Monde

Comment la guerre anti-homosexuels de Poutine m'a poussée à quitter la Russie

Masha Gessen, mis à jour le 03.09.2013 à 10 h 32

Quand le président russe a fait voter une loi sur la «propagande homosexuelle», il était temps pour moi et ma famille de quitter le pays.

Masha Gessen lors d'une manifestation à Moscou, le 11 juin 2013. REUTERS/Maxim Shemetov.

Masha Gessen lors d'une manifestation à Moscou, le 11 juin 2013. REUTERS/Maxim Shemetov.

J'ai passé des nuits à essayer d'écrire ce truc. Peut-être pour un post sur Facebook, une lettre ouverte, une tribune dans un magazine russe... J'ai aussi pensé en faire un discours, quelque chose à dire au moment de lever mon verre –pour mon fils, tiens, à sa soirée d'adieu. Mais jamais je n'ai réussi à le rédiger ou à le prononcer en entier, si ce n'est dans ma tête, encore et encore.

Les premières lignes de ce discours/tribune/toast, j'ai commencé à les écrire fin 2012, au moment où la Douma, le Parlement russe, réfléchissait à un projet de loi rendant illégale l'adoption d'orphelins russes par des citoyens étrangers. A la radio où je travaillais, j'avais convoqué une réunion pour débattre de la manière de traiter cet événement.

«Ils ne vont pas vraiment le faire», avait dit l'un des employés de la chaîne, un journaliste politique aguerri. «Ils vont se gêner», avais-je répondu.

Ce soir-là, quand je suis rentrée chez moi, mon fils était en train de faire ses gammes et tout en préparant le dîner, je m'étais mise à réfléchir à ce discours. Il commençait par:

«Vous entendez? Vous pensez qu'il jouerait aujourd'hui de la clarinette s'il n'avait pas été adopté par une citoyenne américaine?»

Peur du sida

L'argument est complexe. Je suis russe, mais je possède aussi un passeport américain, car je suis arrivée aux États-Unis à l'adolescence pour y rester une douzaine d'années. J'y suis devenue journaliste spécialiste du sida et militante de la lutte contre cette maladie et, en revenant en Russie, au début des années 1990, j'ai continué à écrire sur le sujet.

C'est comme ça que j'ai rencontré Vova, qui vivait dans un orphelinat pour enfants nés de mères séropositives, et que je l'ai adopté. (Il était séronégatif). A l'époque, aucun citoyen russe ne voulait le faire, tant la peur du sida était grande et les adoptions de toute façon rares en Russie.

Pour autant, quand vous êtes parent, je ne pense pas que soumettre pendant dix ans votre enfant à d'exténuantes leçons de musique soit la meilleure chose à faire. Mais c'est simplement parce qu'à trois ans, Vova ne savait pas parler. Il réagissait à la parole de manière aléatoire. Une situation frustrante pour tout le monde.

Par contre, il pouvait danser. Et chanter. Et passer des heures accroché à son magnétophone. La musique était son langage et ce sont des cours de musique qui lui ont donné la capacité de communiquer –et suffisamment de confiance en lui pour le faire. Au final, c'est aussi par la musique qu'il a appris à parler.

A un moment donné, il s'est mis à se passionner pour la pop et le rock russes contemporains et à mettre ses disques à fond dans la maison. En quelques jours, Vova nous parlait, en utilisant des phrases entières empruntées aux chansons.

À l'hiver 2012, c'est pour des auditions de lycées américains qu'il s'entraînait. Ensemble, nous avions évoqué l'idée de l'envoyer en internat aux États-Unis –qui comptent quelques établissements spécialisés où l'enseignement musical est non seulement meilleur que celui qu'on peut trouver dans des lycées russes, mais aussi bien moins sadique. L'été, il avait fait un stage dans l'une de ces écoles et en était revenu transfiguré: pendant tout l'automne, jamais je n'avais eu à lui rappeler de pratiquer sa clarinette.

