Monde

Fukushima: le Japon, pays malade de son «village nucléaire»

Mathias Cena, mis à jour le 05.09.2013 à 10 h 45

Depuis quelques semaines, et les annonces quasi quotidiennes de nouvelles fuites d’eau contaminée et autres incidents, devant lesquels Tepco, l’opérateur de la centrale de Fukushima Daiichi, confirme son impuissance, la communication gouvernementale est plus nourrie. Mais, intérêts économiques obligent, guère plus transparente.

A Iwaki, 40 km au sud de Fukushima Daiichi en août 2013. REUTERS/Issei Kato

A Iwaki, 40 km au sud de Fukushima Daiichi en août 2013. REUTERS/Issei Kato

La boîte de Pandore s’est entrouverte fin juillet quand Tepco avoue que des tonnes d’eau contaminée (on apprendra plus tard qu’il s’agit de 300 tonnes quotidiennes) s’écoulent chaque jour dans l’océan, et ce, depuis l’accident de mars 2011. Depuis, les annonces de fuites des réservoirs – extérieurs et souterrains – de stockage de l’eau contaminée utilisée pour refroidir les réacteurs sont presque quotidiennes. Mais restent très en-deçà de la réalité, affirment les experts.

«Bien des mauvaises nouvelles sont encore à venir, pense Jeff Kingston, directeur du département des études asiatiques à l’université Temple de Tokyo. On apprend petit à petit, depuis le début de l’année, qu’il y a des fuites, des problèmes de contamination de l’eau, des poissons qui ont un niveau anormalement élevé de césium. Ce n’est donc pas tellement nouveau, mais on nous révèle en permanence de nouveaux aspects de ce désastre. Je pense qu’il y a beaucoup de choses qu’on ne nous a pas encore dites. C’est une crise mouvante, avec des problèmes en cascades, de plus en plus graves.»

Contrastant avec les timides aveux de Tepco, les déclarations de membres du gouvernement ou de l’Autorité de régulation du nucléaire (ARN) pour fustiger l’inconséquence et l’incompétence de l’opérateur se font fracassantes: «[La centrale de Fukushima] est presque comme une maison hantée, où les problèmes se succèdent», lance Shunichi Tanaka, le directeur de l’ARN, le 21 août.

Le ministre de l’Industrie, qui a visité la centrale le 26 août, frappe fort lui aussi en comparant la gestion de l’eau contaminée par Tepco au «jeu de la taupe», où l’on tape avec un marteau sur des taupes qui surgissent au hasard par différents trous. Même les travailleurs de Fukushima laissent éclater leur colère face à la gestion de la crise, sans faire la distinction entre Tepco et le gouvernement: «Un ministre est venu à la centrale et a encore ouvert sa bouche, hein ? Mais ils ne comprennent rien à rien!», s’énerve un employé de la centrale, cité par le quotidien Mainichi Shimbun.

L’Etat et la régie Tepco, même combat? «C’est très commode politiquement, pour le gouvernement, de s’exprimer distinctement de Tepco alors que l’entreprise a de fait été nationalisée l’an dernier, explique Jeff Kingston. Tout le monde sait qu’au final, c’est le contribuable qui paiera la note.» Le 7 août dernier, le gouvernement, actionnaire majoritaire de Tepco depuis juillet 2012, finit d’ailleurs par venir à son secours financièrement. Après avoir désavoué l’opérateur électrique, il annonce qu’il va prendre «des mesures», et «s’assurer que Tepco gère de manière adéquate le nettoyage de la centrale».

Objectif: relancer les réacteurs

Pourquoi un tel retard dans la prise en compte du problème par le gouvernement? «La gestion catastrophique de l’après-Fukushima, qui est devenue une honte nationale, retarde le redémarrage des autres réacteurs nucléaires, voulu par [le Premier ministre] Shinzo Abe», analyse Jeff Kingston. De fait, selon une étude, 94% des Japonais pensent que la situation à Fukushima n’est pas sous contrôle, et 31% veulent «abandonner l’énergie nucléaire» le plus tôt possible. Ce qui ne fait pas partie des plans du Premier ministre.

