Culture

Like A Trolling Stone: retour sur «Self Portrait», l'album mal-aimé de Bob Dylan

Temps de lecture : 6 min

«Qu'est-ce que c'est que cette merde?», s'exclamait un critique en 1970 à la sortie de ce double album. Plus de quarante ans après, la sortie d'un coffret de versions alternatives et chutes de studio est l'occasion de réexaminer ce jugement.

Détail de la pochette de l'album «Self Portrait» (Columbia Records, 1970).
Détail de la pochette de l'album «Self Portrait» (Columbia Records, 1970).

En juin 1970, un chanteur de folk originaire du Minnesota, devenu rock-star puis crooner country, doté d'un nom d’emprunt et une base de fans particulièrement attentive, sort un double album pour Columbia Records. Dans son genre, Self Portrait de Bob Dylan est à ranger dans toute une liste d’albums de la fin des années 1960 comme Abbey Road, Let It Bleed ou le premier Led Zeppelin, avec une différence de taille: il craint.

Il craint avec jubilation, de bout en bout, avec inventivité et application. Il est composé de 24 chansons gracieusement surproduites, allant du standard pop ou folk aux enregistrements bâclés de concerts bâclés, en passant par des reprises de Simon et Garfunkel et de Gordon Lightfoot dont on se demande si l’interprète est sérieux ou pas et par de nombreux instrumentaux (c’est évidemment pour ça qu’on achète des albums de Dylan, hein).

«C’est quoi cette merde?» Voilà comment commençait le très long papier que Greil Marcus consacra au dézingage en règle de l’album dans le magazine Rolling Stone. Après Woodstock, Altamont, la mort de Sharon Tate et on en passe, une nation toute entière se tournait vers Dylan et obtenait pour toute réponse ce qui ressemblait fort à un majeur tendu —point barre. Pour parodier le bonhomme: ça t’a fait quoi, de te retrouver tout seul?

Quarante trois ans plus tard, Columbia Records sort Another Self Portrait (1969-1971): The Bootleg Series Vol. 10 et, une fois encore, l’objet rend perplexe. Les deux disques (quatre si vous optez pour la version «deluxe») contiennent des chutes de studios, des mixages alternatifs et autres matériels non publiés de la période de sortie de Self Portrait (on y trouve également une bonne poignée de titres naufragés de l’album suivant, New Morning).

D’un côté, l’existence même de Another Self Portrait constitue une sorte de témoignage de la stature acquise par Dylan: même ses œuvres les plus vilipendées sont considérées comme dignes d’être compilées avec le plus grand soin et le maximum d’exhaustivité (une version dorée à l’or fin de Down in the Groove est sûrement dans les tuyaux). Mais d’un autre côté, demander à des fans de cracher une quantité substantielle d'oseille pour écouter des chutes de studio d’œuvres marginales d’un album qui, dans sa forme originale et selon son auteur même, était déjà constitué de chutes de studio d’œuvres marginales, pousse à se poser une nouvelle fois la question: «Qu’est-ce que c’est que cette merde?»

Another Self Portrait ne répond pas à cette question et n’essaie même pas de le faire. Mais il permet d’éclairer et d’ouvrir aux supputations un des moments les plus étranges de la carrière de Bob Dylan, ce qui est une excellente nouvelle pour tous les dylanophiles, quel que soit leur niveau (Greil Marcus lui même contribue au coffret avec un excellent article dans le livret). Ce coffret constitue moins une autopsie d’un des plus gros ratés de l’histoire du rock qu’une collection de pièces de contextualisation et, en laissant le mystère de Self Portrait irrésolu, fait de ce puzzle un objet intrigant, plus immédiat et plus étrangement touchant et humain.

Quatre années de réclusion

A l’époque de la sortie de Self Portrait, Dylan vient de passer quatre ans reclus. Après son célèbre accident de moto de 1966, il s’est quasiment retiré de toute vie publique, ne sortant que deux albums pour le moins étranges – l’austère et ascétique John Wesley Harding en 1967 et le très influencé country Nashville Skyline en 1969— et n’apparaissant que très rarement sur scène.

C’est pendant cette période d’absence que la célébrité de Dylan devient quelque chose de proprement intenable, ce qui n’est finalement qu’une conséquence logique quand la «Voix d’une génération» décide de se taire au moment même où cette génération commence à se faire entendre en vociférant. Ses textes commencent à apparaître dans les classes d’université et dans les anthologies de poésie,et le terme de Dylanologie émerge même aux Etats-Unis; des fans enragés effectuent des pèlerinages jusqu’à son domicile, fouillent ses poubelles, harcèlent sa famille; des groupuscules révolutionnaires s’approprient ses chansons pour justifier divers idéologies et objectifs.

