Monde

Sur la Syrie, ne pas se tromper de combat

Jean-Marie Colombani, mis à jour le 01.09.2013 à 18 h 44

Oui, le scepticisme des opinions publiques est réel. Oui, la Syrie est un théâtre d'opérations complexe. Oui, le scénario de l'après-riposte est opaque. Mais après les attaques chimiques de la fin août, ne rien faire serait la pire des solutions.

Une victime des attaques chimiques près de Damas, le 21 août 2013. REUTERS/Bassam Khabieh.

Une victime des attaques chimiques près de Damas, le 21 août 2013. REUTERS/Bassam Khabieh.

Si le Congrès américain l’autorise, il y aura, de la part des Etats Unis, avec à leur coté la France, l’Arabie saoudite et la Turquie, des représailles sous forme de frappes aériennes contre la Syrie de Bachar el-Assad, coupable à leurs yeux d’avoir utilisé des armes chimiques contre des populations civiles.

Les questions soulevées sont multiples: légalité et légitimité de ces frappes éventuelles compte tenu du blocage du Conseil de sécurité des Nations Unies; rôle et influence de ce que l’on dénomme l’Occident; incidence du refus britannique et du scepticisme des opinions, au sein desquelles la crainte l’emporte sur l’indignation; jeu mortifère de la Russie de Poutine; sort des batailles qui déchirent le monde arabe. La liste n’est pas limitative.

Mais, à l’allonger, on court le risque de perdre de vue l’essentiel: l’usage d’armes chimiques contre des populations innocentes. Ces armes que leur utilisation avait conduit à bannir au nom d’une loi internationale encore balbutiante, dès le lendemain de la Première Guerre mondiale. Le gazage d’une population civile est, en outre, un crime de nature particulière qui doit rester hors-la-loi. Ne rien faire serait donc accepter la banalisation de son usage, remis au goût de l’horreur par Bachar el-Assad.

Ce qui frappe le plus toutefois, c’est bien le scepticisme, voire l’hostilité d’une large fraction de l’opinion européenne, opposée à toute action militaire. Sauf que l’opinion se trompe. Elle croit, comme en Grande-Bretagne, où ce réflexe est particulièrement accusé, assister à un remake de l’Irak. Le prix à payer, du fait des folies de George W. Bush, est ainsi très élevé et risque de l’être pour longtemps. Fondé sur le mensonge des armes de destructions massives, l’expédition d’Irak, désastre stratégique, est la source principale de cette méfiance généralisée.

Or, l’Irak n’est pas la bonne comparaison. Plus pertinente serait l’analogie avec le Kosovo: c’est-à-dire une campagne de frappes aériennes déclenchée sous l’égide de l’Otan et non des Nations Unies, qui avait obligé les Serbes à se retirer. Et il n’a pas été indifférent que Milosevic ait été mis au banc de la communauté internationale: cela a aidé à la résolution politique du conflit.

A l’époque, Bill Clinton avait invoqué, à l’appui de cette campagne aérienne qui avait duré deux mois et demi, la nécessité d’éviter qu’il y ait cent mille morts au Kosovo. En Syrie, les cent mille morts sont déjà là. Force est de constater que ceux qui auraient voulu empêcher le massacre ont deux ans de retard…

Limites du précédent du Kosovo

La décision de Barack Obama de n’agir qu’après un vote formel du Congrès répond en tous cas à ce scepticisme ambiant. Le président américain cherche à se prémunir contre ce qu’il avait subi lors des opérations libyennes: les Etats-Unis avaient fortement appuyé l’initiative franco-britannique avant de faire marche arrière sous la pression du Congrès. Barack Obama cherche aussi à compenser la tiédeur de beaucoup de pays, dont la Grande-Bretagne, par une réaffirmation de légitimité intérieure. Reste à savoir quelles conditions mettra le Congrès à l’intervention demandée par le président américain.

Précisément, le précédent du Kosovo, invoqué par Obama, souligne les limites de ce qui est envisagé, à savoir des frappes aériennes limitées et brèves, de ce fait destinées à n’avoir qu’une portée symbolique. Or, pour qu’une telle opération soit utile, il faudrait qu’elle ait un objectif politique. Et surtout, il faudrait que soit envisagé «l’après».

