Monde

Les gaz, une arme d'indignation massive

Antoine Bourguilleau, mis à jour le 11.10.2013 à 11 h 03

Si l’emploi des gaz choque, comme dans le cas syrien, c'est moins pour sa létalité que pour les souffrances qu’ils engendrent, la terreur qu'ils provoquent et ce qu’ils disent de celui qui les utilise.

Un soldat canadien avec des blessures dues au gaz moutarde, en 1917 ou 1918. Via Wikimédia Commons.

Un soldat canadien avec des blessures dues au gaz moutarde, en 1917 ou 1918. Via Wikimédia Commons.

Le prix Nobel de la Paix 2013 a été décerné à l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques. A cette occasion, nous republions une histoire de l’utilisation des armes chimiques.

Au matin du 27 mai 1918, alors que débute ce que les historiens appelleront la Troisième bataille de l’Aisne, l’artillerie allemande se déchaîne. 4.600 pièces d’artillerie bombardent un secteur de 15 km de front sur le Chemin des Dames. Le bombardement s’abat naturellement en première ligne, mais aussi sur les arrières des Alliés, afin d’y semer la pagaille et de gêner le déplacement d’éventuels renforts.

Sur les arrières, dans le déluge qui dégringole du ciel, près de 80% des obus tirés sont des obus chimiques (un charmant cocktail de gaz asphyxiants et vésicants). Sur l’arrière immédiat des tranchées alliées, le pourcentage chute, si l’on peut dire, à 70% et à 40% pour le barrage roulant qui accompagne l’assaut des Allemands.

En 1918, les obus à gaz représentent 35% des munitions tirées par les Allemands et les Français. Près de 190.000 tonnes d’obus chimiques furent produits entre 1914 et 1918. Malgré ces imposantes quantités et leur emploi massif, on estime qu’ils ne sont responsables «que» d’environ 3% des morts de cette terrible guerre.

Une létalité relative

Oui, car les gaz, à condition de disposer d’équipements adéquats, ne sont pas une arme aussi létale qu’on le pense généralement, quand bien même les gaz neurotoxiques, dont on est quasiment sûr qu’ils ont été employés en Syrie, sont bien plus dangereux que le célèbre gaz moutarde (mais pas beaucoup plus que le phosgène, dont presque personne n’a entendu parler et qui tua plus de 80% des morts par gaz durant la Grande guerre). Les gaz, par ailleurs, nécessitent des conditions atmosphériques particulières pour être utilisés de manière optimale: peu de vent, peu de soleil et de préférence une atmosphère assez humide, sans quoi ils se dispersent rapidement.

Les gaz tuent, c’est une certitude, et quand ils sont employés dans des lieux fermés, ils peuvent tuer en masse, comme l’a hélas démontré l’industrie de la mort mise en place par les nazis pendant la Seconde Guerre mondiale. Mais si leur utilisation constitue, comme s’évertuent à l’évoquer de nombreuses chancelleries, le «franchissement d’une ligne rouge», c’est pour d’autres raisons que leur létalité.

Car le gaz de combat, c’est la pagaille, la désorganisation et la terreur. Le gaz de combat, c’est la mort sournoise, silencieuse et déloyale. Et ce n’est parfois pas même la mort, mais la mise hors de combat, avec souvent des séquelles terribles pour les victimes, des souffrances atroces que rien ne semble pouvoir faire cesser. Dans un ouvrage publié en 1933, l’ex-infirmière et militante pacifiste Vera Brittain décrivait le martyr des victimes des gaz, avec des mots qui font penser aux images qui nous sont récemment parvenues de Syrie:

«Je voudrais que ceux qui évoquent avec tant de désinvolture le caractère sacré de cette guerre et que tous ces orateurs qui affirment si souvent que nous devons continuer la guerre quel qu’en soit le coût et quelle qu’en soit l’issue se voient présenter un cas —pour ne pas parler de dix cas— d’exposition au gaz moutarde, puissent voir ces pauvres diables brûlés et boursouflés, et dont les cloques suppurent abondamment, leurs yeux aveugles —parfois temporairement, parfois de manière permanente—, gluants et dont les paupières se collent, luttant sans cesse pour respirer, leur voix n’étant plus qu’un murmure, disant que leurs gorges se resserrent et sachant qu’ils vont étouffer.»

Durant la Grande guerre comme aujourd’hui, c’est moins la létalité de l’arme que les souffrances qu’elle engendre qui choquent. Tous les soldats de la Première Guerre mondiale qui ont subi une attaque au gaz en parlent dans des termes qui ne laissent pas de place au doute: cette arme est terrifiante.

La terreur et le chaos

Et c’est d’ailleurs un de ses objectifs, surtout quand elle est utilisée dans le cadre de conflits asymétriques où les populations civiles sont potentiellement prises pour cible. Les Français et les Espagnols en ont utilisé durant la guerre du Rif, les Italiens en Ethiopie ou les Japonais en Chine. L’objectif consiste naturellement à tuer, mais aussi à terroriser les populations qui ne disposent pas des moyens adéquats pour se protéger et à qui l’on fait ainsi savoir qu’elles peuvent s’attendre au pire si elles s’obstinent à résister. Saddam Hussein n’agira pas autrement à l’égard des Kurdes.

Mais il y a aussi, ne l’oublions pas, une dimension particulière, une forme de négation de l’humanité de l’autre dans l’emploi des armes chimiques: utiliser les gaz contre un adversaire, c’est le traiter comme de la vermine, comme un nuisible. C’est d’ailleurs avec un insecticide, le Zyklon B, que les nazis ont administré la mort dans leurs camps d’extermination.

Si l’emploi du gaz choque, c'est donc pour les souffrances qu’il engendre, le caractère indiscriminé de ses effets, mais aussi ce qu’il dit de celui qui l’utilise. Mais il y a quand même une belle tartufferie à considérer un éventuel usage des gaz comme une ligne rouge: un mort est un mort et une agonie de plusieurs heures avec une ou plusieurs balles dans le ventre n’est pas plus enviable qu’une mort par asphyxie.

Surtout, affirmer haut et fort que la ligne rouge morale a été franchie est une chose; savoir quelle mesure de rétorsion prendre une fois qu’elle l’a été en est une autre.

Antoine Bourguilleau

Antoine Bourguilleau
Antoine Bourguilleau (64 articles)
Traducteur, journaliste et auteur
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