Life

Comment j'ai envahi la Syrie en jeu vidéo

Michael Peck, mis à jour le 02.09.2013 à 14 h 30

Grâce au jeu «Combat Mission: Shock Force», j'ai pu expérimenter à quoi ressemblerait une intervention armée terrestre dans le pays.

«Combat Mission: Shock Force»

«Combat Mission: Shock Force»

Des blindés américains carbonisés, vaincus par une salve de missiles antichars, jonchent le désert syrien. Dans les villages, maison après maison, l'infanterie américaine livre un combat sans merci contre des intégristes qui n'ont peur de rien.

Il ne s'agit ni d'un rêve, ni d'un cauchemar, mais d'une simulation. Un jeu sur ordinateur qui pose cette question: que se passerait-il si les États-Unis et l'Otan envahissaient un jour la Syrie pour chasser le président Bachar el-Assad? Serait-ce une redite de l'opération Tempête du Désert, avec des troupes américaines suréquipées écrasant celles, dépitées, du gouvernement syrien? Ou un nouveau bourbier irakien, avec des troupes américaines aux prises avec une insurrection interminable et une armée constituée de snipers embusqués et d'engins explosifs improvisés (EEI)?

Si un tel scénario est peu probable, il n'est pas non plus tiré par les cheveux. Les États-Unis se préparent à frapper la Syrie pour sanctionner l'usage présumé d'armes chimiques fait par le gouvernement d'Assad. Pour l'instant, il semblerait que cette offensive se limite globalement à des tirs de missiles de croisière lancés depuis des navires et des sous-marins postés en Méditerranée.

Mais les guerres sont bien plus faciles à commencer qu'à finir. Peut-être que la Syrie, voire ses alliés de l'Iran et du Hezbollah, riposteront par des attentats terroristes. Peut-être qu'Assad n'en a pas non plus fini avec les armes chimiques et que, dans ce cas, les États-Unis et leurs alliés auront à choisir entre supprimer le gouvernement syrien par la manière forte ou perdre toute crédibilité. Et ce ne sont pas des missiles de croisière qui font tomber les régimes. Ce sont des hommes dans des rangers, le doigt sur la gâchette.

Combat Mission: Shock Force est un jeu vidéo sorti en 2007, édité par Battlefront.com et qui montre à quoi pourrait ressembler une invasion de la Syrie menée par les États-Unis (une démo gratuite est disponible ici). Son scénario de départ est que le gouvernement syrien et son terrorisme d’État ont poussé les États-Unis et l'Otan à intervenir sur le terrain afin de renverser Assad.

Si, dans le jeu, la Syrie n'est pas ensanglantée par une guerre civile, cela prouve tout de même que la vie sait imiter l'art. Et de fait, au moment de sa sortie, de nombreux joueurs –moi y compris– auraient pouffé de rire si on leur avait dit que les États-Unis allaient un jour attaquer la Syrie.

Complexe et précis

CMSF est un jeu de guerre extrêmement complexe et précis, de ceux qui séduisent les amateurs du genre, toujours prêts à tester leur adresse mentale dans une simulation sophistiquée. C'est une simulation tactique où les troupes sont représentées par des véhicules et des escadrons d'infanterie. Dans le jargon de l'armée américaine, on appellerait cela une «simulation constructive», portant davantage sur l'élaboration et le perfectionnement d'une stratégie que sur l'habileté au tir, comme c'est souvent le cas dans un FPS.

Si le graphisme du jeu en 3-D rappelle des jeux du genre comme Call of Duty, son gameplay ressemble davantage aux échecs, avec un panneau de contrôle permettant d'ordonner aux unités de la Coalition ou de la Syrie (vous pouvez jouer à deux ou seul contre l'ordinateur) différentes actions comme l'avancée rapide, le déplacement prudent, le tir ou la retraite, lors de tours représentant chacun une minute de temps réel.

Le jeu n'est pas vraiment une simulation d'une guerre Otan-Syrie, il se rapproche davantage d'un modèle de tactique militaire moderne, avec la Syrie en toile de fond. L'accent est donc mis sur la stratégie: se servir de blindés pour permettre à l'infanterie d'avancer, tandis que l'infanterie protège les blindés des armes antichars de l'ennemi; savoir gérer le terrain et les embuscades; et surtout, dès le début de la bataille, trouver la bonne tactique car tout retard peut se traduire en précieuses minutes perdues à attendre que ses unités réagissent à de nouveaux ordres.

Si on prend en compte toutes les extensions du jeu, CMSF permet des douzaines de scénarios mettant en scène l'armée américaine, les Marines ou encore des troupes britanniques, canadiennes, allemandes et néerlandaises bataillant contre les forces syriennes sur diverses missions: s'emparer de villes stratégiques, sécuriser des ponts ou des infrastructures gouvernementales avant d'entrer dans Damas.

Hétérogénéité des forces syriennes

Ce qu'il y a de très intéressant dans ce jeu, c'est qu'il capte beaucoup des aspects auxquels les troupes américaines devraient sans doute faire face aujourd'hui en Syrie. Par exemple, en jouant l'Otan, j'ai connu l’hétérogénéité des forces syriennes, avec l'élite de sa Garde Républicaine, ses unités commando bardées de missiles antichars russes dernier cri, ses simples soldats et tout un tas de miliciens pauvres en armes et en entraînement, mais qui sauront être autant d'obstacles très pénibles sur la route de votre progression. Ce qui ressemble à l'état de l'armée syrienne actuelle qui, si elle peut paraître désintégrée par la défection de bon nombre de soldats, peut toujours compter sur un noyau dur d'unités d'élite appuyées par les shabiha, de violentes milices paramilitaires.

