50 albums de 2013 passés au crash-test Spotify

On s'en doutait, mais les stats de la plate-forme le confirment: les gens n'écoutent pas les disques jusqu'au bout. Petit calcul du taux de déperdition de quelques albums marquants de l'année.

Next Song / Hector Alejandro via Flickr CC License by.

- Next Song / Hector Alejandro via Flickr CC License by. -

On s'en doutait, mais il fallait que les datas le confirment: les gens n'écoutent pas les disques jusqu'au bout.

Spotify a lancé il y a quelques mois une fonctionnalité qui permet de voir, pour chaque artiste, ses dix chansons les plus écoutées. Des stats qui éclairent d'une lumière crue le statut peu enviable des titres de fin d'album, qui ont beaucoup moins de chance d'être écoutés que leurs homologues du début. 

Pour de nombreux artistes, le top 10 épouse quasi parfaitement le tracklisting, avec la piste 1 en tête et la piste 10 en queue de peloton. Prenons l'exemple de la chanteuse américaine Julianna Barwick: voici le tracklisting de son dernier album, Nepenthe.

1.     Offing
2.     The Harbinger
3.     One Half
4.     Look into Your Own Mind
5.     Pyrrhic
6.     Labyrinthine
7.     Forever
8.     Adventurer of the Family
9.     Crystal Lake
10.   Waving to You

Et voici son top Spotify.



La bonne nouvelle dans l'affaire, c'est l'éclatante survivance du format album —au moins sur Spotify et au moins dans la musique indé. L'écoute n'est pas si fragmentée qu'on pourrait l'imaginer, le shuffle est loin d'avoir pris le pouvoir.

La mauvaise nouvelle, c'est que des mauvais esprits peuvent maintenant s'amuser à calculer le taux de déperdition des disques, le pourcentage d'auditeurs qui s'en vont avant la fin.

C'est ce que j'ai voulu faire en soumettant une liste arbitraire de 50 albums de l'année 2013 à un test très simple: calculer la perte d'auditeurs entre la piste 1 et la piste 5. Pour ce calcul, je n'ai intégré que des albums dont l'écoute est manifestement linéaire, avec une chute du nombre d'écoutes à chaque titre, comme pour Julianna Barwick. Cette (grosse) contrainte exclut de toute possibilité de classement des albums aussi bons que ceux de Daft Punk, A$AP Rocky, Kanye West ou Disclosure. Il semblerait que plus l'artiste est connu, moins l'écoute est linéaire, «polluée» par l'écoute en boucle d'un single ou d'une chanson un peu plus saillante que les autres.

De la même manière, le calcul n'est pas possible pour des artistes comme The Knife, The Strokes ou Phoenix, pour lesquels le dernier album ne pèse pas assez lourd dans leur top 10 Spotify.

Comme une courbe d'audience

Ce classement donne une forme d'indice de satisfaction, comme une courbe d'audience en télé. Quand les gens zappent en masse, ça ne signifie pas forcément que l'émission est mauvaise. Au moins qu'elle est jugée chiante, ou qu'elle ne correspond pas à la promesse.

Précision méthodologique: pour tous les artistes avec un astérisque, quand la comparaison n'est pas pertinente entre la 1 et la 5 (souvent parce qu'une des deux est un single), j'ai effectué un calcul similaire. Par exemple, si la 1 est un single, comparer la 2 et la 6; si la 5 est un single, extrapoler le nombre d'écoutes «normales» de la chanson en faisant une moyenne des écoutes de la 4 et de la 6.

-10% à -30%

Vampire WeekendModern Vampires of the City (-15%), PhosphorescentMuchacho (-16%), Majical CloudzImpersonator (-22%), Waxahatchee Cerulean Salt (-25%), Stromae* Racine carrée (-25%), Autre Ne Veut*Anxiety (-26%), The National*Trouble Will Find Me (-28%), Kurt Vile*Wakin on a Pretty Daze (-29%).

-30% à -40%

SuunsImages du Futur (-31%), No JoyWait To Pleasure (-31%), GrouperThe Man Who Died in His Boat (-31%), Mount Kimbie*Cold Spring Fault Less Youth (-34%), FoxygenThe 21st Century Ambassadors of Peace and Magic (-34%), ShigetoNo Better Time Than Now (-34%), TorresTorres (-37%), Yo La TengoFade (-37%), Unknown Mortal OrchestraII (-38%), The MenNew Moon (-39%), Marnie Stern The Chronicles of Marnia (-40%), Laura MarlingOnce I Was An Eagle (-40%), Mikal Cronin*MCII (-40%).

-40% à -50%

Julianna BarwickNepenthe (-41%), DJ KozeAmygdala (-41%), Aline*Regarde le ciel (-43%), Julia Holter*Loud City Song (-44%), James BlakeOvergrown (-45%), Sigur RósKveikur (-45%), Thee Oh SeesFloating Coffin (-46%), Eleanor FriedbergerPersonal Record (-47%), Speedy Ortiz Major Arcana (-47%), Jagwar MaHowlin: (52%), Johnny MarrThe Messenger (-49%), Is TropicalI'm Leaving (-49%).

-50% à -60%

Jim JamesRegions of Light and Sound (-51%), Dirty BeachesDrifters/Love Is The Devil (-52%), The PastelsSlow Summits (-52%), Smith WesternsSoft Will (-53%), MountainsCentralia (-53%), Fuck ButtonsSlow Focus (-55%), Crash of RhinosKnots (-55%), These New PuritansField of Reeds (-57%), SavagesSilence Yourself (-59%), Jon HopkinsImmunity (-59%), Colin StetsonNew History Warfare Vol. 3: To See More Light (-60%), IceageYou’re Nothing (-60%).

-60% à -80%

Toro Y Moi Anything in Return (-62%), DeafheavenSunbather (-64%), Mouth of the Architect Dawning (-74%), MerchandiseTotale Nite (-78%).

 

Déjà en tête de plusieurs tops de milieu d'année, Modern Vampires of the City de Vampire Weekend obtient donc aussi le vote du public, avec seulement 15% des auditeurs partis avant le cinquième titre. Autre disque souvent cité dans les pré-bilans, Muchacho du songwriter folk Matthew Houck, a.k.a. Phosphorescent, laisse lui aussi très peu de monde sur le bord de la route (-16%). 

La fin du classement est peuplée d'albums trop bruyants (Deafheaven, Mouth of the Architect), trop exigeants (Colin Stetson), ou trop déroutants (Merchandise). L'écoute de l'EP 5 titres de Merchandise est une véritable boucherie: ils partirent 36.000 sur le premier titre et ils se virent 8.000 en arrivant au titre 5 (-78%). L'équivalent d'une bordée de pouces rouges sur YouTube. L'album précédent de Merchandise recueille lui aussi un taux de déperdition supérieur à 80%. À un moment, il faut se poser des questions.

Le syndrôme du «metal Pitchfork»

Les scores décevants obtenus par les albums noise ou metal, comme Iceage, Deafheaven ou Mouth of the Architect, sont très intéressants. Ils s'expliquent sans doute par leur excellent accueil critique dans la sphère indie (tous les 3 ont obtenu plus de 8.0 sur Pitchfork), dont ils constituent une niche très spécifique. On peut imaginer que de nombreux lecteurs de Pitchfork, attirés par la note haute obtenue, ont déchanté à l'écoute d'un son nettement moins pop que ce qu'ils ont l'habitude d'écouter.

L'affichage du nombre d'écoutes sur Spotify «va dans le sens de notre engagement auprès des artistes de devenir une vraie plateforme de promotion», m'a expliqué une représentante de l'entreprise. Mais il peut aussi être terriblement cruel.

Sans compter que ce top 10 renforce encore les inégalités entre titres, quand les auditeurs l'utilisent pour écouter la musique d'un artiste. Le titre de fin d'album est bloqué dans un double ghetto: au fond de l'album, et au fin fond du top. À contrario, le premier titre bénéficie d'un double coup de pouce, un véritable dopage qui peut pousser un titre moyen (comme Les Copains, la très quelconque intro instrumentale de l'album d'Aline) en haut des charts de l'artiste. 

Vincent Glad

(Merci aux 28% de lecteurs qui sont arrivés jusque là)

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L'AUTEUR
Journaliste à Slate.fr, Les Inrockuptibles et GQ, ancien chroniqueur au Grand Journal de Canal+. Ses articles
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Publié le 06/09/2013
Mis à jour le 06/09/2013 à 12h23
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