Culture

Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur la rentrée littéraire

Margaux Leridon, mis à jour le 07.09.2013 à 8 h 59

Comment compte-t-on le nombre de sorties? Vend-on vraiment plus de livres? Est-il stratégique de sortir son chef-d'œuvre à la rentrée? Peut on gagner un prix d'automne avec un livre paru en mars? Existe-t-il aussi une rentrée du livre numérique?

a garden full of books / Janaina C. Falkiewicz via Flickr CC License by.

a garden full of books / Janaina C. Falkiewicz via Flickr CC License by.

1. Comment compte-t-on le nombre de sorties?
2.
Achète-t-on plus de livres pendant la rentrée littéraire?
3. Sortir son livre pendant la rentrée littéraire est-il stratégique?
4. Peut-on gagner un prix avec un livre paru en dehors de la rentrée?
5. Existe-t-il une rentrée du livre numérique?

1. Comment compte-t-on le nombre de sorties?

555 nouveautés. Le chiffre, annoncé par Livres Hebdo dès le 4 juillet, a depuis été abondamment repris par la presse. Mais comment le journal des professionnels du livre effectue-t-il chaque année son fameux décompte? 

«Nous comptabilisons les livres de la rentrée à partir de la base de données bibliographique de la société Electre, à laquelle appartient Livres Hebdo, explique Christine Ferrand, rédactrice en chef du magazine. Il s’agit de la base de données bibliographique de référence, elle est actualisée en permanence. Au début de l’été, l'équipe d'Électre demande à l’ensemble des éditeurs de lui communiquer à l’avance les sorties prévues. Sont considérés comme faisant partie de la rentrée littéraire tous les romans —français et étrangers— à paraître entre mi-août et fin octobre.» 

D’ailleurs, si la médiatisation de la «rentrée» est surtout concentrée à la fin de l’été, «c’est en octobre qu’à lieu la plus grande vague de publications», précise Christian Thorel, qui dirige la librairie Ombres Blanches à Toulouse.

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2. Achète-t-on plus de livres pendant la rentrée littéraire?

En 2012, le mois de septembre représentait 8,1% des ventes annuelles de livres: plus qu'entre février et juin, mais moins qu'en janvier et juillet ou que sur la période octobre-décembre.

«Décembre est de loin le meilleur mois de l’année, tranche Christian Thorel. On fait aussi un bon chiffre au mois de juillet, avec de grosses ventes de livres de poche, de classiques, de livres de l’automne précédent… En août et septembre, il y a une frénésie médiatique, mais les chiffres en librairie ne suivent pas.»

«Il y a au moins une page dans tous les journaux sur la rentrée littéraire, explique Marion Mazauric, qui dirige la maison d’édition Au Diable Vauvert. La France entière regarde la littérature»: forcément, cela stimule la curiosité des lecteurs, mais la plupart vont attendre les résultats des prix, en octobre-novembre (9,4% et 8,7% des ventes) et l’approche des fêtes de Noël (17,3% des ventes!) pour se décider à acheter.   

«Les livres de la rentrée ne se vendent ni mieux ni moins bien que les autres, confirme Olivier Bessard-Banquy, spécialiste de l’édition et auteur de L’Industrie des Lettres. La rentrée n’est pas en soi un moment qui peut faire vendre plus. Les livres dont on ne parle pas ne se vendront pas du tout; globalement, la rentrée littéraire est un mouvement très déficitaire.»   

D’ailleurs, même à long terme, les livres sortis à la rentrée ne se vendent pas forcément mieux que les autres: «On peut faire de meilleurs résultats avec des livres qui sortent en mai, explique Marion Mazauric. Janvier est aussi une très bonne date de sortie.»

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3. Sortir son livre pendant la rentrée littéraire est-il stratégique?

Ça dépend pour qui. «L’art de l’édition, explique Marion Mazauric, ce n’est pas seulement de trouver le bon livre, mais aussi de savoir le programmer. Je peux attendre un an et demi pour sortir un ouvrage au bon moment.» Ainsi, dans la mesure où l'éditrice a besoin d’avoir un manuscrit en mars ou avril pour pouvoir le sortir lors de la rentrée, elle explique attendre la rentrée 2014 pour publier un livre prometteur dont elle n’a reçu le manuscrit qu’en mai.

«Néanmoins, il y a certains livres dont je ne veux pas à la rentrée», précise-t-elle. La programmation des sorties constitue en effet une stratégie globale pour l’éditeur: en plus d’être pensée en fonction du livre lui-même, une date de sortie est aussi choisie en fonction des autres sorties prévues par la maison. «Cette année, par exemple, on a limité drastiquement les sorties en langue française pour la rentrée, afin de pouvoir concentrer tous nos efforts de communication sur le livre de Thomas Gunzig, vraiment exceptionnel»

Sortir un livre à une période où toute la presse, généraliste ou culturelle, nationale ou régionale, consacre plusieurs pages à des critiques littéraires multiplie les chances de voir son ouvrage médiatisé. «Qu’est-ce que “tirer son épingle du jeu?” s’interroge l’éditrice. Pour un premier roman, l’objectif est que l’auteur soit reconnu comme écrivain; en ce sens, la rentrée est un bon tremplin.» «Les livres de la rentrée bénéficient d’une forte exposition, mais la concurrence est très sévère», relativise Olivier Bessard-Banquy.

