Monde

300 m2, 5 chambres, 169.000 euros... Il faut acheter à Flint, Michigan.

Slate.com, mis à jour le 10.07.2009 à 7 h 36

Pourquoi je veux acheter une maison dans la ville la plus déprimante des Etats-Unis

FLINT, Michigan – Je dors à même le sol dans la maison vide d'un ami, dans un quartier proche du centre où s'alignent des constructions de style victorien à des degrés de rénovation plus ou moins avancés, des terrains où une végétation anarchique a repris ses droits et des taudis condamnés à l'aide de planches de bois. À l'angle de la rue se trouve un squat de drogués, et quelqu'un s'évertue à déposer dans le jardin une petite bouteille vide de Seagram's Wild Grape (pour les non initiés, c'est une «vodka aromatisée de toute première qualité».)

Le parquet à l'ancienne étant solide et à l'ancienne, mon tapis de sol et mon sac de couchage ne font pas vraiment l'affaire. À deux heures du matin, un bruit sourd m'a réveillé en sursaut, et j'ai fini, le trouillomètre à zéro, par somnoler blotti contre une batte que j'avais achetée dans un magasin d'occasions à mon arrivée en ville. Ce matin, j'ai été définitivement réveillé par une sirène de police.

Mais avant de passer pour un George Orwell de seconde zone qui tenterait d'écrire un Dans la Dèche à Paris et à Londres, version «Rust Belt» [«ceinture de la rouille»], comme on appelle cet ancien bastion de la sidérurgie, permettez-moi cette précision : la maison dans laquelle je campe est l'ancienne demeure, totalement restaurée, de Charles W. Nash, président de General Motors de 1912 à 1915. Contrairement à de nombreuses maisons désertées de Flint, elle possède l'eau courante et l'électricité. Pour une raison qui m'échappe, l'habitation a été peinte en rose, ce qui anéantit toutes mes chances de me présenter comme un nouveau Charles Bukowski passionné d'industrie automobile moribonde.

Acheter une maison dans la ville la plus déprimante des Etats-Unis

Cela fait 20 ans que Michael Moore a immortalisé le lieu de naissance de General Motors comme une ville dont les habitants désespérés vendent des lapins «à dorloter ou à manger». Roger et moi est sorti [aux États-Unis] à l'époque où j'ai quitté Flint pour m'installer à San Francisco. Aujourd'hui, ma ville natale affiche un taux de chômage à deux chiffres, et les responsables politiques locaux caressent l'idée d'amputer l'agglomération en détruisant des quartiers entiers qu'il s'agirait de «rendre à la nature».

Je suis revenu avec en tête une idée saugrenue : acheter une maison.

Ayant traversé toutes les épreuves réservées à un acquéreur de maison à San Francisco, je ne nierai pas l'attrait d'un endroit où des agents immobiliers au bout du rouleau peuvent brader les propriétés à la douzaine. Mais je ne cherche pas seulement une maison à bas prix : je suis attaché à Flint de manière viscérale. Je veux faire quelque chose, n'importe quoi, pour aider ma ville natale. Peut-être une «maison de vacances» dans l'une des villes considérées comme les plus déprimantes d'Amérique pourra-t-elle insuffler un peu de vie dans l'économie locale. Mais après 15 ans passés à San Francisco, que l'on décrit parfois comme une île de 127 kilomètres carrés perdue dans un océan de réalité, j'ai peur de m'être déraciné, d'avoir quelque peu dérivé de la ville sidérurgique dans laquelle étaient arrivés mes grands-parents au début du 20e siècle.

Pourquoi cette peur ? Parce qu'il m'arrive de me plaindre du prix élevé des avocats bio ; parce qu'après avoir appris à conduire dans une Buick Electra 225, je possède aujourd'hui une Toyota Camry 4-cylindres de pépé. Et puis, parce que je suis tellement flippé dans la ville de mon enfance que je dors avec une batte.

Lundi matin, me voici embarqué par une journée pluvieuse dans l'habitacle inconfortable d'une Jeep Rubicon d'un vert pimpant, pour faire le tour de Flint avec deux agents immobiliers. Jennifer Tremaine est au volant, pendant que Ryan Eashoo, qui a acheté sa première maison en ville à 17 ans tout juste, est recroquevillé sur le siège arrière. Le tout forme un mélange indigeste de nostalgie, de propriétés délabrées et de léger mal de cœur.

La première chose qui m'est confirmée est que les maisons vendues à 1 000 $ [718 €] maximum sur eBay se situent dans les coins les plus sinistrés et les plus dangereux de la ville, dont mon ancien quartier, Civic Park. Une tuyauterie, un vitrage et un toit intacts sont du domaine de l'improbable. Du reste, il existe moult maisons plus petites mais indemnes dans des zones bien plus vivables où l'on peut s'aventurer après la nuit tombée. Nous passons devant l'une d'elle : 90 mètres carrés sur Cadillac Street, près de l'université de Kettering. Mise en vente à 54 000 $ [38 770 €] en 2003, elle a été vendue à découvert en février dernier à 7 000 $ [5 025 €].

