Comment la Turquie est passée du «zéro problème» à zéro ami

Tayyip Erdogan et le général Ilker Basbug à des funérailles à Ankara, février 2010, REUTERS/Umit Bektas

Tayyip Erdogan et le général Ilker Basbug à des funérailles à Ankara, février 2010, REUTERS/Umit Bektas

Et a perdu son influence partout.

Il n'y a pas encore si longtemps, la Turquie semblait avoir trouvé la formule de la réussite en matière de politique étrangère —simple et concise. La philosophie qu'elle venait récemment de faire sienne, «zéro problème avec les voisins», était vantée partout, nationalement comme internationalement.

Ankara avait renoué des liens avec le Moyen-Orient, après un demi-siècle d'isolement. Les échanges économiques et commerciaux avec les pays arabes ou l'Iran s'étaient multipliés, les restrictions de visa avec ses voisins avaient été levées et la Turquie avait même endossé le rôle de médiateur dans certains des plus conflits les plus difficiles de la région, en négociant la reprise de pourparlers entre le Pakistan et l'Afghanistan, la Syrie et Israël ou encore entre Fatah et Hamas. 

Des rapprochements avec l'Iran, la Syrie et la Libye de Kadhafi

A peine quelques années plus tard, aux lendemains du Printemps Arabe et de ses conséquences, cette recette qui semblait pourtant fiable commence de plus en plus à relever de l'alchimie. Le premier ministre Recep Tayyip Erdoğan a désormais coupé les ponts qui le reliaient au régime militaire égyptien, il s'en est pris aux monarchies du Golfe pour leur refus de soutenir Mohamed Morsi, le président égyptien destitué, et s'est aussi lancé dans une guerre verbale avec Israël, qu'il accuse d'avoir collaboré au coup d’État responsable de son départ du pouvoir. 

Pendant un éphémère instant, l’Égypte a été la pièce maîtresse de la politique étrangère turque dans le monde arabe. Lors de sa visite au Caire en septembre 2011, peu après la révolution qui avait renversé Hosni Moubarak, Erdoğan avait été accueilli en héros, célébré non seulement pour avoir été le premier dirigeant d'envergure à en appeler à la démission du raïs, mais aussi pour son éminente stature de conciliateur régional.

Il n'en est plus rien aujourd'hui: la Turquie et l’Égypte ont rappelé leurs ambassadeurs respectifs et Erdoğan a publiquement vilipendé le nouveau gouvernement du Caire. «Entre Bachar [el-Assad] et [Abdel Fattah al-Sissi, le chef de l'armée égyptienne], il n'y a aucune différence», a-t-il déclaré mi-août. «Ce que je dis, c'est que le terrorisme d’État est en train d'arriver en Égypte.»

Une semaine plus tard, Erdoğan traînait Israël dans ce conflit, en l'accusant d'être «derrière» le coup d’État du Caire. La preuve de cette perfidie, comme allait le confirmer son cabinet, se trouvait dans une vidéo datant de 2011 où l'on voyait Tzipi Livni, l'ex Ministre israélienne des Affaires étrangères, discuter du Printemps Arabe avec le philosophe français Bernard-Henri Lévy. 

Le 21 août, Avigdor Liberman, lui aussi ancien ministre israélien des Affaires Étrangères, ripostait en affirmant que «tous ceux qui ont entendu les mots haineux et les provocations d'[Erdoğan] savent pertinemment qu'il marche là dans les pas de Goebbels». Histoire de ne pas être en reste, un porte-parole du gouvernement égyptien traitait pour sa part Erdoğan d'«agent de l'Occident».  

Des telles passes d'armes ont poussé les spécialistes de la Turquie à se demander si, avec une telle emphase, Erdoğan ne sapait pas l'efficacité de sa méthode. «La Turquie a fait ce qu'il y avait à faire» en regrettant le coup d’État égyptien, m'a ainsi expliqué un ancien haut responsable de la diplomatie turque, mais elle s'est aussi mise «du mauvais côté de la communauté internationale».

Ankara aurait dû faire jouer son influence bien avant la chute des Frères Musulmans, ajoute ce diplomate:

«La Turquie a trop mis l'accent sur la réussite du processus démocratique en Égypte, sans voir les erreurs commises par le régime de Morsi.»

L'illusion de pouvoir plier la région à sa volonté

Mais en réalité, ce n'était qu'une question de temps avant que la stratégie si prisée du «zéro problème» ne tombe en capilotade. Pour avoir zéro problème, il faut laisser son nez en dehors des affaires domestiques des autres pays et même faire preuve de beaucoup d'indulgence envers les grands manitous de la région.

Ce qui était possible tant que le statu quo était encore de mise au Moyen Orient: c'est ainsi que la Turquie est restée bouche cousue face aux violences post-électorales en Iran, en 2009, et a su tisser des liens avec la Syrie d'Assad avant qu'une révolte sanglante ne s'en empare. En Libye, aussi, Erdoğan fut plus qu'heureux d'ignorer les atteintes aux droits de l'homme de Mouammar Kadhafi, si tel était le prix à payer pour que les hommes d'affaires turcs obtiennent des marchés de construction auprès de son régime.  