«On essaie de donner une chance à chacun, explique Christian Thorel, mais entre les années 1980 et 2010, on est passé du simple au double en nombre de sorties, malgré la légère baisse de cette année. On fait d’abord un important travail préparatoire de lecture, qui mobilise toute l’équipe de libraires. Nous choisissons quelques centaines de romans, en fonction de la connaissance que nous avons des auteurs et de notre confiance dans les éditeurs. Sur les 555 livres de cette année, il y en a une centaine que nous n’avons pas commandée. Et environ 20% de ceux que nous avons sélectionnés ne seront pas du tout vendus.»

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4. Peut-on gagner un prix avec un livre paru en dehors de la rentrée?

Théoriquement, oui. Si les principaux prix littéraires français sont remis à l’automne, ils récompensent normalement un livre publié au cours de l’année précédente, et pas seulement depuis le mois d'août.

Dans les faits, ce n'est cependant pas forcément le cas: depuis 1998, année où Confidence pour Confidence de Paule Constant, sorti en avril, avait été primé, le Goncourt n'a été attribué qu'à des ouvrages parus à la rentrée, et on peut d'ailleurs lire sur le site officiel du prix que «les livres seront ceux de la rentrée précédent l'attribution du Prix».

En pratique, même pour les autres prix, les livres récompensés sont souvent ceux qui ont bénéficié du battage médiatique de la rentrée: «Les éditeurs exercent leur pression pour défendre les livres plus récents», explique Christian Thorel.

Mais il y a des exceptions. Ainsi, en 2012, le prix Renaudot a été attribué à Notre-Dame du Nil de Scholastique Mukasonga, sorti en mars, et en 2011, Mathieu Lindon a remporté le prix Médicis avec Ce qu’aimer veut dire, sorti en janvier. Des cas qui restent très marginaux, selon Olivier Bessard-Banquy:

«Ce sont les prix qui font la rentrée, c’est parce qu’il y a ces compétitions que les journalistes s’y intéressent. Il est très exceptionnel qu’un livre obtienne un prix s'il a été publié trop tôt. La rentrée littéraire a en quelques sorte été instituée pour les prix. La production de la rentrée est énorme, on ne peut pas s’attendre à ce que les jurys aillent chercher d’autres livres, sauf quand ils estiment que la production n’est pas assez bonne ou s’ils veulent affirmer leur indépendance. C’est une manière de faire parler d’eux, justement parce que c’est très rare et très improbable.»

«Pour les prix d’automne, souligne Marion Mazauric, les réseaux comptent plus que la date de sortie, même si certains d’entre eux sont vraiment attentifs à la découverte, indépendamment du lobbying, comme le prix de Flore.» Pour autant, elle se refuse à accuser la rentrée littéraire de parisianisme: «La rentrée en elle-même est vraiment un événement national, seuls les prix sont peut-être un peu trop parisiens.»

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5. Existe-t-il une rentrée du livre numérique?

«Cette année, presque tous les livres sont sortis aussi en version numérique, explique Christian Thorel, mais il n’y a pas de rentrée du livre numérique spécifique.» En fait, le calendrier du livre numérique suit celui du livre imprimé, nous explique Marion Platiau, chargée de projets à la librairie en ligne Numilog. «Il y a des éditeurs spécialisés dans le numérique, mais ils ne sont pas tellement mis en avant lors de la rentrée». Par exemple, «la plateforme d’auto-publication Kindle Direct Publishing n’a pas de rentrée dédiée», confirme Marie-Pierre Sangouard, directrice du contenu Kindle chez Amazon France.

«De toute façon, explique Olivier Bessard-Banquy, Internet est fondamentalement démocratique et ne s’accorde pas vraiment avec l’idée de hiérarchie inhérente à la rentrée littéraire, qui justifie qu’à travers les prix, des “connaisseurs” orientent les choix de lecture des “profanes”. Si jamais le livre numérique devait remplacer complètement le papier, la rentrée littéraire tendrait sûrement à disparaître. Mais ce n’est que très peu probable à moyen terme, dans la mesure où même les digital natives n’ont pas l’air vraiment décidés à payer pour de la culture dématérialisée.» 

Une prédiction par laquelle Marie-Pierre Sangouard n’est pas pleinement convaincue: «Bien sûr, les prix traditionnels s’intéressent aux livres traditionnels, mais on commence à voir émerger des initiatives de prix numériques. Par exemple, le prix e-crire, lancé par auféminin.com, récompensera une nouvelle publiée exclusivement en version numérique.» Un prix qui sera remis le 1er octobre, donc bel et bien selon un agenda de rentrée littéraire.

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