Culture

Mon coming out de twerk-euse

Andréa Fradin, mis à jour le 21.09.2017 à 11 h 36

Remuer ses fesses, en twerkant (ou non), n'est réservé à personne. Comme des millions d'autres femmes, j'ai essayé. Et aimé ça.

Compilation vidéo de la TwerkTeam.

Il aura fallu un coup de popotin raté d’une popstar péroxydée pour se l’avouer. Chien, chat, soldat, patate:  le monde entier veut twerker. Fin août, en tentant laborieusement de remuer son fessier lors des MTV Video Music Awards, la jeune Miley Cyrus a fait exploser les Internets sur l’art et la manière d’agiter son derrière. Ou plus exactement donc, de twerker, du terme anglais signifiant «danser sur de la musique populaire d'une manière sexuellement provocante qui implique des mouvements de hanche de poussées vers l'avant et une danse basse, en position accroupie», explique le dictionnaire anglais Oxford, qui vient très officiellement d’ouvrir ses portes à ce terme pourtant peu orthodoxe.

Mais si feu Hannah Montana a donné un sacré coup de projecteur à la mode du twerk et autres booty pop, ces mouvements ne l’ont eux pas attendu pour se répandre à travers le monde. Une contamination dont les symptômes sont depuis longtemps visibles sur le Net. Et dont je suis l’une des dernières victimes.

Au coeur de l’été, bien avant les coups de boule de Miley, j’ai franchi le pas. J’ai tapé «how to twerk» dans Google. Et j’ai vu. J’ai vu des dizaines et des dizaines de vidéos expliquant successivement comment fléchir ses genoux selon l’angle le plus optimal et envoyer ses fesses de devant en arrière. «Boum ! Boum ! Boum! Boum!»

Ces vidéos cumulent chacune des millions de vues et des milliers de commentaires. Dans toutes les langues. «Je n’arrive pas à le faire aussi vite!», «dis-moi comment twerker comme toi !», «j’aime le twerk mais je ne pense pas être capable de le faire !», et tutti quanti.

Dans mon exploration, je suis tombée sur les performances de jeunes femmes en plein apprentissage, ou carrément au sommet de leur art: ces dernières font parfois partie de groupes bien constitués, dédiés au bootyshake, tels que la fameuse TwerkTeam.

J’ai aussi vu des sites, qui s’appliquent à expliquer étape par étape, point par point, comment aboutir au twerk parfait. Il existe même des infographies (un peu gênantes).

Près de 14 millions de vues pour ce tutoriel posté fin 2012.

Twerker n'est pas donné

On ne va pas se mentir, la posture est loin d’être confortable. Et à bien des niveaux.

Déjà, laissez tomber tout mouvement réflexif. Il s’accorde très mal, au moins au départ, avec celui du twerk. Se voir en train de froncer les sourcils en tentant laborieusement de faire rebondir ses fesses n’a en effet initialement rien de flatteur, et risque fort de se solder par un sonore et définitif: «bordel mais qu’est-ce que je fabrique?» Surtout lorsqu'on cale un oreiller sur l'ouvrage, afin de mieux en mesurer l'effet sautillant (pas pour rien qu'on appelle aussi ce mouvement booty bounce)

Ne pas laisser son cerveau réaliser ce qu’on est en train de faire est donc un prérequis nécessaire lors des premiers pas de l’apprentissage, même si cela n’a rien de facile: un miroir est en effet indispensable, à en croire les nombreux conseils dispensés en ligne. Pour apprécier les progrès, il faut s’exercer chaque jour. Et les voir. De quoi rappeler les heures les plus sombres de la télé-réalité, où les apprenties starlettes picolaient le soir en se remuant agglutinées devant un miroir géant. C’est le petit moment Loana du twerk.

On n'a pas attendu le terme "twerk" pour faire des chansons sur des fesses. Littéralement.

Mais une fois débarrassé de la gêne des premiers instants, l’exercice prend alors toute sa saveur. Il s’avère difficile. Il mobilise des muscles ignorés jusque-là: on découvre par exemple l’équivalent d’abdos, mais dans le dos. Qui se doivent d’être sacrément musclés pour parvenir à secouer le reste. Sans parler des cuisses. Et des fesses, évidemment.

