Monde

Syrie: les États-Unis savaient qu'une attaque chimique était imminente

Foreign Policy, mis à jour le 31.08.2013 à 10 h 11

Trois jours avant les faits, les agences de renseignement disposaient d'informations montrant que le régime syrien préparait une attaque létale

Un rescapé des attaques chimiques présumées en Syrie, le 21 août 2013. REUTERS/Bassam Khabieh.

Un rescapé des attaques chimiques présumées en Syrie, le 21 août 2013. REUTERS/Bassam Khabieh.

Trois jours avant les faits, les agences de renseignement américaines disposaient d'informations montrant que le régime syrien préparait une attaque chimique létale, responsable de plus d'un millier de morts et d'une probable intervention militaire américaine en Syrie.

La nouvelle –révélée dans le cadre d'un communiqué officiel général sur la Syrie émanant du renseignement américain, publié vendredi 30 août– soulève bon nombre de questions embarrassantes pour le gouvernement américain. Avant tout, pourquoi n'a-t-il pas averti l'opposition syrienne de l'imminence de cette attaque?

Dans l'après-midi de vendredi, lors d'une conférence téléphonique avec des journalistes, de hauts responsables du gouvernement n'ont pas précisé si cette information avait été communiquée aux groupes rebelles avant l'attaque. Et une porte-parole de la Maison Blanche a refusé tout commentaire sur cette éventualité.

Mais certains membres de l'opposition syrienne commencent déjà à tirer à boulets rouges contre le gouvernement américain pour n'avoir pas su agir à temps et éviter la pire attaque chimique depuis un quart de siècle. «Si vous saviez, pourquoi n’avoir rien fait?», a demandé Dishad Othman, un militant syrien et expert en communications sécurisées venant récemment d'émigrer aux États-Unis. Il a ajouté qu'aucun de ses contacts n'avait été prévenu, de quelque manière que ce soit, avant l'attaque au gaz neurotoxique –et ce même si tout le monde craignait depuis longtemps ce genre d'offensive.

Razan Zaitouneh, une militante de l'opposition habitant Douma, l'une des villes frappées le 21 août, a expliqué n'avoir reçu aucune information sur l'imminence d'une attaque chimique aussi colossale. «Même au moment [de l'attaque], nous avons pensé qu'il s'agissait d'un bombardement normal, ciblé et peu conséquent», nous a-t-elle précisé dans un message instantané. Tout a changé quand «nous avons commencé à entendre parler du nombre de victimes». «C'est incroyable qu'ils n'aient rien fait pour avertir la population ou tenter d'arrêter le régime avant ce crime», a-t-elle ajouté.

«Dans les trois jours précédant les faits, nous avons recueilli des renseignements émanant de sources humaines, de communications interceptées et de données géospatiales révélant des opérations effectuées par le régime syrien que nous avons considérées comme liées à la préparation d'une attaque à l'arme chimique», précise le rapport du renseignement américain, rendu public vendredi par l'administration Obama.

«Des sources multiples et diverses indiquent que le régime a bien mené une attaque de missiles et d'artillerie contre la banlieue de Damas aux premières heures du 21 août», poursuit le rapport. Des informations satellites indiquent que les armes ont été lancées de zones contrôlées par le régime, pour toucher des quartiers contestés ou aux mains des rebelles.

Degré de confiance élevé

Les conclusions du renseignement américain se fondent sur «une quantité substantielle d'informations», dont des images satellites, des communications interceptées ainsi que des témoignages provenant du lieu de l'attaque et publiés sur les réseaux sociaux.

«Notre degré de confiance élevé est la position la plus sérieuse que peut adopter la communauté du renseignement américain en l'absence d'une confirmation formelle», précise le rapport. «Nous allons continuer à chercher des informations complémentaires afin de parfaire notre compréhension de cet événement.»

Avant le 21 août à Damas, il a déjà été fait état d'attaques à l'arme chimique en Syrie. Mais les États-Unis peuvent aujourd'hui compter sur une mine de nouveaux renseignements pour pouvoir affirmer la culpabilité du gouvernement syrien.

Nous révélions récemment que le renseignement américain avait intercepté un appel téléphonique paniqué entre un dignitaire du ministère syrien de la Défense et le responsable d'une unité d'armes chimiques, quelques heures après l'attaque. Le ministère demandait au militaire de s'expliquer sur l'offensive et son emploi d'un agent neurotoxique. Ces conversations ont permis de convaincre les responsables américains de la responsabilité du régime syrien.

