La solitude nuit gravement à la santé

loneliness / Lilivanili via Flickr CC License by.

loneliness / Lilivanili via Flickr CC License by.

L’isolement social tue plus que l’obésité, et il est au moins autant stigmatisé.

Cet hiver, j’ai quitté New York pour Portland, dans l’Oregon. Les raisons de mon déménagement étaient purement pragmatiques. New York est une ville chère et stressante. Portland, m’étais-je dit, m’offrirait l’espace et le temps nécessaire à mon travail.

Dès mon arrivée, j’ai loué une maison et je suis joyeusement partie à la recherche de mes pairs. Je suis allée dans des parcs, des librairies, des bars, à des rendez-vous galants, j’ai même essayé le golf. Ce n’est pas que je ne rencontrais personne. Au contraire. Mais je ne n’avais aucun atome crochu avec eux.

Autrefois sociable et optimiste, je suis devenue morose et limite paranoïaque. Je savais que je devais nouer des liens avec des gens pour me sentir mieux, mais physiquement, je me sentais incapable d’affronter de nouvelles interactions creuses. Je me réveillais en pleine nuit, prise de panique. L’après-midi, la solitude m’envahissait par vagues, comme une fièvre. Je n’avais pas la moindre idée de la manière de m’y prendre pour résoudre le problème.

Pas trop sûre de moi, j’ai commencé à faire des recherches sur la solitude et suis tombée sur plusieurs études récentes pour le moins inquiétantes.

Arthrite, diabète et maladies cardiaques

La solitude ne nous rend pas seulement malades, elle nous tue. Elle présente un risque sanitaire majeur. Des études sur les personnes âgées et l’isolement social concluent que ceux qui sont privés d’interactions sociales adéquates sont deux fois plus susceptibles de mourir prématurément que les autres.

L’augmentation du risque de mortalité est comparable à celle des fumeurs. Et la solitude est à peu près deux fois plus dangereuse que l’obésité.

L’isolement social réduit les défenses immunitaires et augmente les inflammations, ce qui peut déboucher sur de l’arthrite, du diabète de type II et des maladies cardiaques. La solitude nous brise le cœur mais dans notre culture, nous abordons rarement le sujet.

Le sentiment de solitude a doublé: deux récentes enquêtes révèlent qu'aux Etats-Unis, 40% des adultes déclarent se sentir seuls, alors que dans les années 1980 ils n’étaient que 20%.

Nos nombreuses interactions sur Internet ne nous aident en rien et peuvent même aggraver ce sentiment. Une récente étude auprès des utilisateurs de Facebook montre que le temps que vous passez sur le réseau social est inversement proportionnel au sentiment de bonheur ressenti pendant la journée.

Un peu la honte

Dans une société qui vous juge en fonction de l’étendue apparente de votre réseau social, il est difficile d’admettre que l’on se sent seul. C’est un peu la honte.

Il y a une dizaine d’années, ma mère a divorcé de mon beau-père. Seule et avide de relations humaines, elle appela une cousine à qui elle n’avait pas parlé depuis plusieurs années. Au téléphone, sa cousine ricana: «Tu n’as donc pas d’amis?»

Tout en affrontant ma propre solitude à Portland, je me suis souvent retrouvée à penser: «Si j’étais quelqu’un de bien, je ne serais pas toute seule.»

«Admettre que vous êtes seul revient à vous coller un gros S sur le front», estime John T. Cacioppo de l’université de Chicago, qui étudie les effets sur la santé de la solitude et de l’isolement social.

Il raconte qu’un jour, à bord d’un avion, il se sentit extrêmement gêné de tenir un exemplaire de son propre livre, qui avait le mot «solitude» imprimé en énorme sur la couverture. Il ressentit une grosse envie d’en retourner la jaquette pour les gens ne puissent pas la voir. «Pour la première fois, j’ai réellement su ce que c’était de se sentir seul au vu et au su de tous», explique-t-il.

«Le plus terrible et le plus contradictoire de mes problèmes»

Quand la tentative de suicide de Stephen Fry fut rendue publique l’année dernière, l’acteur anglais si populaire écrivit un post de blog sur son combat contre la dépression, où il expliqua que la solitude était le pire aspect de son affliction:

«Seul? Je reçois pratiquement une invitation par jour dans ma boîte aux lettres. Je serai dans la loge royale à Wimbledon et des amis m’ont généreusement et très sérieusement proposé de les rejoindre dans le sud de la France, en Italie, en Sicile, en Afrique du Sud, en Colombie-Britannique et en Amérique cet été. J’ai deux mois pour commencer un livre avant de partir à Broadway pour une saison de La Nuit des rois.

Je relis cette dernière phrase et je vois bien que, bipolaire ou pas, si je suis sous traitement et pas réellement déprimé, quel droit j’ai, bon sang, de me sentir seul, malheureux ou abandonné? Je n’en ai pas le droit. Mais je n’ai pas le droit non plus de ne pas ressentir ces sentiments. Les sentiments, ce n’est pas une chose à laquelle on a droit ou pas.

Au final, la solitude est le plus terrible et le plus contradictoire de mes problèmes.»

La plupart d’entre nous savons ce que c’est que de se sentir seul dans une pièce pleine de monde, et même une célébrité peut ressentir un sentiment de profonde solitude. Vous pouvez être entouré de centaines de fans en délire, si vous n’avez personne sur qui vous appuyer, personne qui vous connaisse, vous vous sentirez isolé.

En termes d’interactions humaines, la meilleure mesure n’est pas le nombre de personnes que nous connaissons. Pour avoir une vie sociale satisfaisante, nous n’avons pas besoin de tous ces gens. Selon Cacioppo, ce qui importe est la qualité, pas la quantité. Nous avons seulement besoin de plusieurs personnes sur qui nous appuyer et qui peuvent en retour s’appuyer sur nous.

Notre culture est obsédée par la lutte contre l’obésité. Nous aidons ceux qui veulent arrêter de fumer. En revanche, aucun médecin ne m’a jamais interrogée sur le nombre et la qualité de mes interactions sociales. Et même s’il le faisait, ce n’est pas comme s’il pouvait me les prescrire sur ordonnance.

Le Danemark et la Grande-Bretagne consacrent plus de temps et d’énergie à trouver des solutions et à organiser des interventions pour ceux qui se sentent seuls, tout particulièrement les personnes âgées.

«Dérobade sociale»

Plongés dans la solitude, nous perdons le contrôle de nos impulsions et nous plongeons dans ce que les scientifiques qualifient de «dérobade sociale». Nous nous détournons des autres et nous concentrons sur l’auto-préservation, comme je le faisais quand je ne pouvais plus imaginer d’essayer de parler à un autre humain. Les psychologues évolutionnistes posent que la solitude déclenche nos mécanismes de survie primaires, le combat ou la fuite, et nous pousse à rester en marge, loin des gens à qui nous ne sommes pas sûrs de pouvoir faire confiance.

Dans une étude, Cacioppo a mesuré l’activité du cerveau pendant le sommeil de personnes qui se sentent seules et d’autres pour qui ce n’était pas le cas. Les solitaires étaient de loin bien plus susceptibles de subir des micro-réveils, ce qui laisse à penser que le cerveau est à l’affût de la moindre menace pendant la nuit, peut-être comme les premiers humains, par nécessité, lorsqu’ils se retrouvaient séparés de leur tribu.

L’une des raisons pour lesquelles nous évitons de parler de la solitude est qu’il ne suffit évidemment pas d’essayer pour régler le problème. Mais si Internet a peut-être contribué à notre isolement, il se peut qu’il détienne la clé pour y remédier. Cacioppo est excité par les statistiques des rencontres en ligne, qui montrent que les couples qui se sont trouvés sur Internet et sont restés ensemble sont plus proches et moins susceptibles de divorcer que les autres. Si ces statistiques tiennent la route, on pourrait raisonnablement penser qu’il est possible de trouver des amis de cette manière, ce qui faciliterait le retour au monde de ceux dont leurs instincts leur disent de rester en marge, grâce aux liens forgés sur Internet.

Et moi? Moi, je suis rentrée à New York.

Jessica Olien

Traduit par Bérengère Viennot

Partager cet article