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L'US Open, un tournoi à prendre par-dessous la jambe

Yannick Cochennec, mis à jour le 28.08.2013 à 22 h 18

L'épreuve américaine est semble-t-il propice au coup entre les jambes dos au filet: à trente ans d'intervalle, Yannick Noah comme Roger Federer y ont marqué les esprits en utilisant cette technique très particulière.

Avant, pendant, après: Roger Federer tente un coup entre les jambes à l'US Open 2010. REUTERS/Lucas Jackson.

Avant, pendant, après: Roger Federer tente un coup entre les jambes à l'US Open 2010. REUTERS/Lucas Jackson.

Dernier tournoi du Grand Chelem inscrit au calendrier, l’US Open, qui se déroule à Flushing Meadows, dans la banlieue de New York, du 26 août au 9 septembre, cultive ses différences loin, par exemple, des oripeaux royaux du All England Club de Wimbledon.

L’US Open est, en quelque sorte, l’enfant terrible (et un peu négligé) de la famille du tennis de haut niveau. Celui qui n’en ferait qu’à sa tête dans un joyeux désordre au diapason de l’organisation pas toujours ordonnée d’une épreuve volontiers frondeuse, en harmonie avec un public souvent indiscipliné et une météo de plus en plus indocile, au point d’avoir nécessité le report de la finale masculine au cours des cinq dernières années.

Mais l’enfant qui aurait aussi des traits de génie en ayant été le premier des tournois majeurs à instaurer la parité financière hommes-femmes, le premier à accueillir le jeu décisif, le premier à organiser des sessions de nuit, le premier à promouvoir l’arbitrage vidéo… En fait, plus qu’ailleurs, l’US Open est un lieu où le caractère l’emporte sur le style, où tout est possible, et surtout l’impossible.

Le moment irréel du 6 septembre 1983

Il y a 30 ans, le 6 septembre 1983 pour être précis, Yannick Noah, dreadlocks au vent, fut au cœur de l’un de ces moments «irréels» dont raffole l’US Open et ses spectateurs prêts soudain à lâcher boîtes de nourritures et soda pour se lever comme un seul homme et lâcher des «yeah!» en rafales. Tandis qu’il affrontait le jeune Aaron Krickstein, 16 ans, en huitièmes de finale sur le Stadium Louis-Armstrong, à l’époque le central du tournoi new-yorkais, le tout récent vainqueur de Roland-Garros réussit alors «le coup de l’année». Que s’était-il passé?

A deux points à un dans le tie-break du deuxième set, Noah courut après un lob. De manière inattendue, dos au filet, il frappa la balle entre ses jambes. La boule de feutre s’éleva à bonne hauteur et Krickstein, qui s’était approché du filet, ne put la smasher que faiblement mais dans l’angle opposé.

En quatre enjambées, Noah se jeta sur la balle et tapa un grand coup droit croisé en bout de course. Pensant que la balle allait sortir, le jeune Américain la laissa passer. Bonne! Pour le plus grand bonheur de Flushing Meadows, qui n’avait jamais vu cela et bascula dans l’extase. «A la fin de l’entraînement, quand je suis un peu fatigué de taper dans la balle, j’essaye souvent de genre de coup, juste pour le plaisir, mais attention, il faut s’assurer qu’on est bien protégé avant de bien s’y essayer», expliqua ensuite Noah dans un clin d’œil lors de sa conférence de presse.

Le coup entre les jambes de Noah (à 23'55'')

Ainsi est né, ou presque, le coup entre les jambes et un peu de sa légende. Evidemment, il serait osé d’en confier la paternité à Yannick Noah dans la mesure où, par exemple, le Roumain Ilie Nastase, l’Argentin Guillermo Vilas et le Paraguayen Victor Pecci, sur le central de Roland-Garros en 1979 contre Jimmy Connors, s’étaient déjà amusés à tenter ici ou là ce coup présomptueux et dangereux. Mais Noah fut probablement le premier qui l’exposa de la sorte avec succès sur une scène aussi large que le central de l’US Open et devant les caméras de la télévision américaine, qui ne se priva pas de passer en boucle ce tweener (appellation anglo-saxonne pour ce coup entre les jambes).

«N'essayez pas de faire comme lui»

Depuis, le central de l’US Open, jamais loin du cirque avec la sono à fond la caisse à chaque changement de côté, s’est habitué à ce joli tour de passe-passe acrobatique, même si ce tour de magie reste très dur à exécuter. En 2005, lors d’une session nocturne et d’une rencontre contre Roger Federer, Fabrice Santoro mit par exemple le feu de la même manière.

