Monde

Ake Sellstrom, le scientifique que la Syrie redoute

David Kenner, mis à jour le 29.08.2013 à 19 h 13

Ce neurobiologiste devenu inspecteur de l’Onu pourrait empêcher une extension du conflit. Ou la provoquer.

Ake Sellstrom. REUTERS/Erik Hillbom/Scanpix Sweden.

Ake Sellstrom. REUTERS/Erik Hillbom/Scanpix Sweden.

Lundi 26 août au matin, une équipe d’inspecteurs en armes chimiques de l’Onu a quitté l’Egypte pour rejoindre le Four Seasons Hotel dans le centre de Damas puis se rendre sur le site de ce que l’on présente comme une des pires attaques chimiques depuis plusieurs décennies. L’équipe est dirigée par Ake Sellstrom, un scientifique suédois qui se retrouve ainsi transporté de sa salle de cours de l’université d’Umea au milieu d’un des pires conflits à la surface de la planète.

Sellstrom et son équipe se sont rapidement retrouvés confrontés à toute la dangerosité de leur mission. Des snipers ont en effet ouvert le feu sur leur convoi alors qu’il approchait du site, les obligeant à faire brièvement demi-tour. Le régime du président syrien Bachar el-Assad a attribué l’attaque aux rebelles dans le secteur, tandis que l’opposition syrienne accusait les miliciens loyaux au régime.

Sellstrom, suédois au visage rond, peut se targuer d’avoir passé trois décennies à conduire des recherches sur les effets des gaz neurotoxiques sur le cerveau humain et a déjà occupé des positions clés au sein des équipes d’inspections de l’Onu en Irak. Il est finalement parvenu à mener son équipe sur les lieux de l’attaque et une vidéo tournée par des habitants montre les inspecteurs s’entretenant avec les équipes médicales locales et en train d’examiner les personnes frappées par l’attaque.

Mais l’attaque subie par le convoi a empêché l’équipe d’inspecter une demi-douzaine de sites clés et l’a contrainte à réduire une mission de six heures à une inspection de 90 minutes. Pour couronner le tout, le message délivré par l’embuscade du matin était clair: Sellstrom et son équipe sont dans la ligne de mire —tant politiquement que littéralement— de forces puissantes en Syrie.

Un joker, mais de qui?

Sellstrom apparaît comme un joker dans le processus de déclenchement d’une potentielle nouvelle campagne militaire américaine au Proche-Orient. Le secrétaire d’Etat John Kerry clairement affirmé qu’il tient le régime d’Assad pour responsable de l’attaque supposée du 21 août dans la banlieue de Damas: il a présenté l’usage de telles armes comme une «obscénité morale» et décrit l’invitation des inspecteurs par le régime à visiter les lieux comme «trop tardive pour être crédible»?

Les découvertes de Sellstrom pourraient bien légitimer, aux yeux du monde, une intervention américaine en Syrie —ou bien donner des munitions aux adversaires de Washington, qui pourraient arguer du fait que les Etats-Unis s’apprêtent une nouvelle fois à se lancer à l’aveuglette sur le territoire d’un pays arabe sur la base d’informations parcellaires sur l’usage d’armes de destruction massive. Voilà une position bien inconfortable pour un homme qui n’est ni diplomate, ni général, seulement un scientifique peu connu mais disposant d’une spécialité inhabituelle —et politiquement explosive.

«Je connais Ake. C’est un chic type et la position dans laquelle il se trouve est horrible, dit Charles Duelfer, ancien directeur adjoint de l’équipe de l’Onu qui inspecta l’Irak de Saddam Hussein à la recherche d’armes de destruction massive après la Première guerre du Golfe. Il va se trouver soumis à une énorme pression. Comment va-t-il présenter et définir ce qu’il va découvrir? C’est extrêmement compliqué.»

Un peu de la même manière qu’un entraîneur de basket-ball s’en prend parfois aux arbitres pour tenter d’obtenir un avantage pour son équipe, la Russie et les Etats-Unis vont probablement faire pression sur les inspecteurs pour qu’ils adoptent leur version respective des faits. L’administration de l’ancien président George W. Bush ignora superbement les demandes répétées des équipes d’inspecteurs de l’Onu, qui désiraient disposer de davantage de temps pour accomplir leur mission juste avant la seconde guerre en Irak, et se contenta de leur «conseiller» de quitter le pays trois jours avant le début de l’invasion.

Aujourd’hui, le ministre russe des Affaires étrangères, Sergei Lavrov, «prend un malin plaisir à mettre des bâtons dans les roues des inspecteurs, si cela sert ses objectifs, dit Duelfer. Il souhaite faire tout son possible pour que l’ambiguïté demeure [sur l’identité des auteurs de l’attaque.]»

Naviguer dans de tels champs de mines politiques n’est pas la spécialité de Sellstrom. Âgé de 65 ans, ce scientifique très respecté est titulaire d’un doctorat de l’université suédoise de Göteborg. Son sujet de thèse portait sur «la circulation de l’acide gamma-aminobutyrique  dans le cerveau». Mais les défis qui l’attendent dans sa mission d’inspection n’ont rien de scientifiques: ils sont politiques.

Un défi politique

Dzenan Sahovic travaille avec Sellstrom au sein de l’European CBRNE Center, une petite organisation de recherche spécialisée dans la réponse aux besoins de l’Union européenne et des Nations unies en matière de matériaux chimiques, bactériologiques, radioactifs, nucléaires ou explosifs. Sahovic affirme que Sellstrom a participé à améliorer les directives et les procédures des inspections d’armes au sein de l’Onu et a même organisé, en 2009, un scénario permettant de simuler le fonctionnement d’une telle inspection.

«Ce dont nous parlons, pour notre part, c’est essentiellement de la science —comment réaliser une inspection correctement d’un point de vue scientifique, dit-il. Mais comme de nombreuses situations l’ont clairement démontré, il s’agit bien davantage de politique que de science. Or, la politique, cela ne fait pas partie de notre travail.»

Sahovic considère que l’intérêt premier de Sellstrom pour la science au détriment de la politique est bien plus un avantage qu’un inconvénient. Placer une personnalité politique ou diplomatique à la tête de l’équipe de l’Onu aurait nécessairement provoqué des suspicions de parti pris, déclare-t-il. En choisissant un expert reconnu en la matière, cela met l’accent «sur le caractère scientifique et indépendant de l’enquête».

Mais la question de l'influence des éventuelles découvertes de l’équipe de Sellstrom sur le débat international autour de la Syrie demeure. Toutes les parties impliquées admettent à présent qu’une attaque chimique a bien eu lieu à Damas. La Russie et le régime syrien suggèrent que ce sont les rebelles qui ont conduit cette attaque, tandis que les Etats-Unis et plusieurs Etats européens accusent Assad d’en être l’auteur.

Selon les termes de la mission, fixés entre le régime d’Assad et l’Onu, l’équipe d’inspecteurs n’a aucun mandat pour désigner des coupables. Sellstrom est il en mesure de délivrer des informations susceptibles de renforcer ou d’affaiblir les arguments d’un camp ou de l’autre?

Nombreux sont ceux qui pensent que oui. S'il ne pourra dire explicitement qui du régime d’Assad ou des rebelles a conduit l’attaque, il pourra tout de même délivrer des informations qui impliqueront fortement un parti ou un autre —ce qui permettra au secrétaire général de l’Onu Ban Ki-moon de poser en personne l’accusation.

A la recherche de la preuve irréfutable

Le régime syrien développe des armes chimiques depuis des décennies; c’est la stratégie qu'il a choisi pour lutter contre la menace posée par la détention de l’arme nucléaire par Israël. Le résultat, selon Duelfer, c’est qu'il dispose désormais de systèmes extrêmement sophistiqués pour entretenir ses stocks: stabilisateurs chimiques ajoutés aux agents toxiques, par exemple, ou création de munitions binaires qui mélangent les composantes, permettant de créer un produit toxique après que la fusée ou l’obus ont été tirés. «Si les enquêteurs trouvent des morceaux d’obus ou de fusées avec ce degré de sophistication, cela pointera directement du doigt l’armée syrienne», dit-il.

A l’inverse, si les agents toxiques utilisés à Damas ne contiennent pas de stabilisateurs chimiques et que la méthode de dispersion est plus rudimentaire, cela pourrait faire pencher la balance en faveur de la Russie et du régime Assad.

Magnus Norell, un des principaux conseillers de l'European Foundation for Democracy, pense lui aussi que les évènements pourraient effectivement se dérouler de la sorte, mais il est persuadé que Sellstrom et son équipe ne seront pas en mesure de fournir un élément irréfutable enfonçant le clou pour l’un ou l’autre camp. Le fait que le site d’inspection se trouve sur une zone en guerre ne menace pas seulement la sécurité des inspecteurs: cela menace aussi directement la survie des preuves.

«Les bombardements effectués par les forces gouvernementales [dans les faubourgs est de Damas] au cours des derniers jours pourraient bien avoir détruit toute possibilité d’établir, au delà d’un doute raisonnable, ce qui s’est réellement passé», dit Norell.

D’après lui, Assad et ses alliés tireront parti de la moindre ambigüité pour condamner une intervention militaire. «Le défi est le suivant: que faire après les frappes militaires? Si Assad reste au pouvoir, et il y restera, rien n’aura vraiment changé, sauf que les chances d’aboutir à un éventuel compromis auront été anéanties, dit Norell. Pour que des frappes menacent vraiment Assad, il faudrait entreprendre une campagne militaire d’une toute autre ampleur et ce n’est pas ce qui est envisagé actuellement.»

Mais en ce qui concerne Sellstrom, de telles questions dépassent largement le cadre de sa mission à Damas. Elle sera couronnée de succès s’il parvient à visiter les sites de l’attaque et mettre la main sur les échantillons qu’il est venu chercher, en évitant d’être abattu dans l’intervalle.

David Kenner

Traduit par Antoine Bourguilleau

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