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Les mystères du massacre des moines de Tibéhirine

Henri Tincq, mis à jour le 07.07.2009 à 19 h 02

L’enquête rebondit avec la déposition de l’ancien attaché militaire français à Alger. Retour sur près de deux mois d’un épisode dramatique de la «décennie de sang» en Algérie.

C'est en mai 2004 qu'une information judiciaire avait été ouverte à Paris, à la demande de la famille de l'un des sept moines de Tibéhirine assassinés en mai 1996. Selon Le Figaro et Mediapart, l'enquête rebondit avec le témoignage de l'ancien attaché militaire de l'ambassade de France, le général François Buchwalter, en poste à Alger entre 1995 et 1998. Les moines auraient été tués à la suite d'une «bavure»: le mitraillage, par deux hélicoptères de l'armée algérienne, d'un bivouac présumé en train d'abriter un groupe d'islamistes. Pour l'un des avocats des parties civiles, Me Patrick Baudouin, le témoignage «solide» du général français est «la preuve qu´il y a eu dissimulation de la part des autorités algériennes et certainement de la part des autorités françaises».

L'avocat souhaite demander la levée du secret défense qui couvre les rapports envoyés par François Buchwalter au chef d'état-major des armées et à l´ambassadeur. Il compte également demander les auditions d'Hervé de Charette, à l´époque ministre des affaires Etrangères, celle d'agents des services de renseignement français, ainsi qu'une nouvelle audition de Michel Lévêque, ambassadeur à Alger au moment des faits.

Pour les autorités algériennes, la thèse n'a jamais varié: cet épisode dramatique est à mettre au débit des atrocités commises par les terroristes algériens lors de la «décennie de sang» des années 1990. Sur la base de témoignages que j'avais recueillis en tant qu'envoyé spécial pour «Le Monde», j'ai retracé pour Slate le calvaire des deux mois d'enlèvement avant la mise à mort des moines.

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Ils s'appelaient Christian de Chergé, prieur, Luc Dochier, Célestin Ringeard, Michel Fleury, Bruno Lemarchand, Christophe Lebreton, Paul Favre-Miville... Sept moines en terre d'islam, à Tibéhirine en Algérie, qui avaient accepté un déracinement complet par fidélité à leur vocation chrétienne et par amour des hommes et des femmes de ce pays. A l'époque, on disait que si leur assassinat devait faire douter ceux dont le souhait était de continuer à partager les souffrances d'un peuple, les criminels — islamistes ou armée algérienne — auraient alors obtenu leur plus beau succès. La dernière correspondance des moines témoignait que la mort était devenue leur «compagne assidue », dans ce fief des GIA (islamistes armés) où ils avaient vécu et choisi de demeurer. La perspective du martyr elle-même avait été acceptée, certes comme une situation-limite, mais aussi comme un ultime témoignage à donner.

C'est dans la nuit du 26 au 27 mars 1996 qu'un groupe d'hommes arrive au village d'Aïn Elrais, à quelques kilomètres de la trappe de Tibéhirine et que sept moines, sur neuf présents, sont enlevés. Quelle route ont-ils ensuite empruntée? On aurait retrouvé des traces de leur passage à Guerraou, un lieu-dit que l'on n'atteint pas sans traverser l'axe principal Blida-Médéa. A flanc de montagne, un équipage de mulets attendait le cortège. Après, on ne sait plus rien. C'est le trou noir. La rumeur a longtemps prétendu, à Alger, qu'un hélicoptère, grâce à des appareils détecteurs, avait pu suivre de nuit leur déplacement, que les moines avaient été livrés ensuite au groupe Djamel Zitouni («émir» des GIA aujourd'hui disparu). Quoiqu'il en soit, leur enlèvement jusqu'à l'annonce de leur exécution le 23 mai, soit près de deux mois, va tenir la France en haleine.

UN TESTAMENT SPIRITUEL

Prémédité ou non, l'enlèvement hantait l'esprit des moines. N'était-ce pas déjà un rapt, qui avait dégénéré en massacre, le 27 décembre 1994, au presbytère des Pères blancs de Tizi Ouzou? Quatre religieux avaient été tués. Un an auparavant, le 14 décembre 1993 près de Blida, on avait retrouvé, au bord d'un oued, les corps de quatorze techniciens croates de Bosnie, émasculés et égorgés.

Ces deux événements de 1993 et 1994 avaient bouleversé la vie bien huilée de la petite communauté monastique. C'est à ce moment que Christian de Chergé écrit son «testament spirituel». Un vote est organisé. Deux moines se prononcent pour le maintien dans les lieux, les autres pour le repli au Maroc. Devant ce désaccord, le prieur décrète un temps de prière et de réflexion, auquel est associé celui qui est alors archevêque d'Alger, Henri Teissier. Peut-on quitter la région sans risquer de paraître trahir une population? Le vote secret qui suit est unanime: les moines décident de rester. Il ne sera plus jamais remis en cause, alors même qu'à chaque menace, on reprendra la consultation.

Ils n'ont pas de goût pour le martyr, mais à chaque fois que le wali (préfet) de Médéa propose sa protection - un poste armé à l'entrée du monastère, les lettres du prieur font la même réponse: si vous nous obligez à partir, nous obéirons; en attendant, il n'est pas question de faire du monastère un enjeu dans la guerre, ni d'hypothéquer, par une présence militaire, nos relations avec la population. Cette nuit du 27 mars, ont-ils pu au moins emmener une Bible? Personne n'est en mesure de dire comment les sept otages ont supporté leurs cinquante-six jours de détention. «S'ils étaient ensemble, ils ont vécu dans la paix», affirmait après leur mort le Père Armand Veilleux, leur supérieur à Rome.