Mais avec un Californien dans une Jeep, on ne s'attarde pas longtemps sur les modestes foyers construits pour les ouvriers de l'automobile. Bien vite, nous nous retrouvons donc dans le meilleur quartier de Flint, derrière Miller Road, qui regroupe les plus illustres demeures édifiées avec le bas de laine de General Motors. Lors de ma douloureuse phase adolescente «Gatsby le Magnifique», quand j'aimais à porter des chaussures de swing bicolores et des pantalons patchwork, je rêvais de vivre dans l'un de ces palaces plutôt que dans notre petite maison à bardage vert pâlot. Apercevant la demeure démesurée d'un ami d'enfance, qui a été agrémentée d'une piscine, je demande à Jennifer si la famille y vit toujours.

«Non, on l'a vendue l'an dernier à une teaseuse pour 190,» m'apprend-elle.

«Vous voulez dire à une danseuse de charme ? Pour 190 000 $ [136 000 €] ?»

«Oui, elle a fait une bonne affaire. Avec un boulot décent, une bonne gestion de son argent, un peu d'épargne et des factures à jour, on peut tenir le monde dans sa main, à Flint.»

(Plus tard dans la journée, je vérifie le descriptif de la propriété : 360 mètres carrés, 5 chambres, 4 salles de bains, 3 cheminées, 60 ares de jardin paysager.)

Quelques minutes plus tard, je suis transporté dans le vestibule de marbre d'une maison voisine, qui appartient à l'ancien rédacteur en chef du Flint Journal, lequel, après avoir remercié une grosse partie de la rédaction, ne paraît plus que trois jours par semaine. Le propriétaire des lieux a retrouvé un emploi à Ann Arbor [Michigan], mais sa maison de 290 mètres carrés, avec cuisine neuve, lustre dans la salle à manger et plancher en acajou marqueté, ne trouve pas preneur à 236 000 $ [169 000 €]. Si la maison de la teaseuse peut faire office de référence, nul doute que l'industrie de la presse réalisera des profits mirobolants avant que le propriétaire n'en tire ce prix.

«On me demande souvent pourquoi je vis à Flint,» commente Eashoo en me montrant les poutres au plafond et la cheminée du vaste salon. «En plus du fait que j'adore vivre ici, tout est donné! On peut s'offrir des vacances en Floride et des weeks-ends à Chicago.»

San Francisco VS Flint

Même si je ne veux pas devenir l'un de ces San Franciscains qui évoque son expérience immobilière à tout bout de champ, à Flint, la tentation est trop forte. Je raconte ainsi comment ma copine et moi avons fait neuf offres non retenues, dont l'une dépassée de 123 000 $ [88 000 €], lorsque nous essayions de faire une incursion dans l'immobilier en 2004, période de brève parenthèse baissière du marché. Notre capacité d'emprunt était fixée à 550 000 $ [394 000 €], précisé-je, et nous ne voulions pas grignoter notre épargne pour l'acompte.

Je baisse la voix pour faire monter le suspense quand j'annonce que nous nous apprêtions à renoncer... quand nous sommes tombés sur une maison de 65 mètres carrés à Bernal Heights ! La propriétaire avait tout rénové elle-même, et les autres acheteurs intéressés étaient des promoteurs qui comptaient détruire la propriété pour reconstruire. Nous lui avons donc écrit une lettre sirupeuse expliquant que nous étions tombés amoureux de l'endroit au premier coup d'œil, et que nous serions honorés de vivre dans une maison si délicieusement restaurée. (En omettant de mentionner les 25 000 $ [18 000 €] de travaux de fondation que nous savions nécessaires, ou le fait que les murs tremblaient quand on marchait trop vite dans la maison.)

Je suis fier de mon histoire, qui prouve à mes yeux qu'un couple dont les revenus sont largement inférieurs à 100 000 $ [71 000 €] peut conquérir le marché immobilier de la ville mythique à force d'économies, de volonté féroce et de prêts à taux zéro passablement douteux. (Faire une croix sur les dîners au restaurant et l'épargne-retraite est également recommandé.) Cependant, je constate rapidement que les habitants de Flint se demandent comment un type visiblement intelligent, qui a fait ses lettres dans l'école catholique locale, peut se révéler aussi magistralement crétin.

«65 mètres carrés ?» demande incrédule, Bill Gainey, un pilote professionnel avec qui je déjeune un jour, et qui se balade dans une Buick Century 1956 déglinguée. «Ma salle de bal est plus grande que ça.»

Vous avez bien lu : l'ancienne demeure de l'entrepreneur en bois Hiram Smith, 670 mètres carrés en plein centre-ville, possède une salle de bal ; et une porte d'entrée de 3 mètres de haut ; et un vestibule de 12 mètres de long ; et plus de 70 fenêtres (mais j'ai perdu le compte). Bill avoue piteusement l'avoir achetée pour 250 000 $ [179 000 €] en 2007. Il est un peu gêné : il pense qu'il l'a payée trop cher. Et il pense de toute évidence que je suis un peu timbré. Il a probablement raison sur ces deux points.

Gordon Young

(Gordon Young tient le blog Flint Expatriates4)

Cet article, traduit par Chloé Leleu, a été publié sur Slate.com le 18/06/2009
crédit: wikimedia commons/vue de la skyline de Flint, downtown
Slate.com
Slate.com (483 articles)
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte