France

France 2025: enfin le bon débat

Eric Le Boucher, mis à jour le 30.08.2013 à 7 h 01

Le rapport de Jean Pisani-Ferry donne un bon diagnostic de l’état de la France, économique et psychologique et résume les trois défis auquel le pays n’a pas su répondre: la mondialisation, les inégalités et le rapport au progrès.

La Tour Eiffel sous les nuages, le 28 mai 2013. REUTERS/Benoît Tessier.

La Tour Eiffel sous les nuages, le 28 mai 2013. REUTERS/Benoît Tessier.

Voilà le document que tous les ministres, tous les élus de France et de Navarre, tous les citoyens intéressés par la chose publique, devraient lire et apprendre par cœur. Trente-huit pages indispensables. Le texte donne à la fois un bon diagnostic de l’état de la France, économique et psychologique, il résume les trois grands défis auquel le pays n’a pas su répondre depuis trente ans et il esquisse des solutions dont il donne une idée du coût social. Sur ce socle, le débat politique devrait pouvoir enfin quitter l’anathème et les préjugés et cesser d’être stérile. Il faut féliciter Jean Pisani-Ferry, économiste nommé avant l’été à la tête du Commissariat général à la stratégie et à la prospective, (le nouveau «Plan») d’avoir si vite produit pour la réunion ministérielle du 19 août sur «Quelle France en 2025?», une synthèse si féconde.

Le pessimisme conduit à l'immobilisme

Commençons par la psychologie puisqu’au fond, le problème est dans la déprime nationale. Le mal français est cette spirale mortifère dans laquelle s’enfonce le pays, où le pessimisme profond sur le futur conduit à l’immobilisme qui ne fait qu’accroitre les problèmes, le tout nourrissant les croyances dans les «fausses solutions populistes» des extrêmes de gauche et de droite. Ce mal, explique Pisani, «cette perte de confiance de la France dans son l’avenir» provient d’«une perte de confiance en elle-même, en ses institutions économiques, politiques et sociales». Les  Français ne croient plus en leur capacité de s’organiser pour de faire face aux défis. Ils soupçonnent quelques-uns d’accaparer les bénéfices de l’économie, ils remettent en cause le progrès technique car ils pensent avoir perdu le pouvoir d’en éviter les effets négatifs, ils voient les politiques impuissants devant les inégalités qui se creusent.

Cet «état d’esprit» a des conséquences considérables car il aboutit «à considérer tout débat social comme un jeu à somme nulle, de type gagnant-perdant, dans lequel les gains des uns sont nécessairement les pertes des autres. Les conflits de répartition en viennent à dominer les esprits et à bloquer les investissements dans des projets d’avenir. Au lieu de veiller au bien-être des générations futures, les différentes catégories sociales sont amenées à s’affronter pour le partage de ressources qu’elles croient vouées à diminuer».

Comment le pays peut-t-il «se réapproprier les enjeux du futur»? En établissant d’abord un bon diagnostic du monde, en clair de la mondialisation. Le texte écarte ici les facilités des démondialisateurs qui prônent le protectionnisme. Il rappelle que la France ne souffre pas d’être trop ouverte mais pas assez, parce qu’elle a perdu de sa compétitivité. En outre, la variable du coût du travail va compter moins au fur et à mesure que grossissent les classes moyennes bien rémunérées au Sud et que la compétition se centre sur l’innovation. Dans cette nouvelle phase de la mondialisation qui s’ouvre, les défis sont différents mais non moins grands: le Nord est perclu de dette (110% du PIB dans l’OCDE contre 35% dans les émergents) tandis que le Sud conquiert rapidement du terrain dans la bataille des savoirs. Autre difficulté: le monde deviendra multipolaire alors que le système multilatéral onusien est, en matière économique,  social et environnemental, paralysé. Il ne faut pas compter sur de véritables progrès de la gouvernance mondiale (sauf timidement en matière fiscale).

«Trois choix collectifs» indispensables

La France dans ce contexte va continuer de rapetisser: «Son poids relatif sera deux à trois fois inférieur à ce qu’il était il y a trente ans». « Elle pèsera moins de 3% du PIB mondial» soit autant, pour comparer, que l’Espagne en 1980.

Mais «un pays petit n’a pas moins de raison d’être prospère», au contraire, parie Pisani. La France a des atouts forts: une formation de qualité (malgré les failles), un pays «excellemment équipé» en infrastructures (sauf numériques) et il reste attractif pour les investisseurs étrangers. Mais encore faut-il que le pays sache faire «les trois choix collectifs» qu’il repousse depuis trois décennies: Comment s’insérer dans la mondialisation? Quelle sont les inégalités acceptables? Comment renouer avec le progrès scientifique? 

L’intérêt du document, et c’est sa meilleure partie, est de d’avancer des réponses. Concernant la mondialisation, choisir de réindustrialiser la France -la tarte à la crème des politiques aujourd’hui- impose de rebasculer une importante partie de  la valeur ajoutée vers les entreprises industrielles, en clair de demander des sacrifices aux salariés et aux secteurs abrités. Le modèle allemand, puisque c’est de lui dont les partisans industrialistes s’inspirent, l’a montré. A l’inverse, choisir une stratégie de développement des services (par exemple ceux de la santé et de l’économie des séniors) n’impose pas tant une modification quantitative de la protection sociale que qualitative. Ces métiers sont plus précaires, il faut inventer des protections adéquates. Les inégalités devraient se creuser, il faut le savoir et l’accepter. Voilà, on ne peut plus clairement, les bons débats posés.

Des faits et des choix pour un pays désorienté

Les inégalités croissantes, justement, constituent les deuxième choix: contrairement aux idées toutes faites, la France a bien résisté au creusement des inégalités de revenus depuis trente ans. Mais elle a perdu beaucoup de terrain sur les autres facteurs que sont l’accès à l’éducation, au logement, à l’emploi, au soin et au numérique. De sorte que la France n’est égalitaire qu’en façade. Peut-on accepter de lâcher un peu prise sur les revenus en compensant par des efforts sur ces autres facteurs? Le débat est là-encore judicieusement ouvert.

Le choix sur le progrès demande lui-aussi de sortir de la polarisation des positions. Il est temps de sortir des interdictions en trouvant le moyen d’encadrer collectivement les technologies.

France 2025, le texte est discutable, il n’embrasse pas tous les aspects. Mais à un pays désorienté et déprimé: il apporte des faits et des choix. Puisse la classe politique s’en emparer.

Eric Le Boucher
 

 

 

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Cofondateur de Slate.fr
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