Petite histoire de la plus célèbre citation sur le football

Les «Shankly Gates» du stade d'Anfield à Liverpool, rebaptisées en l'honneur de Bill Shankly et surmontées de la devise du club. REUTERS/Phil Noble.

Les «Shankly Gates» du stade d'Anfield à Liverpool, rebaptisées en l'honneur de Bill Shankly et surmontées de la devise du club. REUTERS/Phil Noble.

«Le football n'est pas une question de vie ou de mort, c'est quelque chose de bien plus important que cela.» Même si vous n'êtes pas fan de foot, vous connaissez peut-être l'aphorisme de Bill Shankly, légendaire entraîneur de Liverpool dont on célèbre le centenaire de la naissance. Mais son contexte, son origine et sa signification exacte, eux, restent méconnus.

Fans de football, faites un test: demandez à un de vos camarades de citer la phrase qui symbolise le mieux à ses yeux votre sport favori. S'il est lettré, vous aurez sans doute droit à du Albert Camus:

«Tout ce que je sais de plus sûr à propos de la moralité et des obligations des hommes, c'est au football que je le dois

S'il a été traumatisé par une équipe allemande, à du Gary Lineker:

«Le football est un jeu simple: 22 joueurs se disputent un ballon pendant quatre-vingt-dix minutes, et à la fin c'est l'Allemagne qui gagne

Mais il y a surtout de fortes chances pour qu'il vous cite un célèbre aphorisme de Bill Shankly (1913-1981), légendaire entraîneur écossais de Liverpool de 1959 à 1974, dont le Royaume-Uni célèbre ce 2 septembre le centenaire de la naissance (une minute de silence sera célébrée à Anfield, notamment):

«Le football n'est pas une question de vie ou de mort, c'est quelque chose de bien plus important que cela.»

Elue meilleure citation sur le football lors d'un sondage en 2006, cette phrase est citée dans un nombre énorme de publications, dont certaines —indice décisif de son impact— n'ont parfois rien à voir avec le football. Elle surgit aussi immanquablement quand on évoque son auteur, pourtant auteur d'innombrables autres aphorismes, que les Britanniques appellent shanklyisms:

«Quand vous êtes premier, vous êtes premier. Quand vous êtes deuxième, vous n'êtes rien.»

«Si Everton [le grand rival de Liverpool, ndlr] jouait en bas de mon jardin, je tirerais les rideaux.»

«Dans un club de foot, il y a une sainte trinité: les joueurs, les entraîneurs, les supporters. Les dirigeants ne sont là que pour signer des chèques.»

Signe de la façon dont la phrase reste attachée au personnage, l'une de ses biographies, signée du journaliste Stephen F. Kelly, s'intitule d'ailleurs It's Much More Important Than That. Pourtant, si tous les fans de foot la connaissent, peu savent quand elle a été réellement prononcée (un journaliste vétéran de Liverpool a même mis en doute récemment son authenticité), quelle est son origine et, surtout, son sens exact.

La question de la véracité est assez facile à trancher. La plus ancienne mention de la citation que nous ayions pu trouver remonte à Noël 1973 —on la trouve dans un article du Guardian compilant les «citations de l'année», où le nom de Shankly voisine avec celui d'autres fortes têtes (Mohammed Ali, Johan Cruyff, George Best...):

«Certaines personnes pensent que le football est une question de vie ou de mort. Je n'aime pas cette attitude. Je peux leur assurer que c'est beaucoup plus sérieux que cela.»

Une autre version (non datée) de la phrase la situe dans le cadre de la rivalité entre les supporters de Liverpool et ceux d'Everton:

«Je ne dis pas qu'ils s'aiment. Oh non. Le football n'est pas une question de vie ou de mort... C'est bien plus important que cela. Et c'est plus important pour eux que cela. Mais je n'ai jamais vu de bagarre lors d'un derby.»

Finalement, la version la plus facilement trouvable de la phrase a été prononcée par Shankly en avril 1981, six mois avant sa mort, lors d'une interview pour la chaîne de télévision Granada TV:

«Tout ce que j'ai, je le dois au football. Vous obtenez seulement de ce jeu ce que vous y investissez. Je m'y suis donc jeté corps et âme, à tel point que ma famille en a souffert.