Dans la période récente, la France et la Grande-Bretagne, aidées des Etats Unis, sont intervenues en Libye. L’opération militaire a réussi et avait atteint son but avec la chute de Kadhafi. Mais «l’après» n’ayant été ni pensé, ni organisé, ni accompagné, la France a du reprendre les armes au Mali, où s’étaient déplacés et déployés hommes et armes djihadistes venus de Libye.

La Syrie est bien sûr un théâtre d’opérations plus complexe. Une bonne part de la réticence des opinions vient d’ailleurs du fait que les oppositions syriennes, un peu comme l’avaient été les oppositions tchéchènes, ont été pénétrées par des djihadistes proches d’al-Qaida. Ce fait est avéré.

Cela rend particulièrement difficile d’aider le Conseil national syrien. Mais on oublie un peu vite que Bachar el-Assad est si fort parce qu’il est aidé de pasdarans iraniens et de miliciens du Hezbollah, lesquels, en matière d’extrémisme, n’ont rien à envier aux djihadistes qui le combattent.

Au reste, l’énoncé de cette complexité suffit à expliquer une part non négligeable de l’hostilité ambiante à toute intervention. En substance, la réaction est celle-ci: pourquoi ne pas les laisser s’entretuer sans nous en mêler? Ce que Jean-Pierre Chevènement exprime lorsqu’il explique qu’il ne faut pas entrer dans cette «guerre de religion». Un autre motif d’hostilité, explicité cette fois par François Bayrou, tient à la sensibilité chrétienne qui, sur place, a pris fait et cause pour Bachar el-Assad.

Un scénario d'après-riposte opaque

Le contexte international rend aussi opaque le scénario de l’après-riposte. Face aux Etats-Unis, en effet, s’est constitué un axe Russie/Iran/Syrie qui paraît aujourd’hui victorieux. Face à cet axe, Barack Obama a paru pusillanime, sans autre option que des protestations verbales, au point d’avoir tracé il y a un an une «ligne rouge», l’usage d’armes chimiques, laquelle avait été déjà franchie sans être sanctionnée.

Il y a deux ans, au commencement de ce qui était alors une protestation démocratique et à dominante laïque, Barack Obama avait refusé de s’engager là où la solution d’une no fly zone, suggérée par ceux qui voulaient prévenir un bain de sang, eût été préférable aux atermoiements du gouvernement américain. Il est vrai qu'Obama a rappelé lui-même qu’il avait été élu pour mettre fin à deux guerres, en Irak et en Afghanistan, et qu’il lui était donc particulièrement difficile d’envisager des actions militaires.

Le prix à payer est ici une perte de crédibilité qui ne peut qu’encourager l’Iran dans son propre programme nucléaire. Ce n’est pas là le moindre enjeu de cette guerre civile syrienne qu’avec l’usage des gaz Bachar el-Assad aura réussi à internationaliser. En tous cas, au point où nous en sommes, comme le dit Hubert Védrine, «la pire des solutions serait de ne rien faire».

S’agissant plus spécifiquement de la France et de la Grande-Bretagne, pays qui ont été, non pas suivistes à l’égard des Etats-Unis, mais bel et bien en pointe dans l’alerte comme dans l’initiative diplomatique (c’est la France qui, la première, a reconnu le Conseil national syrien), il se produit un curieux chassé-croisé. L’éditorial du Financial Times l’exprime sans ambages en écrivant, en substance, que lorsque la France est prête à l’usage de la force contre un dictateur meurtrier, et que la Grande-Bretagne ne l’est pas, il est difficile de ne pas craindre pour le futur de la Grande-Bretagne en tant qu'«acteur global». La tonalité, en Grande-Bretagne, est d’ailleurs d’expliquer que la décision des députés britanniques de refuser à leur gouvernement une action militaire «réduit la taille de la nation».

On est là sans doute au cœur de la réaction à l’événement d’un François Hollande qui est, à juste titre, hanté par la crainte du déclin. Ne place-t-il pas constamment la politique de désendettement sous l’obligation, pour la France, de recouvrer «sa souveraineté»? C’est pourquoi, du Mali à la Syrie, il n’hésite pas à se placer en avant, persuadé, comme François Mitterrand, qu’il entre dans le mandat qu’il a reçu de faire en sorte que «la France puisse tenir son rang».

Jean-Marie Colombani

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