«Propagande homosexuelle»

Pour moi, c'était alors impossible d'imaginer ma vie en le sachant parti si loin, si vite, et je suppose que c'était pareil pour lui, mais nous nous rassurions l'un l'autre en disant qu'il allait revenir trois mois entiers l'été et un mois l'hiver, et que nous allions aussi nous voir au cours des semestres. En tout, il allait pouvoir passer cinq mois à la maison, à jouer avec son chien et à se chamailler avec sa sœur.

Les auditions sont arrivées fin janvier et j'ai continué à réfléchir à ma tribune dans des chambres d'hôtel, pendant que je repassais ses chemises de concert. Vova avait déjà été accepté par l'une des écoles, avec une bourse au mérite. Parallèlement, le Parlement russe avait voté l'interdiction de la «propagande homosexuelle», définie comme «la diffusion d'informations susceptibles de nuire au développement spirituel ou physique de mineurs, y compris en leur donnant la fausse impression d'une égalité sociale entre les relations maritales traditionnelles et non-traditionnelles».

Ce genre d'informations, cela faisait une douzaine d'années que je les diffusais à des mineurs au sein même de mon foyer. Certains de mes amis étaient allés manifester devant la Douma et avaient été frappés. L'un de mes plus proches amis, un homme hétéro, avait été filmé en train de débattre avec un militant russe orthodoxe. Le jour d'après, il était renvoyé de son poste de professeur de biologie dans un lycée de Moscou.

«Vous savez ce qu'implique de savoir jouer de la clarinette?», poursuivait ma lettre ouverte ou le truc indéfinissable qu'elle était en train de devenir. A quatre ans, Vova savait parler, mais avec ma compagne, nous étions les deux seules personnes à pouvoir comprendre ce qu'il essayait de dire. Je l'ai alors envoyé chez une orthophoniste, qui m'expliqua que ses muscles faciaux étaient en partie paralysés: physiquement, il était incapable de former les sons nécessaires pour produire des paroles compréhensibles. Elle prescrivit des exercices et des massages de la langue et des joues.

Ma compagne a appris la technique des massages et elle s'en est occupée, deux fois par jour, tandis que Vova s'attelait à muscler son visage, à raison de trois ou quatre sessions quotidiennes. Et aujourd'hui, il joue de la clarinette, un instrument qui demande un suprême contrôle des muscles du visage.

Symboles de l'influence occidentale

La loi sur la «propagande homosexuelle» et l'interdiction des adoptions par des citoyens américains partaient d'une même intention. Ces législations étaient du même acabit que celles sur les «agents étrangers», qui dorénavant restreignent considérablement l'action d'ONG recevant des financements extérieurs à la Russie.

Idem pour les amendements aux lois régissant l'espionnage et la haute trahison qui, l'automne dernier, ont fait remonter un vocabulaire qu'on pensait disparu avec les années 1930. En Russie, aujourd'hui, vous pouvez accuser n'importe qui d'espionnage ou de trahison, sur absolument n'importe quel motif.

Et voilà comment tout cela est arrivé: en décembre 2011, quand plus de 100.000 Russes sont descendus dans la rue pour protester contre des élections truquées, Vladimir Poutine les a regardés et y a vu l'Ennemi. Dans son esprit, quiconque s'oppose à son autorité s'oppose à la Russie tout entière. Les manifestants devaient donc être des étrangers, et dans le cas contraire, c'est qu'ils étaient forcément l'Autre.

Au départ, il a accusé Hillary Clinton, à l'époque secrétaire d’État, d'avoir personnellement inspiré les manifestations. Quelques mois plus tard, cette idée de l'Autre s'est muée en lois sur les agents étrangers, sur l'espionnage, sur l'interdiction pour les Américains d'adopter –et, au final, en loi sur la «propagande homosexuelle», car personne ne représente aussi bien l'influence occidentale et l'altérité que les gays et les lesbiennes.

«Familles perverses»

Pour mobiliser un électorat qui se réduisait comme peau de chagrin, Poutine avait besoin d'une guerre. Il en a donc déclaré une. Mais pour partir en guerre, il vous faut non seulement identifier votre ennemi, mais aussi le dépeindre comme une entité aussi dangereuse qu'inhumaine.