— Avez-vous le moindre regret?

— Je le regrette beaucoup. Quelqu'un m'a un jour dit: "Pour vous, le football est une question de vie et de mort.". J'ai répondu: "Ecoutez, c'est bien plus important que cela." Et ma famille en a souffert, elle a été négligée.»

Coachs de football américain

Ensuite, l'origine. Shankly n'est pas au sens strict «l'auteur» de la formule: celle-ci vient en réalité des Etats-Unis. Dans un post de blog publié en 2011, l'étymologiste américain Barry Popik listait un grand nombre de coachs sportifs américains à qui la phrase, ou une variante, a été plus ou moins faussement attribuée.

On a ainsi dit parfois que Shankly s'était inspiré de Vince Lombardi, vainqueur des deux premiers Super Bowls de l'histoire avec les Green Bay Packers. La phrase a aussi été attribuée à Duffy Daugherty, coach de l'équipe de football américain de la Michigan State University, qui, dans un article de 1970, est cité comme ayant dit:

«Quand vous jouez le championnat national, ce n'est pas une question de vie ou de mort. C'est plus important que cela.»

Mais l'auteur le plus fréquemment cité est Henry Russell Sanders, le coach de l'université de Californie qui, dès 1949, aurait dit de la rivalité de son équipe avec celle de l'University of South California:

«Ce n'est pas une question de vie ou de mort, c'est bien plus important que cela.»

La statue de Bill Shankly devant Anfield Road. REUTERS/Phil Noble.

Une citation à l'américaine, donc, pour un personnage à l'américaine. Le journaliste Barney Ronay, auteur d'un livre sur les entraîneurs, a dit de Shankly qu'avec lui «l'entraîneur avait le droit d'être drôle. Il pouvait plaisanter et frapper les esprits». Dans la revue spécialisée When Saturday Comes, le même a écrit:

«Shankly a provoqué une démocratisation "à l'américaine" du langage du football. Avant lui, l'entraîneur britannique était silencieux ou assénait des platitudes avec un faux accent de la BBC. Ses homologues américains avaient leur propre voix et Shankly, volontairement ou accidentellement, a importé cette langue plus relâchée dans le football.»

«La phrase sonnait encore plus faux»

Reste le principal débat: celui sur le sens de cette citation. Depuis la mort de son auteur, elle a souvent été réfutée: comment le football pourrait-il être encore plus important que la vie et la mort? Plus important que la vie d'un joueur, que le meurtre d'un arbitre, qu'une guerre, que le 11-Septembre?

L'aphorisme paraissait d'autant plus décalé que l'un des neuf frères et soeurs de Shankly, John, est mort d'une crise cardiaque dans un stade, le soir d'une légendaire finale de Coupe d'Europe au Hampden de Glasgow. Que deux autres coachs mythiques de l'époque, Matt Busby et Jock Stein (qui lui ont été associés dans un beau documentaire) ont vu le foot les meurtrir dans leur chair: le premier a été grièvement blessé dans la catastrophe aérienne de Munich, en 1958, le second est mort d'une crise cardiaque sur le banc, lors d'un match qualificatif pour la Coupe du monde en 1985.

Quant au club de Liverpool, il fut, après la mort de Shankly, au coeur des deux grands drames du football des années 80: le Heysel en 1985 (39 morts à la suite d'une charge de supporters anglais sur une tribune) et Hillsborough en 1989 (96 morts dans un mouvement de foule). Dans son autobiographie, l'ailier des Reds John Barnes jugeait que cette dernière catastrophe faisait sonner la phrase de Shankly «encore plus faux»:

«Les évènements du 15 avril 1989 à Hillsborough m'ont fait réaliser ce qui est vraiment important dans la vie. [...] Le football a perdu sa signification obsessionnelle; il n'avait pas à être tout et l'aboutissement de tout. Comment pouvait-il l'être quand 96 personnes sont mortes, quand des parents ont perdu un enfant et des enfants un parent? La phrase de Bill Shankly selon laquelle "le football n'est pas une question de vie ou de mort, c'est bien plus important que cela" sonnait encore plus faux après Hillsborough. Le football est un jeu, une quête glorieuse, mais comment pourrait-il être plus important que la vie elle-même?»