>>> A lire aussi: «Syrie: un appel intercepté par les Etats-Unis prouve l'utilisation de gaz neurotoxique»

Les nouvelles conclusions du renseignement américain ne permettent pas encore de savoir si l'attaque émane des plus hauts rangs du gouvernement ou si elle est l’œuvre d'un officier franc-tireur. Mais vendredi après-midi, le secrétaire d’État américain John Kerry ne laissait aucun doute sur le fait que l'administration Obama tient le président syrien Bachar el-Assad pour responsable. «Lisez par vous-mêmes le verdict auquel est parvenue notre communauté du renseignement sur l'attaque à l'arme chimique infligée par le régime d'Assad», a -t-il déclaré Kerry.

Selon les États-Unis, 1.429 personnes ont été tuées dans cette attaque, dont 429 enfants. Des chiffres qui correspondent au bilan donné vendredi par un groupe de l'opposition syrienne. Un autre rapport, émanant cette fois-ci du Comité conjoint du renseignement britannique, donne une estimation bien plus basse, avec un minimum de 350 morts. Les Américains ont précisé que le bilan final «allait certainement évoluer à mesure que nous obtiendrons davantage d'informations».

Sources diverses et vérifiables

En publiant ce rapport, l'administration Obama cherche à assurer aux Américains que ses conclusions se fondent sur des sources diverses et vérifiables, y compris des témoignages publics, et que la communauté du renseignement ne réitère pas ses erreurs de 2003, quand elle avait estimé à tort que l'Irak possédait des armes chimiques. «Les choses ne vont pas se répéter», a déclaré Kerry, soulignant ainsi que les renseignements sur les attaques syriennes avaient été vérifiés et contrôlés.

En plus des images satellites et des signaux interceptés, le rapport se fonde par ailleurs sur des «milliers de témoignages sur les réseaux sociaux» publiés dans les heures suivant l'attaque, et fait remarquer qu'ils proviennent «d'au moins douze points différents, situés dans la région de Damas».

Kerry a lui aussi mis l'accent sur le nombre considérable de témoignages. Quatre-vingt-dix minutes après l'attaque, «l'enfer s'est répandu sur les réseaux sociaux» a-t-il déclaré, soulignant que les témoignages s'associaient souvent à des photos ou des vidéos où l'on pouvait voir certaines victimes le regard hébété, d'autres l'écume aux lèvres et prises de contractions musculaires, quand il ne s’agissait pas tout simplement de cadavres.

Le rapport précise que le renseignement américain a pu «identifier un millier de vidéos liées à l'attaque, où l'on voit, sur la majorité d'entre elles, des corps présentant des signes compatibles avec une exposition à un agent neurotoxique, sans être pour autant spécifiques d'une telle exposition».

De hauts responsables du gouvernement ont admis qu'ils n'avaient pas pu encore obtenir des échantillons de sol prélevés sur le lieu de l'attaque, susceptibles d'attester de la présence d'agents chimiques. Des preuves matérielles qui ne font pas non plus partie des nouvelles conclusions, ce qui laisse entendre que l'administration Obama estime que l'abondance des sources suffit à confirmer la vraisemblance de l'usage d'armes chimiques par le régime syrien.

Possible motif

Le rapport évoque aussi un possible motif de cette attaque:

«Nous estimons que le régime syrien a fait usage d'armes chimiques au cours de l'année écoulée principalement pour garder la main sur le conflit ou pour sortir de l'impasse dans des zones qu'il avait du mal à contrôler et sur des territoires relevant d'une importance stratégique. A cet égard, nous jugeons toujours que le régime syrien considère les armes chimiques comme l'un des éléments de son arsenal, parallèlement aux infrastructures aériennes et aux missiles balistiques, et qu'il peut les utiliser indistinctement contre l'opposition».

Les termes choisis par Kerry montrent que la réaction américaine aux attaques relève d'objectifs moraux et humanitaires. Mais il n'a fait état d'aucun argument juridique permettant de soutenir une action militaire.

«Deux choses que nous n'avons pas entendues dans la bouche du secrétaire Kerry. 1/ Quels sont nos objectifs militaires? 2/ Quelle justification légale l'administration utilise-t-elle?», a twitté l'élu républicain Buck McKeon, président du comité sur les services armés de la Chambre des représentants, juste après les déclarations du secrétaire d’État américain.

Deux semaines d'attente

Pendant ce temps, le monde se prépare à une offensive contre la Syrie. Selon des diplomates présents lors d'une réunion à huis-clos, le secrétaire Général de l'ONU, Ban Ki-moon, a fait savoir vendredi aux États-Unis et aux quatre autres membres permanents du Conseil de sécurité qu'il fallait attendre deux semaines pour déterminer quelles armes chimiques ont été utilisées en Syrie.

Ban a expliqué que son inspecteur en chef, le scientifique suédois Ake Sellstrom, avait au départ insisté sur la nécessité d'avoir trois à quatre semaines pour analyser les échantillons prélevés sur les lieux de l'attaque du 21 août. Mais lors de cette dernière réunion, à laquelle participait Samantha Power, l'ambassadrice des États-Unis auprès de l'Onu et d'autres représentants britanniques, chinois, français et russes, Ban a déclaré qu'il avait convaincu Sellstrom de remettre les conclusions de ses analyses en dix à quatorze jours.

>>> A lire aussi: «Ake Sellstrom, le scientifique que la Syrie redoute»

Le porte-parole de Ban, Martin Nesirky, a expliqué aux journalistes que les Nations unies étaient incapables de donner, dans l'immédiat, au Conseil de sécurité la moindre indication sur la substance responsable de l'asphyxie d'un nombre considérable de Syriens. Une fois les analyses terminées, a-t-il précisé, Ban remettra un rapport aux quinze membres du Conseil.

«Nous devons être très clairs sur le fait qu'avant de permettre à la mission de tirer la moindre conclusion sur cet événement, l’évaluation de toutes les informations disponibles, y compris l'analyse en laboratoire de tous les échantillons collectés sur place, doit être complète», a poursuivi Nesirky. «L'équipe fait tout son possible pour accélérer le processus.»

Malgré les déclarations de la Maison Blanche sur la «redondance» du travail des inspecteurs de l'Onu, Ban a fait savoir aux membres permanents que l'organisation allait retourner en Syrie pour d'autres inspections. Il a expliqué que les inspecteurs avaient terminé leurs analyses de terrain dans la banlieue de Damas et qu'ils avaient visité un hôpital militaire de la ville pour vérifier les allégations des forces syriennes selon lesquelles leurs soldats auraient été exposé à des agents neurotoxiques rejetés par trois récentes attaques menées par des groupes rebelles. Nesirky a déclaré que les traducteurs de l'équipe onusienne chargée des armes chimiques avaient déjà quitté le pays et que les experts techniques étaient en train de faire leurs valises, pour un départ de la Syrie prévu demain matin.

Des atermoiements redoutés

Samedi, Ban prévoit de s'entretenir avec Angela Kane, la haute-représentante de l'Onu chargée du désarmement, qui revient tout juste de Damas, où elle a pu négocier avec les autorités syriennes l'accès aux sites de l'attaque. Mais selon des sources diplomatiques, le secrétaire général n'a pas l'intention de réunir le Conseil de sécurité au cours de ce week-end férié, lundi étant le jour de Fête du Travail américaine.

Pendant ce temps, parmi les rangs de l'opposition syrienne, on redoute que le moindre atermoiement permette à Assad de consolider sa défense.

«C'est une de nos craintes. Depuis que la communauté internationale a commencé à parler d'une réaction au massacre chimique, ce que nous avons observé, c'est que le régime d'Assad s'est mis à poster différentes unités militaires dans différents endroits», nous a expliqué Khaled Saleh, le responsable médias de la Coalition nationale syrienne et membre de l'office exécutif du Conseil national syrien. «Ils profitent de ce temps pour cacher leurs unités les plus sophistiquées. Et vous voyez, s'ils les mettent dans des écoles, les États-Unis et la communauté internationale ne pourront pas faire grand-chose.»

Si les États-Unis ne frappent pas Assad assez fort, ou si leur offensive est trop limitée, il risque de s'en prendre aux Syriens en représailles. «Notre crainte, c'est qu'Assad se retourne contre les Syriens et en tue encore davantage», conclut Saleh. 

Shane Harris, Yochi Dreazen, Noah Shachtman, David Kenner et Colum Lynch

Traduit par Peggy Sastre

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