une volonté active de sa part de préserver leur puissant partenariat à deux).

-> Fin du spoiler

Difficile d'imaginer comment des minis Claire et Francis pourraient trouver leur place dans ce genre de configuration conjugale. Dans le meilleur des cas, ils deviendraient des gosses un peu bizarres, comme Sally et Glen dans Mad Men. Et dans le pire, eh bien,  nous savons le sort que réserve Frank à ses jeunes protégés qu'il considère comme ses enfants adoptifs.

Hanna Rosin

Traduit par Peggy Sastre

Hanna Rosin
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