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Syrie: comment Bachar el-Assad pourrait contre-attaquer

Foreign Policy, mis à jour le 04.09.2013 à 18 h 42

Si les États-Unis lancent leur offensive, il est probable que la contre-attaque d'Assad ne dépasse pas la rhétorique. Pour autant, plusieurs possibilités de représailles s'offrent à lui et les États-Unis et leurs alliés doivent en tenir compte.

Un pro-Assad sur les hauteurs de Damas lors d'une opération de communication visant à enrôler des boucliers humains contre d'éventuelles frappes américaines, le 2 septembre 2013. REUTERS/Khaled al-Hariri

Un pro-Assad sur les hauteurs de Damas lors d'une opération de communication visant à enrôler des boucliers humains contre d'éventuelles frappes américaines, le 2 septembre 2013. REUTERS/Khaled al-Hariri

Les États-Unis et leurs alliés ont annoncé leur intention de lancer dans les prochains jours une action militaire limitée en Syrie, et ce afin de sanctionner le régime pour son usage vraisemblable d'armes chimiques, le 21 août. Mais Barack Obama a aussi fermement assuré que le but de cette offensive n'était pas de détruire le régime de Bachar el-Assad, de causer la mort de davantage d'innocents ni d'aggraver encore un peu plus l'escalade du conflit dans la région.

Les États-Unis peuvent certes compter sur des atouts militaires considérables, y compris des navires postés dans la région et bardés de missiles d'attaque terrestre Tomahawk (sans doute l'arme de choix dans ce contexte), mais calibrer au mieux cette opération peut se révéler une entreprise des plus difficiles. Une offensive trop faible pourrait n'avoir que peu d'effet, tandis qu'un déploiement de force trop important pourrait se révéler contre-productif.

Ils ne sont pas les seuls à devoir effectuer ce délicat exercice d'équilibrage. En réfléchissant à la manière de réagir à cette offensive, Assad doit, lui aussi, soupeser méticuleusement ses options s'il ne veut pas s'attirer les foudres de l'armée américaine et, en définitive, mettre en péril sa propre survie.

Pour prédire la réaction d'Assad, il faut, entre autres, comprendre ce qui a bien pu le pousser à faire usage d'armes chimiques. Était-ce une manœuvre dictée par la frustration ou le désespoir? Si le régime estime devoir conserver son option chimique, alors il sera davantage incité à réagir. A l'inverse, se pourrait-il qu'il s'agisse d'un faux-pas, trahissant des divisions au sein du régime ou un commandement militaire déboussolé? Dans ce cas, une contre-attaque semble moins plausible.

Mais à un niveau sans doute plus général, la réaction d'Assad dépendra de la nature de l'offensive américaine et de la manière dont il perçoit les intentions et les stratégies des États-Unis. Est-ce une attaque à considérer comme globalement symbolique? Substantielle mais limitée? Ou s'agit-il d'une initiative nouvelle consistant à renverser son régime?

Un régime pris de panique, pensant que sa survie est en jeu, sera plus à même de faire de mauvais choix ou de surenchérir. Idem pour un régime ultra-confiant qui voit dans cette offensive une petite tape sur la main trahissant une résolution faible des Etats-Unis et de la communauté internationale.

Pour tenter de diminuer les risques d'escalade, Obama a envoyé un message public clair à Assad précisant ses intentions et affirmant que le but des États-Unis n'est absolument pas de renverser son régime. Un message du même acabit a selon toute vraisemblance été envoyé aux principaux alliés de la Syrie, soit la Russie et l'Iran.

Le précédent Hariri

Mais qu'importe la prudence avec laquelle les deux parties calibreront leurs actions et leurs réactions, les choses peuvent toujours échapper à tout contrôle. Assad connaît bien la «loi des conséquences involontaires» et ce depuis le début de sa présidence: en 2005, au Liban, l'assassinat de l'ancien Premier ministre Rafiq Hariri, à l'évidence commandité par le Hezbollah, avait en fin de compte obligé les troupes syriennes à quitter ce pays.

En 2007, la volonté syrienne de mettre au point une installation nucléaire secrète avait abouti au bombardement par Israël du réacteur suspecté. En 2011, la décision de réprimer des manifestations globalement pacifiques s'est soldée par la sanglante guerre civile à laquelle nous assistons aujourd'hui. Et, ce mois-ci, l'usage d'armes chimiques est encore une nouvelle action dont les conséquences –une attaque imminente des États-Unis– qui n'étaient certainement pas prévues par les dignitaires syriens.

Par ailleurs, dans les brumes et les frictions de la guerre, le renseignement est imparfait et les missiles et les bombes ne tombent pas toujours au bon endroit. Après, en 1991, la mort de centaines de civils lors du bombardement de l'abri d'Amiriyah, mais aussi la frappe accidentelle de l’ambassade de Chine à Belgrade, en 1999, les Américains ont tout intérêt à parfaitement savoir ce qu'ils ne veulent pas toucher à Damas cette fois-ci. Si l'offensive des États-Unis provoque de considérables pertes civiles ou coûte la vie de personnages-clés du régime, la pression à réagir pourrait se faire de plus en plus pesante sur les épaules d'Assad. 

L'extension possible du conflit aux pays voisins

Quand et si les États-Unis lancent leur offensive (qui ciblera sans doute des centres de contrôle et de commandement, des aérodromes militaires, des armes stratégiques ainsi que des infrastructures de ravitaillement), il est très probable que la contre-attaque d'Assad ne dépasse pas la condamnation rhétorique. Pour autant, plusieurs possibilités de représailles s'offrent toujours à lui et les États-Unis et leurs alliés doivent en tenir compte.