Le patriarche Cyrille, chef de l’Église orthodoxe russe, a donc proclamé que la tendance internationale à la légalisation du mariage entre individus du même sexe annonçait l'apocalypse –une rhétorique qui dit on ne peut mieux l'imminence du danger. En avril 2012, une vidéo (récemment devenue virale) montrait le directeur-adjoint de la machine propagandiste du Kremlin hurler que si un homosexuel mourrait dans un accident de voiture, alors il fallait brûler ou enterrer très profondément son cœur, de peur qu'on le transplante chez un malade. Et voilà, nous étions devenus moins qu'humains.

«Les Américains veulent adopter des enfants russes et les élever dans des familles aussi perverses que celle de Masha Gessen», a déclaré Vitaly Milonov, un politicien de Saint-Pétersbourg, reliant assez adroitement la propagande homosexuelle, les adoptions et les agents étrangers. Il l'a dit fin mars, dans une interview avec l'un des tabloïds les plus populaires de Russie, au moment-même où Vova recevait les lettres d'admission de trois écoles où il avait passé des auditions.

Mon post de blog mental commença à prendre un tour désespéré. «Il ne reviendra jamais», me répétais-je, en tapant du poing dans les airs. Et à ce moment-là, il était évident qu'il y avait, réellement, un risque qu'il ne revienne jamais, même pour les vacances. Dans ce nouvel environnement politique et culturel, il aurait été facile pour un tribunal d'annuler l'adoption de Vova sans même que j'en aie connaissance.

Vova a quitté la Russie en juin. Le même mois, la loi sur l'interdiction de la «propagande homosexuelle» était promulguée, le Parlement interdisait l'adoption par des couples du même sexe ou des célibataires originaires de pays où le mariage homosexuel est légal, et le président de la commission parlementaire chargé de la famille promettait une nouvelle loi permettant de retirer leurs enfants auxfamilles homosexuelles. Y compris les enfants biologiques. C'est donc aussi en juin que nous avons mis en vente notre appartement de Moscou pour, en août, commencer nos recherches immobilières à New York.

Apothéose de la playlist

Avant l'entrée de Vova à l'internat, j'ai essayé d'être une meilleure mère pour les derniers moments que nous allions passer ensemble. Un jour, j'ai réussi à rester parfaitement silencieuse quand il est entré dans la voiture avec son casque vissé sur les oreilles.

Et ma patience angélique a même été récompensée par la possibilité de l'exprimer encore davantage: Vova m'a demandé de brancher son iPhone sur l'autoradio. A ma grande surprise, sa playlist était des plus écoutables, avec beaucoup de Nina Simone, de Vladimir Vysotsky, un auteur-compositeur russe, et d'autres musiciens dont j'ai pu reconnaître la voix.

«Maintenant, c'est ma chanson», m'a dit Vova, avant que ne débute un titre en russe, La ville qui n'existe pas. Vova a chanté tout du long –avec sa voix typique d'adolescent, son timbre ressemblant déjà à celui d'un baryton, tout en donnant l'impression, à tout moment, de pouvoir s'érailler dans les aigus. Il chantait:

«Loin d'ici, je vois une ville qui n'existe pas / Où un vagabond peut trouver refuge / Où on me veut et où on pense à moi / Jour après jour, en oubliant le temps qui passe / Je vais dans une ville qui n'existe pas.»

Tout d'un coup, j'ai ressenti le besoin urgent de me remettre à ma lettre ouverte, à moitié abandonnée. Mais c'était sans compter l'apothéose de la playlist de Vova et le souvenir du jour où, il y a cinq ans environ, j'avais décidé d'un grand ménage de printemps de notre datcha en mettant cette chanson à fond. Vova était alors sorti de sa chambre en hurlant «Mais qu'est-ce que c'est que ce truc?». Ensuite, nous avions dansé dessus, en boucle, jusqu'à l'épuisement. Cette chanson, c'était It's Raining Men.

Nous avons donc baissé les vitres pour nous vautrer dans un peu de propagande homosexuelle. A tue-tête.

Masha Gessen

Traduit par Peggy Sastre

Masha Gessen
Masha Gessen (7 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte