Syrie: la première guerre lancée sur YouTube?

Si des attaques ont lieu bientôt contre le régime Assad, cela sera aussi parce que des activistes syriens ont tourné et mis en ligne des vidéos de l'attaque chimique. Et ont quasiment tous payé leur courage de leur vie.

Les images ont afflué quelques heures seulement après l’attaque chimique du 21 août dans les faubourgs de l’est de Damas. Et elles n’ont pas tardé à atteindre les plus hautes sphères du pouvoir américain.

«En tant que père, je ne peux m’enlever de la tête cette image d’un homme qui tenait son enfant mort dans les bras, pleurant tandis qu’autour de lui le chaos se déchaînait», s’est indigné le secrétaire d’État John Kerry dans son discours exalté du 26 août. «Les images de familles entières mortes dans leur lit, sans une goutte de sang ou même une blessure visible; des corps qui se tordent, pris de spasmes, une souffrance humaine que nous ne pourrons jamais ni ignorer, ni pardonner.»

Les médias sociaux comptent aussi pour une part importante dans l’évaluation de l’attaque par les renseignements britanniques. Les vidéos ont fait qu'«il y a peu de doute sérieux que des attaques chimiques ayant fait de nombreuses victimes... se soient produites» à Damas, peut-on lire dans une lettre ouverte adressée au Premier ministre David Cameron par le président du service des renseignements britanniques.

Les activistes locaux qui ont tourné ces vidéos ont donc accompli ce que des années de harcèlement par l’opposition syrienne officielle avaient échoué à faire —pousser le monde au bord de l’intervention militaire contre le régime de Bachar el-Assad. Le constant accroissement du nombre de morts —aujourd’hui à plus de 100.000, et il augmente rapidement— n’a pas réussi à motiver une action internationale; les images d’enfants morts alignés en rangées bien nettes après l’attaque, en revanche, ont visiblement saisi aux tripes la conscience mondiale. Et le sentiment d’indignation est si grand qu’il pourrait lancer les États-Unis dans la guerre.

«Aucun n’est revenu»

L’œuvre de ces vidéastes syriens amateur leur a coûté très cher.

L’activiste Razan Zaitouneh, qui dirige le Centre de documentation des violations des droits en Syrie, nous a raconté que son équipe s’était rendue à toute vitesse à Zamalka, dans la banlieue de Damas, juste après qu’une attaque aux armes chimiques y ait été signalée le 21 août. Le service média du comité de coordination local de Zamalka, auteur de vidéos dans la région mises en ligne pour les montrer au monde, s’est également rué sur les lieux. Selon Zaitouneh, tous ses membres, sauf un, l’ont payé de leur vie.

«Les attaques chimiques, le premier jour du massacre, ont tué de nombreux activistes des médias dans la coordination de Zamalka parce qu’ils ont inhalé les gaz toxiques», a confié à Zaitouneh Mourad Abou Bilal, l’unique survivant, dans une interview diffusée sur —devinez quoi— YouTube. «Ils sont allés filmer et recueillir des informations sur l’attaque chimique, mais aucun n’est revenu.»

Les vidéos ont rapidement levé les doutes des analystes des renseignements américains sur le fait que des armes chimiques aient été utilisées lors des attaques du 21 août. Elles montrent des enfants aux pupilles contractées convulser et lutter pour respirer —signes typiques d’une exposition au gaz sarin. On y voit également les vestiges des roquettes utilisées pour envoyer le gaz, largement intactes. Si elles avaient été chargées de munitions explosives conventionnelles, elles auraient été davantage détruites lors de l’impact.

Puissance de YouTube

Ce n’est pas la première fois que des activistes tentent d’exploiter la puissance de YouTube pour faire avancer leur cause, mais c’est sans doute la plus fructueuse. Pendant la guerre de septembre 2009 à Gaza, les forces militaires israéliennes avaient engagé des vidéastes pour tenter de prouver qu’elles n’attaquaient que les positions du Hamas, et non des mosquées ou des écoles sans défense. L’armée israélienne eut de nouveau recours à cette stratégie en mai 2010 après son raid mortel contre une flottille à destination de la bande de Gaza, postant une vague de vidéos destinées à prouver que ses soldats avaient agi de façon responsable.

Bien sûr, toutes les vidéos virales n’ont pas joué en faveur de l’opposition. L’une des plus tristement célèbres du conflit montre un rebelle au nom de guerre d’Abou Sakkar manger le poumon d’un combattant pro-Assad. «Mon message au monde est que si le carnage ne cesse pas en Syrie, toute la Syrie deviendra comme Abou Sakkar», dit-il en guise d’explication.

