France

Le PS joue avec la flamme du FN

Eric Dupin, mis à jour le 27.08.2013 à 15 h 56

Cibler un opposant avec de bons arguments permet de l'affaiblir. Avec de mauvais, de le renforcer.

Harlem Désir lors de l'université d'été du PS à La Rochelle, le 25 août 2013. REUTERS/Stéphane Mahé.

Harlem Désir lors de l'université d'été du PS à La Rochelle, le 25 août 2013. REUTERS/Stéphane Mahé.

Dans les joutes politiques, désigner l'adversaire relève d'un choix stratégique crucial. L'exercice n'est pas simple: cibler un opposant avec de bons arguments permet de l'affaiblir; mais l'ennemi, ainsi valorisé, risque aussi d'en tirer avantage.

Ces interrogations venaient immédiatement à l'esprit lorsqu'on a appris que le PS avait décidé de faire de la «lutte contre l'extrême droite» un axe majeur de son université d'été. Harlem Désir avait promis de «lancer un arsenal anti- FN à La Rochelle pour déconstruire son discours, son programme et ses mensonges économiques». Ce fut effectivement tenté au cours d'une séance plénière consacrée à ce thème, avec l'aimable participation de Manuel Valls.

Une riposte hésitante et contradictoire

Mais les socialistes sont-ils assez au clair vis-à-vis du FN pour le combattre efficacement ? On peut légitimement en douter à l'écoute de plusieurs interventions. Celle de Malek Boutih, particulièrement applaudie, est révélatrice d'étranges contradictions.

L'ancien président de SOS-Racisme a commencé par reconnaître que «la gauche porte une responsabilité dans la montée du FN». Mais il a vite basculé dans une posture fort manichéenne: «La gauche n'est pas contre le FN, la gauche doit être le contraire du FN.» Est-ce à dire qu'elle devrait lancer une grande campagne pour l'immigration, pour l'insécurité, pour le libre-échange et enfin pour l'euro? De même, Boutih défend-il le ministre de l'Intérieur tout en appelant ses camarades à être aux côtés des Roms au motif qu'ils sont la cible de l'extrême droite...

En réalité, le PS combine, avec plus ou moins de cohérence, plusieurs manières de traiter le problème frontiste qui ont comme point commun d'avoir prouvé leur inefficacité.

Diabolisation et pédagogie

La première est la bonne vieille diabolisation, qui ne veut voir dans la formation mariniste que «l'extrême droite», si ce n'est l'ombre du fascisme.

«C'est le même Front national en pire parce qu'il est plus ambitieux», s'est exclamé Guillaume Bachelay, d'ordinaire mieux inspiré. Un tel simplisme interdit d'analyser les ressorts du succès du nouveau discours frontiste, qu'il serait moins faux de caractériser comme «national-populiste».

«Si, aux municipales, les militants de gauche vont sur les marchés pour dénoncer comme fascistes des militants FN s’avérant être des mères de familles smicardes parlant laïcité et blocage du pouvoir d’achat par l’euro, ils laisseront bien dubitatifs les badauds», met opportunément en garde l'historien Nicolas Lebourg .

L'autre angle d'attaque, non moins traditionnel, est celui de la «pédagogie». Il s'agit alors de «démasquer» le FN, c'est-à-dire de démonter ses arguments et de réfuter ses solutions. Yann Galut, député socialiste du Cher, suggère ainsi de répliquer au «discours social» de Marine Le Pen en défendant l'Union européenne. Il n'est pas sûr que ce thème permettrait à la gauche de regagner aisément les faveurs des classes populaires.

Démonter l'argumentation du FN sur l'immigration ou l'insécurité supposerait, par ailleurs, que le PS soit parfaitement bien fixé sur ces questions. Le même Galut hisse ainsi Manuel Valls au rang de «digue contre le FN» juste avant d'avouer qu'«il utilise parfois des arguments qui ressemblent à ceux du FN»!

Doper le FN?

Le résultat pour le moins aléatoire de la campagne socialiste contre le FN appelle une insolente question: et si le véritable but de cette stratégie, pas forcément issue du seul cerveau fertile d'Harlem Désir, était de faire grimper le FN?

Le désigner comme adversaire le plus dangereux, c'est lui octroyer l'enviable statut de principal opposant. Florian Philippot, le stratège du parti mariniste, ne s'y est pas trompé. «Cela démontre que nous sommes la vraie opposition», a-t-il exulté. «Nous sommes au centre de gravité de la vie politique française», s'est-il félicité en se disant même prêt à se rendre à La Rochelle pour débattre avec les socialistes...

Le FN n'a certes guère besoin du PS pour marquer des points dans l'électorat. Mais la focalisation sur son cas permet d'aviver les divisions de la droite. «C'est cousu de fil blanc, du réchauffé, confie au Figaro le député socialiste de Paris Christophe Caresche; comme toujours, on va instrumentaliser l'extrême droite pour attaquer la droite.»

Ce genre de manoeuvres a ses lettres de noblesse puisqu'elle remontent à l'ère mitterrandienne. L'ancien président socialiste avait eu d'autant moins de scrupules à favoriser, de diverses manières, la montée du FN qu'il n'avait jamais pris au sérieux le poujadiste noceur qu'était surtout Jean-Marie Le Pen à ses yeux.

Un jeu dangereux

La situation du FN est pourtant bien différente aujourd'hui de ce qu'elle était à la fin du XXème siècle. Non seulement la dynamique électorale de ce parti le conduit, de plus en plus, aux portes de la majorité absolue des suffrages, mais il est en passe de sortir de son isolement stratégique.

Les prochaines élections municipales s'annoncent comme un moment clef d'alliances locales entre certains candidats de l'UMP et du FN. Les mobilisations contre le mariage homosexuel ont rapproché des secteurs militants et électoraux de la droite et de son extrême.

En raison de ses contradictions internes et de l'allergie d'une partie de l'UMP à son endroit, le FN est loin d'être aux portes du pouvoir. Mais il est devenu un partenaire potentiel du jeu institutionnel.

Ici aussi, le PS ne sait pas trop sur quel pied danser. D'un côté, il continue à supplier la «droite républicaine» de préserver le «cordon sanitaire» qui la séparerait de «l'extrême droite». De l'autre, il critique avec véhémence la constitution d'un «bloc» réactionnaire dans lequel se fondrait progressivement le FN et l'aile dure de l'UMP.

C'est la thèse de l'ultra-droitisation de l'ancien parti sarkozyste. Elle est, à l'évidence, incompatible avec celle de la «discipline républicaine».

Bataille culturelle

C'est dire si «l'arsenal anti-FN» des socialistes n'est pas encore très au point. La «bataille culturelle» qu'ils prétendent vouloir mener, reprenant sans forcément en saisir toute la portée, la thèse du politologue Gaël Brustier, supposerait une armature idéologique qui leur fait cruellement défaut.

La meilleure façon de combattre les idées adverses est encore de populariser les siennes. Les batailles défensives, en la matière, sont perdues d'avance. Par ailleurs, il ne faut surtout pas oublier que les succès du FN s'enracinent dans des réalités vécues.

«Le succès des extrêmes, en France et en Europe, c'est avant tout l'échec de l'action publique et de l'impuissance politique», a estimé Valls à La Rochelle en ajoutant que la lutte contre le populisme obligeait à «répondre clairement aux attentes du peuple». On ne saurait mieux dire.

Quand on exerce le pouvoir, on ne perd pas trop de temps à lancer des campagnes contre l'extrême droite. On s'attache surtout à mener une politique qui la réduit.

Eric Dupin

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Eric Dupin (207 articles)
Journaliste
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