L'ambassadeur de France alors en poste, Michel Lévêque, se rend aussitôt à Medea. Il s'attend à une lettre de revendication. Le général Philippe Rondot, conseiller à la DST (direction de la surveillance du territoire), débarque à son tour à Alger. Les autorités françaises demandent aux Algériens de mettre en œuvre tous les moyens pour retrouver les moines, mais les mettent en garde contre une opération massive qui exposerait leur vie. L'affaire est grave pour un régime qui tente de retrouver un crédit international. Mais les ratissages systématiques de l'armée, dans la région de Médéa, ne donnent rien. Un jour, on dit les moines et leurs ravisseurs se déployant vers Tablat, à l'est, un autre jour vers Alger, mais rien n'est jamais confirmé.

L'Algérie veut-elle tenir la France à l'écart ou n'a t-elle rien à annoncer? Dans ce relief de gorges et de cavernes, des groupes armés peuvent vivre clandestinement de longs mois. Avant l'enlèvement des moines, dans une sorte de tunnel, on avait retrouvé un quasi-hôpital et des réserves de nourriture pour six mois. Des magasins d'alimentation, des pharmacies sont régulièrement dévalisés. Alors, pour en savoir plus sur l'odyssée des moines, l'armée reporte ses espoirs sur des dissensions et des délations, mais les jours s'écoulent en vain.

LA FATWA DU GIA

Jusqu'au communiqué, numéro 43, portant le cachet de l'«émir» Djamel Zitouni, le 18 avril 1996, soit vingt-trois jours après l'enlèvement, et publié le 26 au Caire par le journal El Hayat. La revendication est enfin arrivée. Les moines sont en vie, détenus par un groupe apparemment organisé. Mais le chantage est évident: la France est tenue d'obtenir la libération d'Abdelhak Layada, un extrémiste extradé du Maroc et détenu à Alger. L'inquiétude est d'autant plus grande que la lettre du GIA est accompagnée d'une fatwah qui en dit long sur sa résolution. En substance, il y est affirmé que l'action des sept de Tibéhirine ne correspond pas à la définition des «moines» (quasiment des ermites) qu'en donne l'islam, que ce sont donc des «prisonniers de guerre », promis, selon le Coran, à l'échange, à l'esclavage ou à la mort. Si l'échange ne se fait pas avec Layada, ils seront égorgés. La logique de l'exécution des moines imprègne déjà ce communiqué.

Le 30 avril, un «messager», prétendant agir au nom du GIA, dépose un paquet à l'entrée de l'ambassade de France à Alger. Il exige un reçu, qui sera griffonné sur un papier à en-tête. Son paquet contient une cassette audio et une lettre rappelant les exigences du GIA. Dans la cassette, les voix de chacun des sept moines ont été enregistrées le 20 avril, comme le prouve un bulletin d'informations diffusé en fond sonore par la radio franco-marocaine Medi 1. Chacune des sept voix a été authentifiée par l'archevêque d'Alger. Elles sont claires et ne trahissent pas d'affolement. On devine même qu'une relation vaguement complice («Christophe, à ton tour de parler... Christian, c'est à toi») a pu s'établir entre les otages et leurs geôliers. Au point que certains milieux à Alger ont longtemps pensé que c'est probablement une autre équipe qui a procédé à leur exécution, le 21 mai. A moins d'une «bavure» de l'armée algérienne...

TETES TRANCHEES, ENTERRES, PUIS EXHUMES

Quoiqu'il en soit, l'ambassadeur a informé les autorités algériennes de l'existence de cette cassette, avant qu'un homme de la DST ne vienne s'emparer du document. Ensuite, le mystère s'épaissit. La cassette a-t-elle été remise à la sécurité militaire algérienne? Le contact a-t-il été repris avec le «messager » et si oui, comment? La France a-t-elle tenté d'entrer en relation directement avec le GIA? Celui-ci a-t-il pris le reçu de l'ambassade pour un début de négociations? S'il avait voulu préciser ses exigences et négocier, il avait d'autres moyens de le faire que d'envoyer un messager à l'ambassade à Alger. Le GIA le voulait-il ou a-t-il estimé qu'il avait obtenu ce qu'il voulait: montrer l'incapacité des autorités militaires à les maîtriser, réussir un coup d'éclat médiatique, semer la zizanie entre Alger et Paris?

Le projet d'exécution, évoqué dans la fatwah du 18 avril est implacablement mis en œuvre. Selon la version officielle, les moines ont eu la gorge tranchée et été décapités le mardi 21 mai, à la date annoncée le lendemain par un coup de fil à Medi 1, qui sera authentifiée par des médecins légistes. Les «restes» des moines ont été retrouvés le 30 mai, au bord d'une route à quelques kilomètres de Médéa. Il ne s'agissait que des têtes, ce qui pourrait confirmer l'hypothèse de la «bavure», l'armée algérienne cherchant à cacher les corps criblés de balles. Ces restes avaient été enterrés, puis exhumés, ce qui est contraire à toute règle en terre d'islam. Mais par qui? Par les GIA? Par les services algériens? Autant de questions qui se posent de nouveau, avec acuité, depuis les révélations aujourd'hui venues de France.

Henri Tincq

Image de une: plusieurs milliers de personnes se sont réunis pour une cérémonie du souvenir, une semaine après l'annonce du décès des sept moines. REUTERS


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