Monde

La mémoire irradiée: à quoi ressemble le dépotoir atomique de l'ex-URSS?

Jacob Baynham, mis à jour le 28.09.2013 à 8 h 38

C’est dans la steppe du Kazakhstan que la première bombe atomique soviétique a été testée en 1949, lançant la course aux armements nucléaires. Qu'est devenu l'endroit, soixante ans plus tard?

A Semipalatinsk, sur l'ancien site d'essais nucléaires (Jacob Baynham, avec son aimable autorisation).

A Semipalatinsk, sur l'ancien site d'essais nucléaires (Jacob Baynham, avec son aimable autorisation).

SEMIPALATINSK (Kazakhstan)

Au bout d’une heure de route sur une piste défoncée de l’est du Kazakhstan, on trouve un bout de steppe aussi grand que la Belgique, à plus de 60 kilomètres de la ville la plus proche. On l’appelle le Polygone.

Les arbres n’y poussent pas et l’herbe fauve, constellée de chardons pourpres et de fleurs sauvages jaunes, s’étend de part et d’autre de l’horizon. En son centre, une dépression peu profonde est pleine d’une herbe plus épaisse, plus verte. Au-dessus d’elle, les hirondelles filent dans un souffle de vent qui sent la sauge. Voilà à quoi ressemble un dépotoir atomique.

Youri Strilchouk, responsable de la formation pour le Centre national nucléaire du Kazakhstan, tient fermement un compteur Geiger qui n’arrête pas de sonner. Il ne va pas laisser un groupe de journalistes américains sortir du bus sans qu’ils n’aient enfilés deux bonnets d’hôpital par dessus leurs chaussures et des masques sur leurs visages.

Strilchouk, homme robuste arborant un long bouc et une queue de cheval, est venu ici pour la première fois en 1990 en tant que soldat soviétique. Il y vient maintenant comme guide touristique sur les lieux d’une apocalypse nucléaire. Il descend du bus, ses mocassins recouverts de plastique mais sans masque sur le visage, et prend position face au large creux dans le sol.

Nom de code «Premier Eclair»

C’est ici que se situait le point d’impact du programme nucléaire soviétique. Le 29 août 1949, l’Union soviétique faisait détonner ici sa première bombe atomique et provoquait une explosion de 22,4 kilotonnes répondant au nom de code de «Premier Eclair», qui lança la course aux armements nucléaires. Quatre ans plus tard, c’est au même endroit que la terre vibra sous la puissance de la première bombe thermonucléaire de Moscou, qui produisit une explosion de 400 kilotonnes, 26 fois plus puissante que celle provoquée par les Etats-Unis à Hiroshima.

En regardant autour de l’épicentre de ces explosions, on peut toujours apercevoir des restes des structures construites par les Soviétiques pour tester leur puissance. A droite, les restes chiffonnés d’un pont. A gauche, des abris fortifiés et des baraquements qui avaient été peuplés de chiens, de cochons et de chèvres pour évaluer les effets qu’une explosion pourrait produire sur les soldats. Le long d’une ligne qui s’étend dans les deux directions, des immeubles en béton de dix étages dépassent du sol, tels les Moai de l’île de Pâques. Ces structures étaient pleines de détecteurs destinés à mesurer les explosions. Strilchouk les appelle des «oies» parce que de loin, c’est à cela qu’elles ressemblent: de gigantesques cous d’oie surplombant l’herbe, face à l’endroit où l’homme se prenait pour Dieu.

Entre 1949 et 1989, c’est ici que l’Union soviétique a mené 456 tests nucléaires, dont 116 au-dessus du sol. (Les tests en surface avaient été interdits en 1963.) Strilchouk raconte cette histoire sans passion. Mais après avoir recensé les questions, il laisse échapper une pointe de patriotisme:

«L’Union soviétique était obligée de faire cela. Les Etats-Unis étaient l’ennemi potentiel. Le développement d’armes nucléaires d’un côté appelait un développement similaire de l’autre côté.»

«C’est votre stylo? Dites lui au revoir»

Il se penche pour ramasser par terre trois cailloux ressemblant à des obsidiennes, des morceaux du sol projetés en l’air au coeur d’un nuage en forme de champignon et transformés en verre par la puissance féroce de la fission des atomes. «Des gouttes de terre en fusion», explique-t-il.

Il ne devrait pas les toucher. Il nous a dit de porter des protections pour chaussures et des masques, mais aussi de ne pas toucher le sol. Nous sommes censés couvrir notre peau et respirer par le nez. Mais il minimise le danger pour lui-même: «Je me laverai les mains après, ne vous inquiétez pas pour moi.»

Nous ne nous attardons pas. Tandis que nous faisons la queue pour rentrer dans le bus, un homme en treillis nous enlève nos sur-chaussures avec des gants. Je laisse tomber mon stylo en montant. Strilchouk se penche pour le ramasser et me demande: «C’est votre stylo? Dites lui au revoir.»

Après la chute de l’Union soviétique, le jeune Kazakhstan indépendant a hérité du quatrième plus important arsenal nucléaire au monde. Il a aussi gagné l’héritage de quatre décennies de tests nucléaires. Le président Nursultan Nazarbayev, au pouvoir depuis lors, a décidé de mettre hors service les têtes nucléaires afin de faire de la non-prolifération une caractéristique de l’identité de son nouveau pays. Il a été plus difficile, cependant, de se débarrasser de la contamination radioactive.