Passez dix minutes à twerker et vous comprendrez: ne bouge pas ses fesses avec adresse qui veut. Observer les expertes twerkeuses en action donne la drôle d’impression qu’elles détiennent une autre cervelle, cachée, uniquement dédiée au mouvement de leurs fesses. En particulier lorsqu'elles abandonnent leur bassin pour n'actionner que certaines régions de leur popotin. Ce qui revient pour une profane comme moi, à atteindre le même niveau de concentration ahurie que l'on prend quand on essaie désespérément de faire bouger ses oreilles. Sans parvenir à mettre le doigt sur le bon muscle. Bref, le twerk a quelque chose de magique.

La TeamTwerk en action.

Twerker est-il grossier ?

Rétrospectivement, alors que ce mouvement boulien semble désormais tourner en pandémie, je me dis que c’est ce mélange de curiosité et de fascination, enrobé d'un petit goût du défi, qui a probablement poussé des millions d’anonymes comme moi à se lancer dans cette quête.

Portés par la popularisation du geste par les Beyonce, Timbaland et autre Timberlake (sans oublier Miley Cyrus, évidemment), nous cherchons à percer le secret des performances d’une Nicki Minaj, rappeuse au fessier généreux, et autres danseuses des différents tubes du très populaire DJ et producteur Diplo (également connu sous son alias Major Lazer). Lui-même ardent promotteur de tout ce qui touche aux fesses, notamment via son cri de ralliement «Express Yourself», il appelle ses fans à se prendre en photo en train de twerker partout, tout le temps, le plus souvent pieds contre le mur et tête en bas. 

«C'est vraiment quelque chose qui a d'abord été popularisé de façon amusante, commente Alex Hopper, du label créé par Diplo, Mad DecentIl s'agissait surtout de faire ce mouvement rigolo dans les lieux les plus improbables, et pas simplement de se coller devant son armoire, en regardant Seinfeld et de poster 15 secondes de vidéo qui nous montre en train de twerker.» Le jeu va même plus loin: Diplo et ses petits copains ambitionne depuis peu de rentrer dans le Guiness des records en faisant twerker le plus de personnes possibles

Il y a donc aussi un côté ludique et carrément burlesque à cet apprentissage, largement relayé, et amplifié, par Internet. «C'est le même phénomène qui touche tout ce qui devient viral sur le web, poursuit Alex, c'est devenu un mème tellement fun que tout autour du monde, des gens se sont retrouvés à en faire part.» Il faut dire qu'acquérir ce genre de savoir-faire est en effet bien plus exotique et bien plus marrant, donc, que la maîtrise des noeuds de cravate (tutoriel également très populaire sur Internet). Sans oublier bien sûr la dimension physique.

Reste le sujet qui vous turlupine forcément depuis le début de cet article: ma fille, tu n'as pas honte? Ton truc ne serait-il pas un peu trop sexy? Voire carrément sexuel? Quand on en vient au twerk, l'accusation d'atteinte aux bonnes moeurs n'est jamais très loin. La faute à son attribut majeur: le cul.

"Nos aînés réagissent au fait de twerker", et c'est pas triste.

«Quand je fais des chorégraphies, nous raconte Alix Pfrunder, professeur de zumba, danse très populaire depuis quelques années qui a notamment recours à ces mouvements de bassin, il est arrivé que ma grand-mère réagisse en me disant trouver ces gestes 'porno'.» La faute selon elle à une différence de générations, mais aussi à un décalage «culturel»:

«Les gens ne sont pas habitués à ça. Dans une soirée à Paris, on passe pour une allumeuse. Alors que dans les îles par exemple, c’est courant de voir des filles danser ainsi, à fond, parfois même les mains collées au sol!»

Pour beaucoup, twerker serait vulgaire et n’arrangerait pas vraiment l’image de la femme. Il faut avouer que les sons qui appellent à «le remuer» («shake it»), du baile funk brésilien à la ghettotech en passant par certains groupes d’afro-zouk, grouillent de paroles peu flatteuses et pour le moins explicites, faites de «dick» («bite»), de «hoe» («pute») et de «bitch» («salope») (florilège ci-dessous, oreilles sensibles s’abstenir).

Twerker pour la féminité

«Faut faire attention à la façon dont on le danse», concède Maïmouma Coulibaly, danseuse qui organise des séances de «booty therapy» (thérapie par et pour les fesses). Pour autant, poursuit-elle, «il y a rien de mal, rien de vulgaire et ce serait dommage de se priver juste parce que certaines personnes estiment que ça fait de nous des filles faciles!» Et en effet, pour avoir testé cette thérapeutique pratique, je ne regrette en rien d'avoir pris part pendant deux heures à cet esprit bon enfant et sans prise de tête. Simplement pour s'amuser et se dépenser, certes avec ses fesses littéralement toute retournées: la catchline hip hop «face down, ass up» prend dans ces cours tout son sens.

Originaire du peuple Soninké du Mali, «assez fermé», Maïmouma nous raconte avoir ainsi assisté à une fête traditionnelle, dans laquelle «le chanteur s'est lâché et a fait du bootyshake». Ce qui n'avait rien d'érotique. Loin de déshonorer la femme, ce mouvement est à l’inverse pour elle une façon «de se libérer des tensions, de ses complexes et d'assumer sa féminité. C’est un peu mon combat!», confie la danseuse. Une manière «marrante», ajoute Alix, de faire avec son séant davantage que simplement s'asseoir dessus. Et, comme le souligne une des «aînées» interrogée dans la vidéo ci-dessus, de ne pas avoir honte de ce dernier. Remarque qui rappelle à Maïmouna une anecdote marquante:

«Après un spectacle de fin d’année, une des filles est venue me voir en pleurant, pour me remercier. Elle m’a dit: "maintenant je suis trop fière de mes fesses, alors que j’ai été complexée par elles toute ma vie !" C’est d'ailleurs les filles qui m’ont donné cette idée de "booty therapy".»

Remuer ses fesses, en twerkant (ou non), n'est selon elle réservé à personne. «C'est pour tout le monde!», poursuit-elle, et pas uniquement pour des femmes noires au derrière imposant, comme on a pu le lire suite à la performance de Miley Cyrus.

«Des personnes de toutes origines, de toute orientation sexuelle, de tout genre ont participé à faire grossir ce mouvement, confirme Alex, de Mad Decent qui souligne que personne n'oserait ce genre de remarque s'il s'agissait d'une «danse de salon classique

«Le twerk vient de la culture noire, ça c'est sûr, reprend Maïmouna, mais ça ne lui appartient pas.» A en croire l'expérience de la danseuse, qui enseigne à divers types de fesses, elles s'en sortent toutes très bien. Plates, rondes, petites ou énormes.

Je leur demande à toutes deux un dernier conseil pour atteindre un jour le Nirvana du bootyshake. «Express yourself, release and go!», me répond Alex, quand Maïmouna me souffle dans un rire de venir à ses cours, et «d'essayer de le faire tous les jours au moins 15 minutes.» Le twerk semble donc ne suivre qu'une seule règle, essentielle: occupez-vous de vos fesses !

Andréa Fradin

L'origine du twerk

Le terme «twerk» serait apparu en 1993 aux Etats-Unis, dans un morceau de Dj Jubilee, Do the Jubilee allet plus globalement au sein de la «New Orleans Bounce Music et des danses des clubs de strip-tease d'Atlanta», précise Mad Decent. 

Le mouvement lui, existe depuis bien longtemps, les fesses n'ayant pas attendu les années 1990 pour se secouer. Il tirerait ses origines dans les danses traditionnelles africaines, telles que le Mapouka, où l'on observe des mouvements de bassins similaires, explique la danseuse Maïmouna Coulibaly. 

Andréa Fradin
Andréa Fradin (204 articles)
Journaliste
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