Dans son viseur, la centrale de Kashiwazaki-Kariwa dans la préfecture de Niigata, la plus puissante au monde avec sa capacité de production de 8212 MWe, et également exploitée par Tepco, qui compte d’ailleurs dessus pour redresser sa situation financière. Le lobbying de l’opérateur pour la relancer, soutenu par le gouvernement, se heurte pour l’instant à l’opposition de certains élus locaux, notamment le gouverneur de Niigata, Hirohiko Izumida, un ancien expert de l’énergie au ministère de l’Economie, du Commerce et de l’Industrie.

«Pour parvenir à ses fins, le village nucléaire, soutenu par l’équipe d’Abe, veut absolument détourner l’attention, convaincre le public que tout va s’arranger, décrypte Jeff Kingston. Malgré les 150.000 personnes qui ne peuvent toujours pas rentrer chez elles, les milliers de pêcheurs et d’agriculteurs qui n’ont plus de travail à cause de la contamination, les jeunes femmes qui se demandent si elles pourront avoir des enfants, il semble que la classe dirigeante n’ait absolument pas tiré les leçons de Fukushima. La grosse crainte est que l’ARN ne cède à la pression politique et n’autorise le redémarrage des réacteurs dans la précipitation. »

Outre la production nationale d’électricité, le gouvernement défend aussi des intérêts commerciaux liés au nucléaire à l’étranger, pour lesquels Shinzo Abe joue les VRP aux quatre coins du monde. En mai, un contrat de 22 milliards de dollars a été signé avec la Turquie pour la construction d’une centrale. Le Japon a aussi conclu un accord de coopération nucléaire avec les Emirats arabes unis, et se tourne à présent vers le Brésil, le Vietnam, et l’Arabie saoudite. Des discussions sont également en cours pour une coopération avec l’Inde. Sans oublier la France : à l’occasion de la visite officielle de François Hollande au Japon début juin, Areva y a signé deux accords « stratégiques ».

Jeux olympiques

Une autre échéance proche préoccupe aussi le gouvernement: le choix de la ville organisatrice des Jeux olympiques de 2020. Alors que le Comité international olympique doit décider samedi qui de Madrid, Istanbul ou Tokyo accueillera les Jeux, le Premier ministre craint que les nouvelles quotidiennes et alarmantes en provenance de Fukushima n’hypothèquent les chances de la capitale nipponne. Le gouvernement a donc annoncé ce mardi une enveloppe de 47 milliards de yens (358 millions d’euros) pour gérer le problème de l’eau contaminée. Cet argent devrait être employé à la création d’un «mur gelé» pour empêcher les eaux souterraines de pénétrer dans les sous-sols des réacteurs et d’y être contaminées.

Dans le pays, de nombreuses voix s’élèvent contre cette candidature. Mitsuhei Murata, ancien ambassadeur japonais en Suisse, estimant que le gouvernement n’a pas pris la mesure de la crise, appelle ainsi au retrait de la candidature de Tokyo dans une lettre envoyée fin août au secrétaire général de l’ONU, Ban Ki-moon. «L’Association internationale des médecins pour la prévention de la guerre nucléaire a récemment estimé que l’accident de Fukushima était loin d’être terminé, déclare-t-il à Slate.fr. Comment peut-on accueillir les Jeux olympiques dans ces conditions ? Il est immoral de vouloir accueillir les Jeux quand on ne peut pas garantir la sécurité des gens, et le Japon sera déshonoré s’il ne retire pas sa candidature. Il y a là un manque flagrant de sens de la responsabilité, de l’éthique et de la justice. J’appelle cela “la maladie du Japon”». A moins que ce ne soit l’amnésie.

Mathias Cena

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