Dans le jeu, et selon toute vraisemblance dans la vraie vie, les troupes de l'Otan passeront donc d'une promenade de santé face à de petits voyous ou potentats locaux à des combats difficiles contre des fidèles d'Assad, armés jusqu'aux dents et bien conscients qu'un peloton d'exécution rebelle ou un juge à La Haye les attend si jamais leur camp échoue.

Jouer à cette simulation, c'est aussi découvrir que la Syrie est un énorme arsenal de guerre, où les armes antichars russes –y compris les missiles Kornet– sont aussi banales qu'une boîte de conserve. Le jeu laisse entendre qu'une invasion occidentale devra s'appuyer sur un large déploiement de blindés, sans doute une bonne idée car les petits Humvees qui sillonnaient l'Irak ne feront pas long feu dans un pays rempli de roquettes –sans parler des infernales Kornet.

On découvrira aussi que les forces occidentales (surtout les armées de l'Otan pauvres en troupes au sol, comme la néerlandaise) ont beaucoup de véhicules, mais peu d'infanterie. Si les steppes et les déserts de Syrie sont plus favorables au combat lourd que ne l'étaient la jungle vietnamienne ou les montagnes afghanes, il y a tout un tas de villes, de villages, de vergers et de collines qui demanderont aux troufions de descendre de leur Bradley ou de leur Warrior pour aller arpenter le sol syrien, et ce même s'ils risquent de n'être jamais assez nombreux.

YouTube et Human Rights Watch

S'il s'agissait de la Seconde Guerre mondiale et qu'un village occupé par l'ennemi barrait la route des troupes américaines, elles auraient simplement pu faire sauter l'obstacle à coup de canon. Mais en phase avec l'ère de YouTube et d'Human Rights Watch, le jeu pénalise l'Otan –mais pas le gouvernement syrien– en cas de dommages collatéraux. L'impressionnante puissance de feu de l'OTAN doit donc être utilisée avec parcimonie.

Le gouvernement syrien marque quant à lui des points quand il détruit des véhicules et des unités au sol de l'Otan. Ce qui n'est sans doute pas suffisant pour défaire les Occidentaux sur le champ de bataille, mais dans le jeu, peut valoir la victoire en infligeant suffisamment de pertes à une coalition dotn l'opinion publique n'est pas des plus enthousiastes à l'idée de partir à nouveau en guerre contre un pays du Moyen-Orient.

Néanmoins, les troupes occidentales peuvent compter sur des avantages de taille. Elles ont un meilleur équipement, un meilleur soutien aérien et un meilleur système de commandement. Un Marine américain doté d'un fusil à lunette dernier cri ou un soldat allemand monté sur un char de combat Leopard en accompliront tout simplement davantage en un laps de temps donné que leurs homologues syriens. Mais si cela leur donne une avance stratégique considérable, cela ne leur garantit en rien la victoire.

Rappel de la guerre de 2006

Jouer à ce jeu m'a moins rappelé la guerre d'Irak, avec ses opérations de contre-insurrection faites d'attentats à l'EEI et de raids contre des militants cachés parmi la population, que la guerre de 2006 entre Israël et le Hezbollah, où les blindés israéliens avaient dû faire face à la sauvagerie du Hezbollah, pouvant compter sur un arsenal antichars russe, le tout dans un conflit globalement conventionnel. Les Syriens sont peut-être moins bien armés, mais ils sont plus nombreux, connaissent mieux le terrain et n'auront besoin que de quelques tirs chanceux, que de quelques chars américains détruits pour remporter la victoire sur le plan de la propagande.

Une invasion américaine de la Syrie se déroulera-t-elle ainsi? C'est possible, et le président Obama n'aura pas grand chose à perdre à passer quelques heures sur Combat Mission: Shock Force. D'un autre côté, cette simulation est faite pour des amateurs de jeux vidéo, pas pour des décideurs politiques (même si elle est sans doute tout aussi valide que les simulations utilisées par le Pentagone).

Le jeu exclut aussi de nombreux facteurs, comme les drones, qui seront partie intégrante de la stratégie des troupes américaines au sol. Les EEI, aussi, apparaissent dans le jeu, mais sans commune mesure avec l'arsenal auquel il faudra très probablement s'attendre en Syrie. Il n'y a pas non plus d'armes chimiques, qu'un régime désespéré pourrait tout à fait utiliser. Idem pour les troupes très bien entraînées du Hezbollah prêtant main forte à Assad.

Pas le chaos d'aujourd'hui

Le plus frappant dans le jeu, c'est que la Syrie ne connaît rien du chaos qui est aujourd'hui le sien –pas de combats entre alliés du gouvernement et rebelles, pas d'Occidentaux aux prises avec des djihadistes d'al-Qaida pour qui tirer sur un soldat américain ou sur un fidèle d'Assad est tout aussi jouissif. Les combats y sont sanglants, mais n'ont rien à voir avec l'anarchie qui règne aujourd'hui sur le sol syrien.

La leçon la plus importante à retenir de Combat Mission: Shock Force, c'est le bourbier dans lequel l'Occident pourrait se retrouver s'il choisit la manière forte pour renverser Assad. Si le régime accepte l'abdication, comme ce que Washington attendait de l'Irak en 2003, pas de problème. Mais si les troupes d'Assad ne désarment pas, elles perdront –tout en infligeant de lourdes pertes à l'Amérique et ses alliés.

Est-ce qu'une telle éventualité sera suffisante pour conforter l'administration Obama dans sa prudence et aller dans le sens d'une opinion américaine peu encline à la guerre? Cela reste à voir. Mais il ne faut pas l'ignorer.

Michael Peck

Traduit par Peggy Sastre

Michael Peck
Michael Peck (1 article)
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte