Sports

Grand Prix d’Italie: Monza, un circuit de la mort

Yannick Cochennec, mis à jour le 07.09.2013 à 10 h 57

La mort a disparu des circuits de Formule 1 depuis 1994. Mais son souvenir rôde à Monza où quatre très grands pilotes ont laissé leur vie à une époque où se tuer au volant faisait partie du «job».

Le Grand Prix d’Italie, qui se court dimanche 8 septembre, est un rendez-vous incontournable de la saison de Formule 1. En effet, depuis que le championnat du monde est né en 1950, cette course a été inscrite chaque année au calendrier. Seul le Grand Prix de Grande-Bretagne peut rivaliser en termes de fidélité sauf qu’en 63 ans, il s’est partagé entre trois circuits différents: Aintree, Brands Hatch et Silvertsone. Sur la même période, le Grand Prix d’Italie s’est, lui, invariablement couru sur l’Autodromo de Monza à l’exception de l’édition de 1980, organisée à Imola, en raison de la réfection de la Pista Magica comme elle est surnommée de l’autre côté des Alpes.

Situé en lisière de Milan, Monza, qui a servi de décor à de nombreuses scènes de «Grand Prix», le film de John Frankenheimer,  est une cathédrale du sport automobile, un lieu de pèlerinage immanquable notamment pour tous les tifosi amoureux de Ferrari dont le siège se trouve à quelque 160 kilomètres de là, à Maranello. C’est aussi le tracé le plus rapide de la saison.

En 2012, le Britannique Lewis Hamilton s’était imposé à la vitesse moyenne de 231km/h. Le Colombien Juan Pablo Montoya y demeure le coureur le plus rapide de l’histoire de la Formule 1 lors d’un tour de qualification bouclé à 262.2km/h de moyenne en 2004, un an avant qu’il ne batte, toujours à Monza, la plus grande vitesse de pointe jamais atteinte en F1 avec un pic à 372.6 km/h.

Au fil du temps et afin de se conformer à des normes de sécurité de plus en plus rigoureuses, Monza s’est transformé et apaisé sans avaler, toutefois, son extrait de naissance dans ce berceau de la vitesse à l’image de la Parabolique, le très impressionnant virage avant la ligne d’arrivée.

En matière de drames, le circuit a pourtant payé un lourd tribut au sport automobile et à la Formule 1 qui y a perdu quatre très grands pilotes: Alberto Ascari en 1955, Wolfgang Von Trips en 1961, Jochen Rindt en 1970 et Ronnie Peterson en 1978. Le premier était double champion du monde (1952-1953). Le second allait être sacré champion du monde. Le troisième le fut à titre posthume et le troisième, alors second du championnat du monde derrière Mario Andretti, aurait pu l’être si ce n’est cette saison-là, peut-être plus tard.

En dépit de cette liste macabre, Monza est resté au calendrier et malgré le fait également que la piste demeure, triste privilège, le cadre de la plus grande catastrophe de l’histoire de la F1. Six ans après le décès d’Ascari survenu lors d’essais privés, la Ferrari de Wolfgang Von Trips décolle dès le deuxième tour à l’approche de la Parabolique pour finir sa course folle dans la foule et tuer 15 spectateurs. Images impressionnantes.

De manière surprenante si l’on regarde ces images avec nos lunettes de 2013, le Grand Prix se poursuivit alors que les secours s’activaient au milieu de l’horreur et des débris. La course fut remportée par l’Américain Phil Hill qui devint, pour un point, champion du monde à la place de Wolfgang Von Trips.

Le lendemain, le titre principal de L’Equipe était celui-ci en pages intérieures:

Phil Hill (Ferrari) vainqueur du Grand Prix d’Italie est devenu champion du monde des conducteurs.

En beaucoup plus petit, au-dessous de cette accroche.

Von Trips victime d’un accident ayant entraîné la mort de plusieurs spectateurs.

Presque impudique, une publicité pour les bougies Marchal se retrouvait placée tout à côté.

1er Phil Hill sur Ferrari avec Bougies Marchal, 6 fois champion du monde

Dans les colonnes du quotidien sportif, Juan Manuel Fangio, cinq fois champion du monde, saluait Phil Hill avec chaleur avant de parler de la mort de Wolfgang Von Trips, à l’âge de 33 ans: «Tu mérites le titre car tu es un conducteur adroit, un homme courageux et un garçon qui sait garder la tête froide. L’accident de Von Trips m’a vivement impressionné. C’est un remarquable pilote qui vient de disparaître.»