Le drame du Heysel, le 29 mai 1985. REUTERS.

Barnes n'est pas le seul à s'être servi de la phrase de Shankly comme d'un repoussoir: elle est régulièrement citée par les journalistes dès qu'un problème de violence envahit le football. Mais sans doute l'ont-ils comprise de travers: son auteur n'a pas asséné que «le football n'est pas qu'une question de vie ou de mort», mais «n'est pas une question».

Nuance de taille. Au Heysel comme à Hillsborough, le football était justement devenu une question de vie ou de mort, et rien d'autre, rendant le jeu dérisoire: des gens y sont passés de la vie à la mort lors d'un match de football. La phrase de Shankly, elle, écarte ce moment où l'on bascule entre vie et mort (voire entre victoire et défaite: il est d'ailleurs l'entraîneur le plus célèbre de Liverpool alors que c'est pourtant son successeur qui a de loin le palmarès le plus fourni) au profit de tout le reste.

De la façon, «bien plus importante», dont le football occupe une vie entière, au quotidien, dans les moments les plus intimes et infimes. Jour après jour, entraînement après entraînement, match après match, saison après saison.

Une religion, une façon de vivre

Dans sa fameuse interview de 1981, Shankly, socialiste convaincu, échangeait ainsi sur sa vision du football avec l'ancien Premier ministre travailliste Harold Wilson:

«WILSON: C'est une religion aussi, n'est-ce pas?
— SHANKLY: Je le pense, oui.
— WILSON: Une façon de vivre.
— SHANKLY: C'est une bonne expression, Sir Harold. Une façon de vivre. Tellement important que cela en devient incroyable.»

La meilleure illustration récente de cette «façon de vivre» est le roman biographique que vient de publier outre-Manche l'auteur de polars David Peace (déjà auteur d'un excellent livre sur un autre grand coach, Brian Clough), sous le titre Red or Dead. Sept cents pages de résultats et de compositions d'équipes, de résumés de matchs et de monologues taillés à la serpe, décrivant des décennies passées chaque semaine à attendre et préparer le match suivant:

«S'il y avait une partie de foot à jouer, alors Bill Shankly jouait. Bill Shankly jouait. Il jouait et il courait. Sur chaque centimètre de pelouse. Sur chaque brin d'herbe. Bill Shankley courait. Il courait et il criait. Demandait le ballon. Constamment. Chaque ballon. Demandait le ballon. Chaque ballon. Recevait le ballon. Chaque ballon. Recevait le ballon et le passait. Et courait encore. Sur chaque centimètre de pelouse. Sur chaque brin d'herbe. Courait et criait. Demandait et exigeait la balle. Recevait et passait. Encore et encore. Encore et toujours. Match après match.»

On peut, comme la presse anglaise, trouver le livre de Peace fascinant (il l'est parfois) ou fastidieux (il l'est parfois) mais on est en tout cas assez loin des grandes phrases, de la Vie et de la Mort avec majuscules. On est dans le quotidien, envahi de partout par le football, devenu phénomène social, culturel, spirituel.

«Le football est dominé par l'amour et l'argent, le pouvoir et le plaisir, les joies et la solidarité», nous résume par mail le journaliste britannique David Goldblatt, qui avait placé la phrase de Shankly en exergue de son livre The Ball Is Round. «Et même s'ils ne peuvent pas occulter la vie et la mort, ils sont au coeur de la première et les meilleurs moyens de rester à l'écart de la seconde.»

A sa liste, on pourrait ajouter d'autres joies ou instants du quotidien, en apparence fort éloignés du football. D'ailleurs, même si vous n'aimez pas du tout ce sport «bien plus important que cela», vous connaissez peut-être quand même le nom de Shankly, par exemple si vous êtes fan de musique pop et avez un jour écouté John Cunningham ou les Smiths. Frankly, Mr Shankly, quand vous avez prononcé cette phrase, vous aviez raison.

Jean-Marie Pottier

Article actualisé le 31 août 2013 à 12h: le nom du stade de Liverpool est simplement Anfield, et non Anfield Road.

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