Sur un lob pourtant profond du Suisse, il signa lui carrément un passing gagnant, tiré entre les jambes «à la Noah». «N’essayez pas de faire comme lui si vous voulez avoir des enfants», indiqua plus ou moins finement John McEnroe à la télévision américaine.

En 2009, en demi-finales de ce même US Open, Roger Federer reprit la main, en quelque sorte, dans ce registre en réalisant à son tour le «tweener» parfait aux dépens de Novak Djokovic, point qui lui offrait trois balles de match.

Sur le même court, un an plus tard, lors de son premier tour face à l’Argentin Brian Dabul, le même Federer remit cela avec succès lors d’une course encore plus difficile, mais dans un contexte moins tendu que contre Novak Djokovic, où une finale était tout de même en jeu. «Ce coup [de 2010, ndlr] était plus délicat à exécuter, jugea Federer. La distance était plus importante et j’étais beaucoup plus loin de la balle. Je n’ai pas eu vraiment de temps pour m’organiser.»

«Théoriquement difficile à réaliser»

Entraîneur de la numéro 1 mondiale Serena Williams, Patrick Mouratoglou observe que «ce coup entre les jambes nécessite à la fois une excellente technique et une très bonne coordination». «Il est théoriquement difficile à réaliser "proprement"», nous a précisé l’entraîneur français par email depuis New York avant de nous en détailler toute la «recette».

«Sur le plan technique, premier écueil, il faut courir suffisamment rapidement pour "rattraper" la balle, qui doit physiquement se trouver dans l'alignement des deux jambes, analyse-t-il. Pas simple car inhabituel. Au tennis, on ne fait que couper des trajectoires de balle. Dans le cas présent, il s'agit de récupérer une balle qui s'échappe dans la même direction que le joueur en ayant pris de l'avance. Ensuite, une fois la balle à hauteur, le défi est de se stabiliser, de trouver de bons appuis et de lancer poignet et bras entre les jambes dans un geste du poignet qui s'apparente à celui du service (avec pronation), avec un mouvement qui réclame une grande coordination et interdit toute appréhension.»

Pour avoir envie de l’exécuter, le relâchement doit être de rigueur, mais il doit être mêlé aussi à un plaisir, une envie de s’amuser, que n’ont pas tous les joueurs. De manière intéressante, Patrick Mouratoglou note d’ailleurs que les femmes, à l’exception notoire de Gabriela Sabatini, qui s’autorisait parfois cette friandise technique, ont quelques réticences psychologique à oser un tel coup.

«Globalement, elles voient davantage le tennis comme un job alors que les joueurs, pour beaucoup d'entre eux, sont plus dans une logique de sensations et de plaisir, constate-t-il. Ils aiment tenter, par exemple, des amorties rétros lors de leurs entraînements. Ils ne rechignent pas devant tout ce qui les fait briller et ce type de coup s'inscrit dans cette logique.» Il relève également que «les femmes éprouvent des difficultés physiques légitimes car ce coup nécessite beaucoup de vitesse de jambes et de stabilité à la frappe, points sur lesquelles elles "souffrent" par rapport à leurs homologues masculins.»

Il doit rester une exception

Aussi spectaculaire soit-il et parfois efficace, ce coup entre les jambes doit rester, toutefois, une exception. En 2005, tandis qu’il affrontait le Russe Marat Safin en demi-finales de l’Open d’Australie, Roger Federer avait obtenu une balle de match sur laquelle il avait peut-être eu le tort d’opter pour le coup entre les jambes après un lob de son adversaire. Il avait perdu le point puis, plus tard, le match.

«Sur la balle de match en votre faveur, au tie-break du quatrième set, vous tentez un coup entre les jambes, dos tourné au filet, mais n’auriez-vous pas pu essayer autre chose?», lui demanda-t-on. «Je pense que, de toute façon, j’avais perdu le point, répondit-il de manière peu convaincante. Le lob qu’il m’a fait était absolument parfait, il a eu les tripes de tenter ce coup et il a réussi. J’ai couru derrière la balle, mais sans grand espoir de la remettre, alors j’ai joué le coup entre mes jambes.» Si l’on peut se permettre, presque une réponse par-dessus la jambe.

Yannick Cochennec

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