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Méchantes ombres cancérigènes sur la cigarette électronique

Photo prise à Paris d'une cigarette électronique. REUTERS/Christian Hartmann.

Photo prise à Paris d'une cigarette électronique. REUTERS/Christian Hartmann.

Démenties par les experts, les récentes affirmations de 60 millions de consommateurs sur les dangers de la e-cigarette reflètent les contradictions et la schizophrénie des politiques sanitaires actuelles vis-à-vis des addictions légales.

Rebondissement dans l’affaire de la cigarette électronique. 60 millions de consommateurs, mensuel de l’Institut national de la consommation (INC), l’accuse d’être «potentiellement cancérigène».

La revue consumériste n’apporte toutefois aucune véritable preuve scientifique. Ses affirmations sont démenties par les experts et les recherches spécialisées déjà menées sur ce sujet. Le mensuel ne réclame d’ailleurs pas l’interdiction de la cigarette électronique mais demande qu’elle fasse l’objet de recherches indépendantes plus poussées.

Les spécialistes de l’addiction au tabac commentent tout cela en ordre dispersé et semblent une fois de plus dépassés. Pour les uns, vapoter est infiniment moins nocif que fumer et pourrait aider au sevrage. Pour les autres, la cigarette électronique brouille gravement le seul objectif médical qui vaille: l’arrêt total, radical et définitif de toute forme de consommation.

Quant aux responsables de la santé publique, ils se taisent, pris au piège que tendent toutes les drogues licites et fortement taxées: comment raisonnablement organiser l’abstinence quand leur consommation rapporte des sommes considérables à l’Etat? De ce point de vue, la cigarette électronique est un parfait révélateur des contradictions et de la schizophrénie des politiques sanitaires vis-à-vis des addictions légales.

«Substances très préoccupantes»

Dans sa livraison de septembre, 60 millions de consommateurs révèle donc que le vapotage (auquel s’adonnent désormais entre 500.000 et 1 million de Français) «ne serait pas aussi inoffensif qu’on voudrait bien nous le faire croire». «On»? Les fabricants de cigarettes électroniques et les zélateurs du vapotage. Les cigarettes électroniques pourraient bien «émettre des composés potentiellement cancérogènes», écrit la revue, qui dit avoir «testé une dizaine de modèles, jetables ou rechargeables».

On passera sur les broutilles habituelles (étiquetage pas toujours conforme, absence de bouchon de sécurité sur certaines recharges) pour l’essentiel:

«Si jusqu’à alors, les études menées sur les vapeurs d’e-cigarettes n’avaient jamais mis en évidence de molécules cancérogènes en quantité significative, nos analyses démontrent pour la première fois que les vapeurs de certaines marques contiennent des substances très préoccupantes, parfois même en quantité plus importante que dans certaines cigarettes conventionnelles!»

Egalement dénoncées, la molécule toxique acroléine «à des teneurs qui dépassent même parfois celles que l’on peut mesurer dans la fumée de certaines cigarettes» ainsi que des traces de métaux «potentiellement toxiques» (nickel, chrome ou antimoine). «Ce n’est pas une raison pour les interdire, affirme toutefois Thomas Laurenceau, rédacteur en chef du magazine. C’est une raison pour mieux les contrôler.» Il est vrai que l’on comprendrait assez difficilement que l’on interdise la cigarette électronique au nom de sa cancérogénicité potentielle et que l’on continue à laisser le tabac, cancérogène majeur, en vente libre.

Liens d'intérêt et apports scientifiques

La prise de position de la revue de l’INC a aussitôt été vivement critiquée sur Internet, à la fois pour ses zones d’ombre, ses failles méthodologiques et ses extrapolations sanitaires dramatisées et quelque peu racoleuses. Elle coïncidait avec la publication d’un dossier de son concurrent l’UFC-Que Choisir qui n’aboutissait nullement aux mêmes conclusions.

Des blogueurs spécialisés rappellent aussi une étude rigoureuse publiée en mars dernier dans Tobacco Control aboutissant à des conclusions radicalement opposées pour ce qui est des composés des vapeurs inhalées par les vapoteurs. D’autres blogueurs influents vont plus loin, comme le Dr Dominique Dupagne sur son site atoute.org:

«Avant toute chose, il y a un problème de liens d’intérêts. L’INC, qui édite la revue 60 millions, est subventionnée majoritairement par le ministère des Finances, qui nomme également ses administrateurs. Le ministère des Finances perçoit les taxes sur les ventes de tabac, en baisse en 2013 pour la première fois. Je n’accuse pas les journalistes d’avoir orienté leur travail, je constate simplement un conflit d’intérêt majeur et inacceptable, surtout pour un dossier qui a engagé des dépenses de recherche conséquentes.

Qu’apporte l’INC pour inquiéter ainsi des centaines de milliers d’utilisateurs français et pour contredire la publication scientifique de Tobacco Control? Rien. […] Nous sommes donc confrontés à bricolo et bricolette qui jettent le doute sur un progrès de santé publique majeur et qui oublient de signaler que les principaux cancérigènes sont les goudrons et les oxydes de carbone, absents de la cigarette électronique. C’est un peu comme si l’INC tirait à boulets rouges sur la bière sans alcool en expliquant que le sucre peut être "potentiellement" mauvais pour les futurs diabétiques.»

Deux jours plus tard, la rédaction de 60 millions est revenue sur son sujet. Il s’agissait de calmer les foules de vapoteurs qu’elle avait inquiétées –sans parler des fumeurs tentés par les vapeurs et qui trouvaient là une justification durable pour ne pas passer au vapotage.

Même rhétorique, pourtant: les analyses pratiquées dans les vapeurs issues des cigarettes électroniques ont bien permis de déceler des «composés potentiellement cancérogènes». Puis: «Nous ne demandons pas l’interdiction de la cigarette électronique. Nos résultats ne le justifient pas.» Comprenne qui pourra.

Infiniment moins nocive

L’initiative de la revue de l’INC reproduit à trois mois de distance les effets des décisions annoncées par la ministre de la Santé Marisol Touraine après la remise par le Pr Bertrand Dautzenberg, président de l’Office français de prévention du tabagisme, du rapport qu’elle lui avait demandé. Interdiction à venir de la publicité et de la vente aux mineurs. Interdiction de vapoter dans les lieux affectés à un usage collectif. Le gouvernement considère la cigarette électronique comme une variante du tabac, la fiscalité en moins.

60 millions de consommateurs ou pas, la e-cigarette est pourtant infiniment moins nocive que la bonne vieille clope. Et à la différence du tabac inhalé, elle ne présente pratiquement aucun danger pour les personnes qui sont à proximité des «vapoteurs».

Pour autant, la ministre de la Santé trouve qu’elle ressemble «furieusement» à la cigarette de tabac. Les volutes qu’elle génère, la gestuelle qu’elle suscite: tout en elle hérisse les intégristes de la lutte anti-tabac, qui sortent renforcés des affirmations hautement médiatisées de la revue de l’INC. Et peu importe ici les arguments des anti-tabac pragmatiques: vapoter est bien différent de fumer et comporte de considérables avantages pour la santé publique.

No man’s land sanitaire et réglementaire

Chez les rétifs à la cigarette électronique, on ne hiérarchise pas les priorités. On n’entreprend ni ne finance les études médicales et scientifiques que réclame le principe de précaution. On se borne à invoquer son fantôme (l’inaction) pour justifier les interdictions.

Ni «produit de santé» (uniquement vendu en pharmacie), ni «produit dérivé du tabac» (monopole des buralistes), la cigarette électronique évolue dans un no man’s land sanitaire et réglementaire. La puissance publique laisse faire en déconseillant. Comme pour le tabac, qui tue prématurément 200 personnes par jour en France.

Les choses vont s’accélérer: il faudra bientôt compter avec les appétits affichés par plusieurs des multinationales du tabac face à ce marché en évolution rapide et qui leur échappe. Si les bénéfices sont au rendez-vous, elles ne verront aucune nuance entre les inoffensives vapeurs d’eau et la sale fumée goudronnée cancérigène.

Jean-Yves Nau

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