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Privatiser l'école en France? Pas tout à fait une fiction

Une école à Marseille, en 2012. REUTERS/Jean-Paul Pelissier

Une école à Marseille, en 2012. REUTERS/Jean-Paul Pelissier

Personne en France, à la différence de l'Angleterre, n'imagine que l'Etat ne finance plus l'éducation nationale. Et pourtant, en France, les sources de financement privé aident de plus en plus à financer l’école publique.

Au début du mois de juillet, le quotidien britannique The Independent publiait le projet encore secret du ministre de l’éducation britannique Michael Gove de transformer les 30.000 écoles d’Angleterre en «Academy schools». Ces écoles fonctionnent de manière indépendante du système national d’Education et sont financées par le gouvernement mais aussi par des fonds privés. Mais ce qui est encore plus surprenant dans le projet de Michael Gove pour nos yeux français, c’est qu’il souhaite faire de ces écoles des entreprises à but lucratif.

L’école publique ne plaît guère aux vrais libéraux. Leurs arguments sont simples: une école librement choisie serait une école plus efficace car ses «clients» en attendent logiquement un retour sur investissement et cette exigence, stimulante pour le système, relève le niveau de l’ensemble. Dans le modèle libéral, l’Etat garde un rôle économique dans le fonctionnement du système scolaire en jouant un rôle de redistribution et met la main à la poche en allouant aux parents des «chèques éducation».

Un chèque que les familles peuvent utiliser où elles le veulent et comme elles le veulent. La liberté de choix de l’école est totale. Le pape du libéralisme Milton Friedman qui en parla pour la première fois en 1962 dans «Capitalisme et liberté». Ça paraît exotique, mais pour l’économiste Philippe Némo, par exemple, c’est tout à fait importable en France.

La fin de l’école publique et l’instauration d’un système totalement privé, «libre», est-elle vraiment envisageable chez nous? Aucun politique ne l’a dit, ne le dit, ne l’envisage. Mais on observe que le comportement par rapport au système privé a totalement changé ces vingt dernières années. Les grandes guerres scolaires sont derrière nous et les élèves passent allègrement d’un système à un autre: une famille sur deux a recours, au moins une fois durant la scolarité de ses enfants, à l'enseignement privé.

Rares sont donc les parents qui, devant une situation qu’ils estiment difficile dans le public hésitent à passer au privé. C’est sûrement ce qui a donné l’idée à Nicolas Sizaret, qui a passé 6 ans au ministère de l’Education en tant que consultant, d’écrire un livre dans lequel il imagine le lancement d’une chaine d’école d’excellence par un groupe privé. Des écoles qui feraient en concurrence frontale avec l’Éducation nationale. Ce livre, paru l’an dernier, s’intitule «OPA sur le Mammouth» (Edtions Souffle Court). C’est un travail très documenté, bien senti et, chose rare quand on parle d’éducation, drôle.

Quand j’ai vu passer cette information sur les écoles britanniques, j’ai appelé Nicolas Sizaret pour savoir ce qu’il en pensait et s’il considérait que l’école «à but lucratif» était imaginable en France.

Nicolas Sizaret rappelle d’abord qu’en 1994 déjà, l'Accord Général sur le Commerce des Services (AGCS), signé sous l’égide de l’Organisation Mondiale du Commerce, pressait les gouvernements de libéraliser totalement leurs systèmes éducatifs, bref d’ouvrir un véritable «marché de l'éducation».

Aux Etats-Unis par exemple, les systèmes éducatifs publics sont progressivement démantelés au profit d’établissements scolaires privés que les parents ont la possibilité de mettre en concurrence. Finalement, même l’éducation prioritaire dans les quartiers sensibles va fonctionner sur un modèle entrepreunarial. Ce sont les «charter schools», dont les directeurs ont la liberté d’embaucher et de licencier les enseignants de l’établissement qu’ils dirigent.

Ce qui est nouveau dans le projet britannique, c’est de considérer ouvertement certaines écoles publiques (academy schools, un des systèmes du public, d’écoles indépendantes financées par l’état, près de 40% des élèves en 2012) d’abord comme de potentielles entreprises à but lucratif à qui on pourrait appliquer tous les mécanismes de la finance d’entreprise (levée de capitaux, maximisation des profits, cotation en bourse, entrée au capital de fonds spéculatifs, revente… et éventuellement faillite).

Dans ce projet politique, l’éducation n’est pas (plus !) considérée comme un bien public. Pour Nicolas Sizaret, ce type d’annonce se fait sans complexe et dans une relative indifférence, à partir du moment où les citoyens fatalistes perdent confiance dans les capacités de leurs services publics à répondre à leurs besoins mieux que ne le ferait le secteur marchand.

Les sources de financement privé aident de plus en plus à financer l’école publique.  Elles arrivent par des voies auxquelles on ne pense pas forcément, par exemple le mécénat. Quand on les sollicite, les entreprises répondent présent, sans complexe. D’ambitieux programmes d’enseignement artistique aussi sont largement soutenus par de grandes entreprises, c’est la cas par exemple d’un projet magnifique comme «Orchestre à l’école», développé grâce au mécénat d’Axa, Bouygues, LVMH… etc.,  «qui permet aujourd’hui l’installation de dizaines de classes orchestres dans les écoles de l’Hexagone», nous dit la fondation. Certains établissements lancent eux-mêmes leurs propres fondations.

C’est ce qu’a fait le prestigieux lycée parisien Louis-le-Grand l’année dernière avec de très grosses entreprises : LVMH, EADS, Canal+ et L’Oréal. Sa dotation de départ était de 250.000 euros. L’établissement, public il faut le rappeler, capitalise sur son nom et sa réputation pour recueillir des fonds privés. Tous les lycées ne pourront pas en faire autant. 

L’objectif, précisait Joël Vallat, son proviseur au moment du lancement de la fondation, était «l’ouverture sociale et la mobilité internationale» de son lycée. Enfin, Total a signé un accord-cadre avec l’Etat, plus précisément avec le ministère des Sports, de la Jeunesse, de l’Education populaire et de la Vie associative le 7 juin dernier pour financer à hauteur de 4 millions d’euros la réforme des rythmes scolaires (notamment alloués au développement d’activités périscolaires prévues dans le cadre de la réforme des rythmes éducatifs… de l’argent qui provient en fait de fonds précédemment alloués au Fond d’expérimentation de la jeunesse de Martin Hirsch et qui a mis de l’huile dans la mise en place de la réforme des rythmes).

Enfin, et surtout, il faut bien reconnaitre qu’une autre forme de privatisation remporte un gros, un très gros succès en France. Une note du Centre d’analyse stratégique de janvier 2013 révèle que les Français sont les plus gros consommateurs de cours particuliers en Europe.

La marchandisation de l’éducation ne progresse pas forcément comme un phénomène brutal. A part quelques ultralibéraux (comme Michel de Poncins), personne ne prône ouvertement une privatisation frontale du système.  Mais comme le souligne malicieusement Nicolas Sizaret, si le lycée Louis-le-Grand à Paris était proposé à la vente à un fonds d’investissement (sur le modèle de ce que propose aujourd’hui le gouvernement anglais pour ses établissements scolaires), l’Etat pourrait en tirer 50 millions d’euros (sans compter la valeur des bâtiments, qui appartiennent à la collectivité).

Lorsque le budget de l’Education nationale en sera à 50 millions près, selon la couleur du gouvernement en place et selon l’image qu’aura alors l’Ecole publique dans l’opinion, un tel scénario deviendra-t-il possible?

Louise Tourret

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