Même si c'est très peu probable, si le leader syrien estime que sa fin est proche, il pourrait attaquer des pays voisins avec une batterie de missiles sol-sol aux ogives chimiques. La Syrie possède un arsenal d'armes chimiques stratégiques conséquent, dispersé et relativement résistant qui pourrait très bien survivre à une première attaque de l'armée américaine.

Si elle en vient à s'en prendre à Israël, les représailles israéliennes pourraient être aussi rapides que décisives, mais les dégâts seraient là. L'arsenal défensif d'Israël a beau être parmi les plus robustes du monde, aucun système n'est parfait.

La Jordanie et la Turquie sont aussi en ligne de mire. La première accueille depuis juin des milliers de soldats américains, mais aussi des batteries de missiles Patriot, des avions de combats, des systèmes et du personnel de soutien annexe, ainsi que des infrastructures de commandement, de contrôle et de communication. La Turquie possède quant à elle des batteries de missiles Patriot déployées par d'autres pays de l'Otan, comme l’Allemagne et les Pays-Bas. Tous ces systèmes Patriot sont de la version PAC-3, capable d'intercepter des missiles balistiques, et leur présence rend tout à fait compréhensible la nervosité des alliés des États-Unis dans la région. 

Assad pourrait attaquer les alliés des États-Unis à l'aide de moyens conventionnels. Une telle stratégie aurait des effets limités et serait globalement kamikaze, vu que la plupart des alliés des États-Unis (et en particulier ceux jouissant de leur assistance militaire) sont capables de se protéger des forces syriennes ravagées par la guerre.   

Que fera l'Iran?

Bien conscient des limites de ses capacités conventionnelles, Assad pourrait tenter de traîner ses alliés dans une guerre contre Israël. Le Hezbollah ayant d'ores et déjà des milliers d'hommes combattant aux côtés des forces du gouvernement syrien, attaquer Israël pourrait directement risquer de reproduire la la guerre de 2006 au Liban.

De plus, nonobstant la ferveur et la détermination du Hezbollah à combattre Israël, l'organisation est aujourd'hui dans une position politique délicate vis-à-vis du Liban, ce qui pourrait sans doute la dissuader d'ouvrir simultanément deux fronts militaires d'envergure. Et compte tenu de son investissement à long-terme dans le Hezbollah, à ce stade, l'Iran aurait lui aussi peu d'intérêt à voir son allié libanais entraîné dans un conflit très périlleux avec Israël.

Certains législateurs iraniens ont laissé entendre que l'Iran pourrait directement s'en prendre à Israël si la Syrie était attaquée, mais ni le Guide suprême, ni le président n'ont fait état d'intentions semblables. Ce qui ne garantit pas absolument que l'Iran reste à l'écart –en théorie, il pourrait décider d'attaquer des cibles américaines dans le Golfe–, mais c'est assez invraisemblable, vu les risques et les conséquences énormes d'une telle action.

Assad pourrait se résoudre à soutenir clandestinement des attentats terroristes contre ses voisins, voire contre des cibles américaines au Moyen-Orient ou autre. Il s'agit de l'option la moins coûteuse et sans doute la plus efficace pour lui.

Néanmoins, il n'est pas évident que la Syrie ait tant la possibilité que cela d'organiser ce genre d'attentats; elle pourrait, de fait, avoir à demander l'aide des Iraniens ou du Hezbollah. En 2012, l'attentat contre un car de touristes à Bourgas, en Bulgarie –un acte qui fut en définitive attribué au Hezbollah et qui incita l'Union européenne à des mesures de rétorsion contre ce groupe– montre que même des opérations parfaitement planifiées peuvent ne pas se dérouler comme prévu ou se retourner contre vous.

L'escalade intérieure

Assad pourrait choisir la voie de l'escalade nationale et pilonner les zones contrôlées par les rebelles encore plus durement afin de montrer qu'il n'est pas intimidé. Il serait avisé de ne pas recourir encore une fois aux armes chimiques, mais une escalade conventionnelle –un usage accru des missiles sol-sol, par exemple– est suffisante pour causer un effroyable bilan civil et risquer d'entraîner une réaction américaine des plus sévères. On peut aussi douter de la possibilité, pour l'armée syrienne, de renforcer à ce point ses offensives.

Pour l'instant, tous les signes venant de Washington indiquent que l'action militaire américaine sera limitée. Et Obama a aussi fait savoir que sa politique syrienne n'avait pas changé: le but est encore d'arriver à un accord politique entre le gouvernement et l'opposition (toujours divisée). L'espoir, c'est qu'avec la récente livraison de munitions lourdes et légères à la frontière turque à destination des rebelles syriens, et la probable offensive américaine, l'opposition reçoive l'aide dont elle a besoin pour se retrouver à la table des négociations de Genève avec une confiance restaurée et une autorité renforcée (à nouveau, en partant du principe qu'elle réussit à surmonter ses divisions).

Mais ne soyez pas non plus surpris si les rebelles, enragés par l'attaque chimique et enhardis par l'offensive américaine, durcissent eux aussi leurs positions. Et ne vous attendez pas non plus à de la tempérance de la part des djihadistes affiliés à Al-Qaïda. Eux aussi seront incités à y aller encore plus fort pour renverser Assad.

Bilal Y. Saab et Rex Brynen

Traduit par Peggy Sastre

Foreign Policy
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