La méfiance affichée par Dylan à l’encontre de l’industrie du disque en général créé également les conditions idéales pour voir sa musique diffusée sous le manteau et dans des formats non autorisés. Great White Wonder, sorti en 1969 et considéré comme le premier grand bootleg de l’histoire du rock, regorge de matériel interdit, dont des pistes enregistrées à Woodstock avec The Band en 1967 au cours de sessions qui seront bientôt connues sous le nom de Basement Tapes.

Self Portrait constitue une réponse à tout cela, mais dans quelle direction et avec quel objectif? Voilà qui demeure un mystère. Dylan, qui n’est pas le roi de l’auto-explication, a parfois décrit l’album comme une tentative de faire en sorte qu’on lui foute la paix, à d’autres moments comme une manière de montrer comment les bootlegs menaçaient l’autonomie et l’intégrité de son art. Mais il l'a également décrit comme un simple «témoignage», mais d’une manière si bizarre que certains on refusé d’y croire.

Pour faire court, il est difficile de ne se pas se demander si Dylan avait, au premier chef, ne serait-ce qu’une vague idée de ce que «cette merde» était; car malgré l’intérêt que l’album semble porter aux chansons des autres, aux sons des autres, une des caractéristiques les moins dylanesques de Self Portrait, c’est le manque manifeste de conviction de l’artiste, un flou artistique qui se reflète jusque dans la pochette de l’album.

Dissiper un peu le brouillard

Another Self Portrait permet de dissiper un peu ce brouillard, de différentes manières, dont certaines sont charmantes et parfois géniales. Une bonne partie des titres choisis est constituée par des morceaux débarrassés de leurs overdubs intempestifs et de leur production trop ornementée, qui constituaient une des parties les plus déroutantes de l’album original.

Wigwam, une des rares compositions originales et une des meilleures chansons de l’album, est un enregistrement aussi délirant que bizarrement distant, la voix de Dylan étant rendue presque inaudible par une section de cuivre qui semble faire irruption depuis une faille temporelle. Sur Another Self Portrait, les overdubs ont disparu et il n’y a plus que la voix de Dylan pour porter la mélodie, qui devient soudainement une nouvelle chanson: chaude, immédiate, vivante. Des effets similaires sont obtenus sur Copper Kettle et sur Belle Isle, de petites pépites folk débarrassées des gadgets de studio et des sections de cordes arrivant d’on ne sait où qui plombaient les versions originales.

Voilà de belles chansons, chantées avec sérieux, cœur et même amour, et cette affection est une des grandes révélations de Another Self Portrait. La première mouture de l’album était donc plein de choses à la fois, mais certainement pas une blague, ou alors pas seulement une blague.

Et si c’est une blague, elle est assez bonne: la version live foutraque de The Mighty Quinn, sur laquelle The Band fait penser à un type qui conduirait une Buick bourrée de dynamite du côté de Big Pink, ou encore Alberta #2, la version rock cool de ce classique de la folk qui termine l’album, est une pure merveille, une des meilleures chansons enregistrées par Dylan à cette époque. Another Self Portrait nous montre à quel point, avant le sabotage de la production et les overdubs en pagaille, il y avait un plutôt bon album.

La meilleure chanson est la dernière

Surtout, une bonne partie du matériel inédit des sessions de New Morning que l’on trouve dans le coffret —l’album fut enregistré quatre mois après Self Portrait et unanimement salué par la critique— se trouve revigoré par le caractère grandiose de son prédécesseur, et ça lui fait du bien.

Une version récemment déterrée du mixage de New Morning comprend des lignes de cuivres digne des meilleurs production soul, bien meilleures que l’original, de mon point de vue; un magnifique mix orchestral de Sign On The Window, avec une harpe et des arrangements de cordes qui ne sont pas sans rappeler le Elton John du début des années 1970. Ce genre de choix de production, aussi étrange et innovant qu’il soit, apparaît comme quelque chose qui intéressait généralement Dylan, des moments d’expérimentations d’un artiste dont on peut dire que la carrière ne fut pas grand chose d’autre qu’une longue expérimentation.

Comme un bouquet final inattendu, la meilleure chanson d’Another Self Portrait est la dernière et n’a rien à voir ni avec Self Portrait, ni avec New Morning. C’est une version démo inédite de When I Paint My Masterpiece datant de début 1971, une chanson si bonne que 99% des musiciens de cette planète n’auraient pas pu l’écrire même dans leurs rêves les plus fous. Dylan la refila à The Band qui en fit le point d’orgue de l'album Cahoots, sorti en 1971.

La version démo ici présente, avec son piano gospel tout simple et sa voix calme et agile, est envoûtante, majestueuse et, à l’inverse de tout le disque, parfaite de bout en bout. «Un jour, chante Dylan de sa voix traînante, tout sonnera comme une rhapsodie», et il est difficile de ne pas esquisser un sourire: que le monde serait triste et ennuyeux si cela arrivait.

Jack Hamilton

Traduit par Antoine Bourguilleau

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