Un certain nombre de réseaux professionnels de distribution sont nés au sein de la communauté des activistes syriens pour s’assurer que l’opposition peut envoyer son message au monde. Rami Jarrah, fondateur de l’ANA New Media Association, est un activiste depuis longtemps impliqué dans les médias, et il ne revient toujours pas de la manière dont les réseaux ont évolué depuis les premiers jours de l’insurrection. «Au tout début, c’était surtout des personnes isolées... ces médias, la plupart n’étaient pas vraiment des services, plutôt des gars avec des ordinateurs portables», se rappelle-t-il.

Aujourd’hui, beaucoup de villages contrôlés par l’opposition disposent de services de médias pourvus de connexions satellites à Internet et de logiciels pour télécharger en toute sécurité. Et ils reçoivent de l’aide de l’étranger.

Activistes dans les pays voisins

Si les vidéos des attaques chimiques du 21 août ont été diffusées si rapidement, dit Jarrah, c’est notamment grâce à la présence d’activistes en dehors du pays. Les équipes médias sur le terrain téléchargeaient les vidéos sur un compte Dropbox appartenant à des activistes de pays voisins, qui les ont traduites et téléchargées sur YouTube pour qu’elles puissent être vues par tous.

L’association de Jarrah gère une radio diffusée dans les gouvernorats de Deir Ez-Zor et de Racca, et qui devrait arriver à Damas dans les prochaines semaines. Elle traduit également des vidéos décisives visant à récuser ce que l’association considère comme une vision occidentale erronée du conflit syrien.

Jarrah donne l’exemple d’une vidéo montrant une unité de l’Armée syrienne libre dans le gouvernorat de Latakia, en train de dialoguer avec des habitants alaouites de la région pour apaiser leurs craintes suscitées par la présence des rebelles. «Pour un public international qui entend parler de violences sectaires partout et entend dire que l’Armée syrienne libre ne fait que tuer des gens, cette vidéo est utile», explique-t-il.

Beaucoup des vidéos qui ont eu un impact à Washington ne contiennent cependant pas de message politique mais renferment des indices sur l’évolution du conflit militaire. Jeff White, qui a travaillé 34 ans à l’Agence du renseignement de la défense (DIA) et collabore aujourd’hui au Washington Institute for Near East Policy, qualifie ces vidéos de «sources primordiales» d’informations. «Elles nous montrent comment se battent [les rebelles], différemment d’autres sources d’informations», expose-t-il.

White explique que les vidéos ont commencé à devenir des sources d’informations pendant la guerre en Libye mais ne sont devenues une source-clé pour lui que lorsque le carnage en Syrie a pris de l’ampleur. «Je ne crois pas qu’il y ait d’autres cas tels que celui-là.... Autrefois nous devions envoyer des agents ou des forces en reconnaissance pour obtenir ce genre de données», précise-t-il.

Washington a investi dans ces outils

Le gouvernement des États-Unis reconnaît depuis longtemps le potentiel des médias sociaux dans le cadre des renseignements. Washington a lourdement investi dans des outils destinés à protéger ceux qui diffusent des informations sensibles et à exploiter ces données une fois qu’elles sont distribuées.

Le bras financier de la CIA soutient une entreprise qui passe au crible des milliers de blogs et de comptes Twitter pour mieux comprendre les liens entre les gens, les organisations et les événements, et qui prédit ensuite ce qu’il va se passer. Le département d’État a quant à lui prodigué des millions de dollars pour développer des systèmes comme le logiciel de routage anonyme Tor et le programme Psiphon, qui permettent de contourner les blocages et qui aident aujourd’hui les activistes en Syrie à se connecter tout en restant anonymes.

Naturellement, ce genre de reportage a ses limites. Les analystes de l’attaque du 21 août dans les faubourgs de l’est de Damas ont souligné que la plupart des victimes montrées dans les vidéos étaient des femmes et des enfants —probable tentative par leurs auteurs de susciter une plus grande sympathie chez le public. White avance que les informations contenues dans les vidéos doivent être inscrites dans le contexte d’autres reportages sur le conflit si l’on veut comprendre plus pleinement les événements sur le terrain.

Mais pour le meilleur ou pour le pire, ce genre de reportage semble destiné à se perpétuer. Et si l’armée américaine entreprend des démarches agressives contre Assad, cela sera en partie grâce aux braves qui ont couru vers le lieu d’une attaque chimique au moment où tous les autres fuyaient.

David Kenner

Traduit par Bérengère Viennot