En jetant ce statu quo aux oubliettes, le Printemps Arabe a forcé la Turquie à oublier sa politique de non-ingérence. Ankara a bien eu du mal à se faire à l'idée que la région n'allait pas se plier à sa volonté: en Libye, avant de finalement contribuer à la chute de Kadhafi, la Turquie avait fait valoir qu'il n'était pas du ressort de l'Occident d'intervenir dans le pays. En Syrie, elle a coupé complètement les ponts avec Assad et s'est embarquée dans un conflit dont personne ne voit la fin. Et sans évidemment oublier l'Égypte, où elle s'oriente vers un télescopage avec le pays le plus peuplé du monde arabe.

Il est surprenant de voir avec quelle ampleur la Turquie a depuis abandonné sa mollesse diplomatique. L'un des commandements de la doctrine du «zéro problème» était «l'équidistance», pour reprendre la formule d'Ahmet Davutoğlu, ministre des Affaires étrangères —soit le refus de prendre parti dans les conflits régionaux. Ce qui a toujours plus ou moins tenu du mythe, en particulier dans le cadre du conflit israélo-palestinien, où le gouvernement turc n'a quasiment jamais raté une occasion de renforcer sa légitimité régionale et islamique en dévalorisant les Israéliens. Mais au lendemain du Printemps Arabe, la Turquie a visiblement bel et bien tiré la chasse sur l'équidistance.

Répression intérieure et agressivité extérieure

Et cela ne concerne pas uniquement l’Égypte, où la Turquie est désormais considérée comme un protagoniste partisan et non plus comme un intermédiaire neutre. En Irak, elle a ouvertement défié le gouvernement du Premier ministre Nouri al-Maliki en l'accusant d'attiser les conflits religieux et de négocier derrière son dos des contrats d'exploitations pétrolières avec le gouvernement régional du Kurdistan. En Syrie, elle a offert un soutien sans bornes aux rebelles, en leur laissant champ libre sur son territoire tout en fermant les yeux sur leurs atrocités et en critiquant les États-Unis pour avoir qualifié de groupe terroriste les djihadistes de Jabhat al-Nosra, liés à Al-Qaïda.  

Pour l'ancien diplomate turc, Ankara a bien fait de vouloir la chute du Président Bachar el-Assad, mais il déplore aussi sa maladresse à ce sujet, «La Turquie a eu raison de soutenir le peuple opposé au dictateur, mais elle aurait dû s'arrêter là», déclare-t-il. «En coupant tous les ponts avec le régime, la Turquie a perdu l'influence qu'elle pouvait exercer auprès d'Assad.» Et quand la communauté internationale, inquiète que les rangs des rebelles ne gonflent de djihadistes, a rechigné à un soutien plus conséquent, «la Turquie, pour parler comme au football, s'est retrouvée hors-jeu».

Erdoğan a aussi d'autres problèmes de politique étrangère dans d'autres endroits du monde. En Occident, l'image de la Turquie a pris un sérieux coup cet été avec les manifestations du parc Gezi. La décision d'Erdoğan d'y répondre avec sa police antiémeute, des gaz lacrymogènes et des canons à eau a fragilisé ses liens avec l'Union Européenne: fin juin, juste après la répression du mouvement protestataire de Gezi, Bruxelles décidait de reporter à octobre les négociations sur l'adhésion de la Turquie. Et depuis, la presse américaine n'y est pas allée de main morte avec le Premier ministre turc.   

Mais la Turquie n'a quasiment rien fait pour réparer les dégâts. Au contraire, des responsables turcs n'ont eu de cesse d'accuser les pays occidentaux d'avoir orchestré les manifestations et diverses «forces obscures» –soit, entre autres, ce qu'Erdoğan appelle énigmatiquement le «lobby» international «du taux d'intérêt»— de les avoir financées. Le nouveau premier conseiller d'Erdoğan, Yiğit Bulut, n'a eu pour sa part aucun scrupule à qualifier l'Union Européenne de «raté attendant son effondrement total», tandis qu'Egemen Bağış, qui est le ministre en charge des négociations d'adhésion, faisait savoir que «si nécessaire, nous pourrions très bien leur dire "du balai"».

Si les soucis de la diplomatie turque au Moyen-Orient auraient sans doute été impossibles à éviter, partout ailleurs, son isolement semble relever du masochisme. Aujourd'hui, le pays risque de revenir à l'état d'esprit qui était le sien dans les années 1990, quand les tensions étaient nombreuses entre les pays arabes et européens, que les théories du complot empoisonnaient le débat politique et que les Turcs —persuadés de vivre dans un pays assiégé— se répétaient à l'envi que «le Turc n'a aucun ami sinon le Turc». Erdoğan a visiblement fait sortir son pays du «zéro problème» pour le faire entrer dans le monde des casse-têtes internationaux —et sans doute pour longtemps.

Piotr Zalewski  

Traduit par Peggy Sastre

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