Sports

Pourquoi le dégoût de soi peut faire gagner un sportif

Michael Brus, mis à jour le 10.09.2013 à 16 h 34

Ce qu'une vieille vidéo du champion de tennis allemand Tommy Haas s’invectivant nous révèle de la psychologie du sport.

Tommy Haas lors de son match contre Nikolaï Davydenko à l'Open d'Australie 2007. REUTERS/Darren Whiteside.

Tommy Haas lors de son match contre Nikolaï Davydenko à l'Open d'Australie 2007. REUTERS/Darren Whiteside.

Tommy Haas ne va pas gagner l’US Open. A 35 ans, le tennisman allemand, joueur le plus âgé du tableau masculin, le top de sa carrière clairement derrière lui (son meilleur classement fut deuxième mondial, en 2002), a été éliminé au troisième tour de l'épreuve new-yorkaise par le Russe Mikhaïl Youzhny.

Néanmoins, après plusieurs années gâchées par les blessures, Haas connaît une renaissance. Tête de série n°12 à New York, il a battu Novak Djokovic un peu plus tôt cette année, devenant le plus vieux joueur depuis trente ans à battre un numéro un mondial. Haas est visiblement en très grande forme physique, mais son mental, lui aussi, est l’un des meilleurs du monde.

Quelle est donc son approche mentale du tennis? La vidéo ci-dessous, remontant aux quarts de finale de l’Open d’Australie 2007, nous donne un aperçu rare et fascinant des pensées les plus intimes d’un athlète.

La scène nous montre Haas, mené deux sets à un par Nikolaï Davydenko, jouer dans le filet un coup droit facile à 15-40 sur son service, et perdre sa mise en jeu pour la cinquième fois du match. Pendant le changement de côté, il se fustige lui même dans son allemand maternel:

«Tu ne peux pas gagner en jouant comme ça, Haasi. Ca ne va pas. Ca ne marche pas ainsi. Ca ne marche pas. Beaucoup trop faible. Trop d’erreurs. Trop d’erreurs. [Un groupe de membres du public commence à chanter en anglais, puis Haas remercie en anglais quelqu’un de lui avoir apporté quelque chose.] C’est toujours pareil. [Il se mouche dans une serviette tandis qu’on entend un spectateur l’encourageant: "Allez Thomas".]

Je ne veux plus de ça. Je ne le veux plus. Pourquoi est-ce que je fais toute cette merde? Pourquoi? Pour qui? A part pour moi. Pourquoi? Pour quelle raison? Je ne peux pas faire ça. Je ne comprends pas. Je paye des gens pour rien. Pour rien du tout. [Il boit des petites gorgées d’eau et reste calme quelques secondes.] Parce que ça peut m’exciter. Tu es un idiot. [Le même groupe de spectateurs commence à chanter quelque chose comme: "Allez Tommy!"]

Une fois de plus, tu n’es pas allé au filet. Bien joué... [Il termine de boire, enlève sa casquette, coiffe ses cheveux en arrière, remet sa casquette.]

Mais tu vas gagner. Tu vas gagner ce match, allez! Tu ne peux pas le perdre. Bats-toi! [Il se lève et retourne sur le court.]»

La vidéo montre ensuite Haas gagner le point suivant, un long échange de douze coups conclu par un revers long de ligne. Son monologue au bord du court l’a-t-il aidé à bien jouer?

Je suis un psychiatre qui pratique la psychothérapie et beaucoup de gens dans mon domaine et dans celui de la psychologie du sport répondraient que non, que la discussion de Haas avec lui-même était trop négative, et que le négativisme atteint les athlètes dans leur performance. Un examen plus poussé de cette diatribe autocentrée révèle pourtant qu’elle pourrait être plus utile qu’on pourrait le penser.

Métaphore du chat

Les psychologues et les entraîneurs débattent depuis longtemps de la façon dont les «monologues intérieurs» affectent le fonctionnement des athlètes. Le livre le plus connu sur le sujet est probablement Tennis et Psychisme, publié au début des années 1970 par Timothy Gallwey.

Cet entraîneur de tennis a continué à développer sa théorie dans une série de livres sur le «jeu intérieur» en golf, en ski, en musique, au travail et ailleurs. Son point de vue a souvent été caricaturé comme l’idée selon laquelle «penser casse la performance», mais son véritable argumentaire est plus subtil.

Gallwey s’inspire de la tradition, issue du Bouddhisme zen, de «l’attention consciente», c’est à dire une attention sans jugement et se concentrant sur des objectifs plutôt que sur une technique prescriptive («Mets plus de tension dans ton poignet sur ce revers, petit!»). Il utilise la métaphore d’un chat chassant un oiseau pour illustrer cet structure d’esprit performant idéale:

«Alerte sans effort, le chat se tapit, rassemblant ses muscles détendus avant le bond. Sans penser au moment où sauter ou à quand il poussera sur ses jambes pour atteindre la bonne distance, son esprit est calme et parfaitement concentré sur sa proie. Sans éclairs de conscience, sans penser à la possibilité qu'il rate son coup ou aux conséquences. Il ne voit que l’oiseau. Et ensuite, aucune autosatisfaction, seulement la récompense correspondant à son action: l’oiseau dans sa bouche.»

Le chat est complètement «dans le moment». Il affiche une concentration dépassionnée sur la récompense désirée et il bouge avec une grande fluidité et une grande précision, précisément parce que sa méthode est instinctive et non verbale.

Pleine conscience

C’est ainsi, selon Gallwey, qu’un joueur de tennis doit à la fois jouer et s’entraîner. S’il veut que son coup droit atterrisse plus près de la ligne de fond de court de son adversaire, il ne doit pas penser à ramener sa raquette en arrière plus tôt ou à moins envelopper la balle en l’accompagnant. Il doit plutôt imaginer l’arc formé par la trajectoire de la balle et laisser son corps faire le reste. Et si un entraîneur veut ajuster la frappe d’un joueur, il doit simplement montrer la frappe correcte et la faire imiter par le joueur, plutôt que faire la démonstration des différences techniques.

Le concept de pleine conscience a une grande valeur, et pas seulement en sport. Au cours des vingt dernières années, le domaine de la psychothérapie a suivi l’exemple de Gallwey. De nouveaux traitements comme la thérapie fondée sur la «pleine conscience», la thérapie d’acceptation et d’engagement et la thérapie comportementale dialectique sont fondés sur l’idée que les patients, comme les joueurs, sont parfois aidés par le fait d’entrer dans une zone «au-delà du langage».

Lorsque les émotions des patients deviennent écrasantes, ils sont invités à «pratiquer» des techniques de survie en se concentrant sur le moment présent, en utilisant la relaxation, la concentration sur les sensations du corps et l’acceptation d’une réalité externe comme des moyens pour faire face à une grande détresse sans se faire de mal.

Lorsqu’ils ont des pensées négatives, on leur apprend à les observer simplement puis à les laisser partir. L’idée est que l’impact émotionnel de penser et celui de s’observer penser sont différents, que penser «Je suis nul» risque de causer plus de souffrance que de penser «Je pense que je suis nul».

Les joueurs ne sont pas des moines

Lors du quatrième set de son quart de finale à l’Open d’Australie 2007, Tommy Haas a peut-être ou n’a peut-être pas pratiqué la «pleine conscience» tout en jouant. Mais comme la vidéo le montre, il entre rapidement dans un état d’autorécrimination et de jugement une fois que le jeu s’est arrêté.

Cela illustre les limites des conseils de Gallwey sur le jeu intérieur. Théoriquement, un joueur pourrait être capable d’être assis comme un sphinx pendant deux minutes pendant les pauses, d’observer le moment présent et de laisser au loin les pensées du passé et du futur. Mais c’est clairement irréaliste dans la pratique: les joueurs de tennis sont des êtres humains, pas des moines bouddhistes.

La plupart des études psychologiques sur le monologue de l’athlète ont confirmé le fait que la parole positive et tournée vers l’action améliore la performance et que la parole négative l’inhibe. Une étude de 1994 portant sur de jeunes joueurs de tennis a ainsi montré que la parole négative suscitait un mauvais jeu.

Selon d’autres études sur le même sport, des joueurs amateurs ont amélioré leur volée en utilisant les mot-clés «Fléchis-toi» et «Tourne-toi», et des débutants ont amélioré leur coup droit et leur revers en se répétant à voix haute des instructions. D’autres études ont montré le lien entre des phrases de motivation et/ou la répétition d'instructions et l’amélioration des performances en golf, en water polo, en volley-ball, en badminton et même en bowling.

Attitudes qui limitent le potentiel

Le psychologue Albert Ellis a identifié quatre types d’attitudes susceptibles de limiter le potentiel d’un athlète :

  • Je dois être bon en sport, sinon je suis quelqu’un d’incompétent et sans intérêt.
  • Je dois être bon pour susciter l’amour et l’approbation des autres, sinon c’est horrible.

  • Tout le monde doit toujours me traiter respectueusement et justement.

  • Les conditions de ma vie doivent être arrangées de telle sorte que je puisse obtenir ce que je veux facilement et rapidement.

La liste d’Ellis illustre beaucoup des formes cognitives dysfonctionnelles chez les sportifs, les patients en psychothérapie et à peu près tout le monde. Parmi celles-ci, on peut noter notamment le catastrophisme («Si je perds, cela mettra fin à ma carrière»), le fait de fonder sa valeur-propre sur le succès («Si je perds, je ne suis pas un vrai homme»), la personnalisation («Mon lancer-franc raté a fait perdre l’équipe»), l’accusation («Son lancer-franc raté a fait perdre l’équipe»), la pensée «tout noir ou tout blanc» («Je suis nul», «Il est imbattable») et la généralisation («Je rate toujours quand je tente ce passing»).

Les meilleurs joueurs de tennis affichent parfois des attitudes spectaculairement saines, à l’image du commentaire dédramatisant de Djokovic après avoir perdu en quarts de finale du Masters Series de Cincinnati il y a quelques semaines: «Je suis déçu parce que je voulais vraiment gagner, mais c’est le sport, je m’en remettrai.» Il y a bien sûr des exceptions notables à la règle selon laquelle le négativisme limite la performance. Pensez à John McEnroe, dont les festivals de mauvaise foi au vitriol semblaient nourrir le succès.

Passage de l'accusation à l'auto-observation

Comment évaluer alors l’utilité du monologue de Haas au bord du court? Il utilise certainement la pause pour se laisser aller à des discours négatifs et à des attitudes de dénigrement de soi. On y trouve de la critique et de l’autoflagellation: «Beaucoup trop faible.» Il y a également de la généralisation exagérée: «C’est toujours pareil» et «Une fois de plus, tu n’es pas allé au filet.» Et des accusations: «Je paye des gens pour rien. Pour rien du tout.»

Mais malgré le négativisme de son monologue, il y a au moins de l’orientation vers l’action («Tu ne peux pas gagner en jouant comme ça», «Trop de fautes», «Tu n’es pas allé au filet»). Il semble aussi s’éloigner progressivement de l’accusation et commencer à définir sa valeur de façon externe. Lorsqu’il se demande «Pourquoi est-ce que je fais toute cette merde? Pourquoi? Pour qui? A part pour moi», on trouve un début d’auto-observation évoquant la «pleine conscience». Plus important encore, il se tourne dans les dernières secondes vers des phrases positives («Tu vas gagner ce match, allez!») qui semblent le propulser sur le court pour recevoir le service de son adversaire.

Le négativisme sert-il donc pour Haas de fonction «positive», à laquelle la recherche est aveugle? Les auteurs de l’article «A Descriptive Study of Athlete Self-Talk» soulignent que les fonctions associées au fait de se parler à soi-même pourraient ne pas être aussi évidentes que ce que les psychologues du sport ne le pensent. Les chercheurs classent typiquement la parole à soi-même comme «tournée vers l’action» ou «non tournée vers l’action», comme si ces fonctions allaient de soi.

Mais prenons une marathonienne qui chante une chanson dans sa tête pendant une course. Bien que cela puisse être considéré comme un comportement ne relevant pas de l’action, cela lui sert à garder un rythme, soulager l’ennui ou distraire de la douleur.

Fonction de motivation

C’est peut-être la clef pour comprendre le monologue de Haas: celui-ci sert une fonction de motivation que la recherche classique ne peut pas saisir. Pour lui, les explosions de négativité (mélangées à des corrections tactiques et des réflexions existentielles) servent au moins de tremplin vers des phrases positives de motivation et, finalement, vers de meilleures performances.

En réalité, le passage de dernière minute du négatif vers le positif pourrait indiquer qu’il était consciemment en train de s’observer pendant cette pause. Selon ses déclarations publiques, Haas considère son négativisme comme un problème. «Je peux vous montrer des vidéos où je deviens fou. Il y a des gens qui savent laisser laisser passer et changer cela, et d’autres ont plus de difficultés à affronter cela», a-t-il déclaré au New York Times en juin.

Lors de ce quart de finale de l’Open d’Australie 2007 en tout cas, Haas a réussi à laisser passer ça et les résultats positifs ont suivi. Il a non seulement gagné le point suivant, comme le montre la vidéo, mais tous les jeux restants dans le quatrième set et a fini par gagner ce match.

Michael Brus

Traduit par Felix de Montety

Michael Brus
Michael Brus (1 article)
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte