France

Syrie: mode d'emploi pour convaincre les Français de partir en guerre

Etienne Augé, mis à jour le 01.09.2013 à 13 h 53

Alors que le conflit ne passionnait pas les foules il y a quelques mois, il apparaît presque certain que la France va se lancer dans une «intervention limitée en Syrie afin de punir Bachar el-Assad». Récapitulatif des méthodes pour convaincre l’opinion publique de soutenir une nouvelle guerre hollandaise.

Laurent Fabius, Jean-Marc Ayrault, François Hollande, Jean-Yves Le Drian et Manuel Valls avant un Conseil de défense à l’Élysée au sujet de la Syrie le 28 août 2013. REUTERS/Kenzo Tribouillard.

Laurent Fabius, Jean-Marc Ayrault, François Hollande, Jean-Yves Le Drian et Manuel Valls avant un Conseil de défense à l’Élysée au sujet de la Syrie le 28 août 2013. REUTERS/Kenzo Tribouillard.

Que de différences entre l’apathie concernant la répression en Syrie, décrite dans un précédent article, et le discours de François Hollande du 27 août appelant à intervenir contre Bachar el-Assad. La situation a-t-elle changé drastiquement? Le nombre de morts, plus de 100.000 selon les Nations unies, est-il responsable des bruits de bottes que l’on entend dans les pays occidentaux ? Ou alors la France redécouvre-t-elle un intérêt à s’occuper des affaires des autres malgré les dénégations de son président?

Alors que le conflit ne passionnait pas les foules il y a quelques mois, il apparaît presque certain que la France va se lancer dans une guerre, ou plutôt, selon la terminologie diplomatique, dans une «intervention limitée en Syrie afin de punir Bachar el-Assad». Une fois de plus, la mécanique de la marche vers un nouveau conflit pour la France se met en branle et les leçons de l’Histoire seront perdues devant l’urgence des combats. Petit récapitulatif des méthodes pour convaincre l’opinion publique française de soutenir une nouvelle guerre hollandaise.

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1.Faire simple

Le Moyen-Orient est, comme toutes les régions du monde, complexe. Le conflit syrien, à l’image de la guerre civile libanaise entre 1975 et 1990, est une guerre impliquant de nombreux camps alliés pour l’occasion. Distinguer les différentes factions est fastidieux.

Pour faire simple, la vision présentée par la France est celle d’un pays dominé par un dictateur féroce qui écrase sa population et tue ses enfants. Cette description n’est pas fausse, loin de là, mais elle ne reflète pas la difficile question de la nature des protagonistes, en particulier des troupes luttant contre l’armée régulière syrienne, elle-même épaulée notamment par le Hezbollah libanais et les pasdarans iraniens. La vision française balaie cet aspect en concentrant la question sur le martyr des Syriens obligés de fuir un pays à feu et à sang.

2.Susciter l’indignation

On sait grâce à Stéphane Hessel que des millions de citoyens sont prêts à s’indigner si on leur indique contre quoi. S’indigner contre les massacres de la Syrie, cause noble s’il en est, permet également de moins se préoccuper de sa propre situation. 

Les images de victimes de la guerre chimique sont un excellent moyen pour déclencher notre indignation, tant elles sont insoutenables. On ne joue pas sur la raison, mais sur l’émotion.

Des voitures piégées explosent à Beyrouth et en Irak, mais pour le moment, on se doit de se concentrer sur l’innocence perdue des enfants gazés par la folie des hommes. Les images parlent et interpellent. Le citoyen ne peut rester indifférent.

3.Cliver l’opinion: saints et salauds

Ici, une bonne propagande impose de ne pas donner plus d’options que nécessaire. Un choix doit être fait entre deux propositions binaires.

Dans le cas de Syrie, le citoyen doit être amené à choisir une des deux possibilités suivantes: ou bien son cœur de pierre reste sourd aux lamentations des populations massacrées par le tyran Bachar el-Assad, ou il veut les aider et la solution passe par une solution militaire. Donner un blanc-seing à l’option guerrière, c’est se donner bonne conscience en déléguant le sale travail aux armées.

Mais sinon quoi? Ne rien faire et avoir du sang sur les mains? Vous êtes un monstre si vous ne pensez pas à ces pauvres enfants! Il ne saurait évidemment y avoir de troisième choix.

4.Apporter des preuves i-rré-fu-tables

Avant même que l’Onu n’ait publié son rapport sur l’emploi d’armes chimiques, les preuves s’accumulent pour montrer que Bachar el-Assad est bien coupable. Les capacités sanguinaires des Assad père et fils sont bien connues depuis des décennies mais elles semblent seulement déranger aujourd’hui que la «ligne rouge» est franchie.

Les journaux occidentaux apportent donc des éléments solides pour montrer le niveau de barbarie de la répression. Correspondants sur place, sources bien informées, photographies insoutenables contribuent à chauffer une opinion déjà révoltée par le conflit du mois.

Car il faut tout de même amener des preuves, même si elles sont choisies. On attend le retour de la fiole de Colin Powell, réutilisable et recyclée.

5.Promettre une nouvelle guerre éclair

On se souvient  de la «der des ders», qui devait être le dernier conflit de l’armée française en… 1914. On connaît la suite de l’Histoire mais la France aime, avant chaque conflit, rassurer la population en avançant que la guerre sera rapide, sans victimes du côté de l’armée française et remplira parfaitement ses objectifs précis et limités.

La Grande muette étant impliquée dans 17 «opérations de maintien de la paix» à travers le monde (Serval, MICOPAX, Atalante, KFOR, FINUL, ISAF, OEF, Epervier, Boali, MONUSCO, Licorne, ONUCI, MINUL, Corymbe, MINUSTAH, Tamour, MINURSO), il est important de rassurer l’opinion publique sur une guerre qui ne coûtera pas grand-chose en hommes et en matériel. Et tant pis si demain l’armée française est impliquée dans 18 opérations militaires extérieures. Qui se préoccupe de l’opération Corymbre, dans le golfe de Guinée?

6.Trouver le vocabulaire adéquat: positiver

Non, on ne part pas en guerre, on déclenche une opération destinée à protéger les populations civiles. Non, on ne s’engage pas dans le choc des civilisations, la France se veut une puissance repère qui agit au-delà de ses propres intérêts et un pont entre les continents, a déclaré le président Hollande.

Non, on ne veut pas changer le régime en place, juste l’amener à de meilleurs sentiments vis-à-vis de sa population. La France ne le fait pas parce que cela lui fait plaisir, ni parce qu'elle y a intérêt, mais parce qu'elle le doit. C'est sa mission de veiller sur le monde, et sur la Syrie dont elle a assuré la protection par mandat de 1920 à 1944.

7.Préférer la justice au droit

La Russie soutenant son allié syrien diplomatiquement et militairement, une solution alternative doit donc être adoptée afin de passer outre le droit international, ou plutôt de le dépasser. Le président Hollande l’a bien dit lors de son intervention devant la conférence des ambassadeurs le 27 août, «le droit international doit évoluer avec son temps».

Il s’agit donc de montrer que parfois, pour la bonne cause, les Nations unies ne doivent pas être respectées. Un peu ce que la France de Jacques Chirac avait reproché aux Etats-Unis de George W. Bush, sauf qu’en Syrie, la France n’a pas les mêmes intérêts commerciaux qu’elle avait en Irak.

L’intervention en Syrie étant humanitaire, il est donc permis de violer le droit international temporairement. C’est effectivement possible, à condition de disposer d’un siège permanent au Conseil de sécurité.

8.Trouver des cautions morales et intellectuelles

La France dispose de philosophes professionnels dont l’opinion importe lorsque le public hésite encore sur la conduite à adopter. L’apparition de Bernard-Henri Lévy dans l’émission de divertissement Le Grand Journal sur Canal+ permet à ceux qui hésitent encore de se faire à l’idée que tuer est parfois nécessaire puisqu’un philosophe, donc ami de la sagesse, le recommande.

Même si BHL est plus capable de renforcer les convictions que de convaincre les indécis, son discours en apparence informé peut faire merveille dans une émission animée par un Antoine de Caunes peu disposé à rentrer dans la contradiction. On peut s’attendre à voir nombre de personnalités dans les médias appuyer la décision d’attaquer la Syrie sans qu’on comprenne vraiment ce qui les habilite à le faire, à part peut-être leur condition de citoyen. Qu’en pense Nabilla?

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Le scénario se répète lorsqu'avant chaque guerre, dans une démocratie, il s’agit de convaincre l’opinion publique sans lui demander son avis. La Syrie sera sûrement attaquée, avec des conséquences aujourd’hui difficilement prévisibles.

Que cette intervention militaire soit nécessaire ou pas, le principal problème dans la présentation de la crise syrienne est l’absence d’options. La diplomatie n’apparaît que comme la caution de l’option militaire pour dire «on a tout essayé…». 

En Occident, la définition d’une guerre juste reste à trouver, tout comme la véritable signification du mot «démocratie». Attaquer Bachar pour le punir avec les armes, n’est-ce pas aussi lui donner raison sur sa conception du pouvoir?

Etienne Augé

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