En effet, ainsi était vécu, à l’époque, le sport automobile où les morts faisaient partie, en quelque sorte, du décor et du vécu de la course et où l’émotion n’avait presque pas sa place comme le confirma encore Monza, neuf ans plus tard, à l’occasion du décès de Jochen Rindt.

Vainqueur cette année-là de cinq Grands Prix, l’Autrichien, âgé de 28 ans, avait pour ainsi dire championnat du monde gagné. Mais lors des essais du Grand Prix d’Italie, sa Lotus dériva de la piste pratiquement au même endroit que la Ferrari de Wolfgang Von Trips à l’attaque de la Parabolique.

Le pilote néo-zélandais Denis Hulme, qui suivait Jochen Rindt, décrivit l’accident ainsi:

«Jochen venait de se faire aspirer dans mon sillage et sa Lotus m’avait dépassé avant d’aborder le freinage pour la parabolique. Elle était juste devant moi. Dans le freinage, je la vis soudain zigzaguer et Jochen essaya au mieux de la garder dans la bonne ligne, mais sans y parvenir. Soudain, la Lotus décrocha brutalement vers la gauche, alla heurter le rail qui borde la ligne droite et disparut dans un nuage de poussières

Dans un billet de L’Equipe, Henry Tourneur s’exprimait de la sorte avec la fatalité qui prévalait toujours alors:

«Depuis que le sport automobile existe, des dizaines d’hommes se sont tués. Un grand champion a trouvé la mort samedi. (…) «A quoi cela sert», disent déjà certains commentateurs. Peut-être à rien de plus qu’à prouver que des hommes peuvent aller au-delà d’eux-mêmes pour assouvir leur passion et savoir avoir peur sans le montrer. L’acte gratuit existe aussi chez les professionnels.»

Johnny Reeves, toujours pour le compte de L’Equipe, raconta avec ces mots la fin d’après-midi à Monza tandis que la mort de Jochen Rindt venait d’être officialisée.

«Les pilotes furent très affectés par la nouvelle. Mais ils l’accueillirent avec flegme. Ils savaient que n’importe lequel d’entre eux aurait pu connaître le sort de Rindt. C’est un risque qu’ils ont pris au moment décisif de suivre leur incroyable vocation. En tandis que pour la millième fois, on se demandait si la beauté de la vie qu’ils ont choisie vaut réellement le prix que certains paient, ils se remirent en piste l’un après l’autre. Vers le soir, tous s’étaient remis à tourner. Le soleil ayant basculé vers l’horizon, la chaleur était devenue moins lourde et les moteurs donnaient leur plein régime.»

Avec cinq points d’avance sur le Belge Jacky Ickx, Jochen Rindt fut, on l’a dit, sacré champion du monde à titre posthume (le seul de l’histoire de la F1). Les quatre courses, courues après Monza, ne permirent pas de remettre en cause sa domination cette année-là.

Mais Monza n’en avait pas fini avec ses rendez-vous avec la mort. En 1978, ce fut au tour du Suédois Ronnie Peterson, 34 ans, alors deuxième du championnat du monde sur sa Lotus, de mourir au champ d’honneur de la Pista Magica. Peu après le départ plus ou moins «volé» par Gilles Villeneuve et Mario Andretti, sa voiture toucha celle de James Hunt. S’ensuivirent un carambolage monstre et un feu.

Peterson mourut le lendemain alors que son état de santé ne semblait pas présenter de danger vital lors des premières constatations et en dépit de ses brûlures. Mais en raison de ses fractures, une substance graisseuse de la moelle des os s’était diffusée provoquant une embolie pulmonaire, rénale et cérébrale. Là encore, le spectacle fut assuré jusqu’au bout avec un nouveau départ donné aux rescapés de ce carambolage trois heures plus tard. Mario Andretti, coéquipier de Ronnie Peterson, était officiellement sacré champion du monde

En 1980, Monza, en travaux, n’accueillit pas, pour la seule fois de l’histoire, le Grand Prix d’Italie qui fut déplacé à Imola. Cette course fut un tel succès public que vint l’idée de créer un Grand Prix de Saint-Marin sur ce circuit dès 1981. Grand Prix de Saint-Marin qui, par un sinistre pied de nez de l’histoire, eut raison le même week-end, en 1994, des vies de Roland Ratzenberger et d’Ayrton Senna, derniers pilotes martyrs de la Formule 1. Comme une mort par procuration venue de Monza frappé encore par le destin en 2000 quand un commissaire de course fut tué par les projections liées à un crash spectaculaire entre cinq voitures.

Yannick Cochennec

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