Des centaines de milliers d'habitants irradiés

Anastacia Kyseleva est une résidente de 86 ans de l’Institution pour les personnes âgées et handicapées de la ville voisine de Semey. Elle venait de se marier et de s’installer dans un village près du site de test lorsque les explosions ont commencé. «Nous ne savions pas ce que c’était», se souvient-elle soixante ans plus tard en tordant une écharpe entre ses mains.

Ce n’est qu’à l’occasion d’un test en 1956 que les soldats dirent aux villageois de quitter leurs maisons et d’aller se tenir au-delà de la rivière. «On pouvait voir le nuage en forme de champignon depuis le champ, dit-elle, et c’était comme un coucher de soleil. Et à partir de cette année-là, beaucoup de gens ont commencé à mourir.»

Selon l’Institut de recherche du Kazakhstan pour l’étude médicale des radiations et l’écologie, environ 1,5 million de personnes vivaient dans la zone du site pendant les tests nucléaires. Des centaines de milliers ont subi des irradiations directes.

D'après Marat Sandybayev, directeur du Centre d’oncologie de Semey, le taux de cancer dans l’est du Kazakhstan est deux à trois fois plus élevé que la moyenne nationale, et les tumeurs sont agressives. «Le taux de mortalité ici est bien supérieur à la moyenne», explique-t-il. Le Centre d’oncologie traite maintenant les enfants et les petits-enfants des premières victimes des tests.

Le cancer n’est pas le seul effet secondaire des tests nucléaires. Les habitants des alentours du site ont subi des fausses couches, des handicaps mentaux, l’infertilité.

Le taux de suicide dans la région est encore plus déroutant. Un rapport de 2001 indique que, dans une zone de 60 kilomètres de rayon autour du site, il est quatre fois supérieur à la moyenne nationale. Himan Stameltova a grandi à 30 kilomètres du site de test: «Là-bas ils ont un cimetière pour les gens qui se donnent la mort, et il est plein.» Parmi les tombes, on trouve celle d’un enfant de 10 ans.

A la pointe du mouvement de non-prolifération

Vingt-trois ans après la fermeture du site de test de Semipalatinsk, celui-ci n’est pas fermé par un grillage et aucun signe ne vient indiquer que le sol est contaminé. Chacun peut y aller en voiture. Les petits trafiquants du coin ont récupéré la ferraille du site, utilisant même des pioches pour sortir du sol des câbles de cuivre enterrés, et ont revendu le métal radioactif à des usines de recyclage.

«Cette terre n’était à personne, explique Strilchouk, elle appartenait au Kazakhstan, mais l’Etat n’avait pas les ressources pour la contrôler. Le gouvernement était occupé à gérer d’autres problèmes.»

Cette récupération de la ferraille a alarmé des observateurs américains et russes qui savaient que de l’uranium et du plutonium à visée militaire restait stocké dans des tunnels sur le site. Une collaboration secrète entre les Etats-Unis, le Kazakhstan et la Russie, connue sous le nom «Opération Marmotte», a permis de finir de boucher ces tunnels avec du béton l’an dernier.

Aujourd’hui, des centaines de bergers kazakhs continuent à faire paître leurs animaux sur le site. Leur présence est officiellement illégale, mais personne ne leur fait rebrousser chemin. Des scientifiques travaillant dans une ferme expérimentale sur le site étudient le passage de la radioactivité de l’herbe au mouton.

Le gouvernement a ouvert une partie du site à l’extraction de berylium, de charbon et d’or, après avoir estimé que 80% du site de test présente des taux de contamination inoffensifs et pourrait être utilisé pour l’extraction minière et l’agriculture.

L’optimisme du gouvernement pour Semipalatinsk reflète la transformation du Kazakhstan en une économie capitaliste prospère. Le pays a fait face à son histoire plus vite que beaucoup d’anciennes républiques soviétiques. Riche et disposant d’importantes ressources, le Kazakhstan développe son profil à la pointe du mouvement de non-prolifération en accueillant des négociations sur le programme nucléaire iranien et s’est proposé d’établir une banque internationale de carburant nucléaire, une mesure de sûreté que l’Agence internationale pour l’énergie atomique envisage sérieusement.

Le gouvernement parle même de construire son propre réacteur nucléaire, une application pacifique de la puissance atomique redoutable que l’Union soviétique avait autrefois apportée dans la steppe kazakhe.

Aujourd’hui, marcher à travers le site de test procure un sentiment irréel de juxtaposition de danger et de beauté. Les radiations n’ont pas d’odeur, elles sont invisibles et silencieuses. L’océan d’herbes ondulant doucement dans le vent ressemble aux grandes prairies américaines. Le paysage est d’un calme étrange.

De retour dans le bus, Youri Strilchouk nettoie avec un masque propre sa paume qui a touché le sol contaminé et sourit. Soixante-quatre ans après que cette grande prairie soit devenue l’épicentre du programme nucléaire soviétique, il aime venir dans cet endroit. «Il y règne une odeur agréable, dit-il, on se sent bien ici.»

Jacob Baynham

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