Culture

À quel point faut-il s’en vouloir d’utiliser Spotify?

Slate.com, mis à jour le 15.09.2013 à 17 h 15

Les services de musique en streaming n’exploitent pas vraiment les interprètes. Les auteurs-compositeurs, par contre… c’est une autre histoire.

Un utilisateur de Spotify sur tablette.

Un utilisateur de Spotify sur tablette.

En juin, David Lowery, chanteur et guitariste des groupes Cracker et Camper Van Beethoven, a posté un article sur son blog The Trichordist, à propos des droits d’auteur.

La chanson de Cracker Low, a-t-il révélé, avait été diffusée 1.159.000 fois sur Pandora en l’espace de trois mois; Lowery, en qualité de co-compositeur de la chanson, a reçu la somme de 16.89 dollars (12,78 euros). Pour 116.280 écoutes sur Spotify, Lowery a perçu 12.05 dollars. Pendant ce temps, Low ne passait que 18.797 fois sur les stations FM et AM pour la même période. Mais pour bien moins de diffusions, Lowery a reçu beaucoup plus d’argent: 1.373.78 dollars, pour être précis.

Le mois dernier, Thom Yorke, de Radiohead, et le producteur Nigel Godrich retiraient leur projet Atoms for Peace de Spotify, en prétextant les mêmes inégalités concernant les rémunérations des artistes par les services de streaming. «Ne vous y trompez pas, les jeunes artistes que vous découvrez sur #Spotify [ne] seront [pas] payés», a déclaré Yorke sur Twitter. «Mais de leur côté, les actionnaires rouleront très vite sur l’or. C’est aussi simple que ça.»

Peut-être bien. Ou peut-être bien que ce n’est pas aussi simple. L’image des jeunes musiciens naïfs qui se font piquer leur goûter par des entreprises sans foi ni loi est séduisante, et l’actuel effondrement de l’industrie du disque rend cette idée encore plus effrayante. La semaine du 28 juillet, les ventes d’albums étaient les plus basses jamais enregistrées depuis que Billboard a commencé à utiliser Soundscan pour suivre les ventes, en 1991.

Mais il est aussi bon de savoir qui rémunère qui quand la musique passe en streaming, et comment la situation pourrait changer. À chaque fois que vous lisez des chiffres affreusement bas, et que vous vous inquiétez pour l’avenir de votre groupe préféré, il convient de garder trois choses à l’esprit:

1. «Le marché de la musique», ce n’est pas la même chose que «le marché du disque»

Surtout pour les musiciens. Une récente étude réalisée par Future of Music Coalition a révélé qu’en moyenne 6% des revenus des musiciens provenaient de leurs ventes de disques. Ce n’est pas rien, mais c’est aussi beaucoup moins que ce que les non-musiciens pourraient imaginer. (Et, même s’il n’y a pas de chiffres fiables datant de l’ère pré-Napster, des preuves non vérifiées laissent entendre que ce pourcentage n’a jamais été beaucoup plus élevé).

La musique enregistrée en studio est celle que nous passons le plus de temps à écouter, mais pas celle pour laquelle nous dépensons le plus d’argent. En pratique, les disques servent surtout à promouvoir les autres façons qu’ont les musiciens de se faire de l’argent: les concerts, en premier lieu, mais aussi les cachets pour avoir joué dans des orchestres et d’autres groupes, les sessions de travail, etc.

2. La diffusion en streaming n’est pas l’équivalent numérique de la diffusion radio

En général, à chaque fois qu’une chanson est jouée sur Pandora, financé par la pub, ou sur Spotify, qui fonctionne sur inscription, elle touche une seule personne. À chaque fois qu’une chanson est diffusée à la radio, elle peut toucher des milliers de gens –mais quand on allume la radio, on ne sait pas ce qu’on va entendre. Les musiciens élargissent leur public quand de nouveaux auditeurs tombent sur leur travail, et c’est pour ça que la diffusion sur les ondes a tant d’importance pour eux.

Pour le moment, Pandora et Spotify sont encore loin d’avoir autant d’auditeurs que les radios AM et FM –une autre bonne raison de payer moins– mais ces services n’offrent pas non plus les mêmes chances de découvrir de nouveaux artistes. Pandora vous permet de choisir les artistes qui vous plaisent pour que vous les entendiez plus souvent (même si vous avez des chances de découvrir des artistes similaires que vous ne connaissez pas encore). Spotify vous permet de choisir exactement ce que vous souhaitez écouter parmi un catalogue quasi-illimité (même s’il y a aussi une fonction «radio»). À côté de ça, iTunes Radio a fait son apparition.

3. «Payer pour diffuser une chanson», ce n’est pas aussi simple que de faire un chèque à un interprète

Les enregistrements sont souvent la propriété des maisons de disques, qui paient les artistes d’avance et s’évitent l’éventualité de futures royalties. Les stations de radio américaines n’ont pas à verser quoi que ce soit aux ayants droit des chansons qu’ils diffusent. (En fait, les scandales des pots-de-vin laissent entendre que l’argent a tendance à circuler des ayants droit vers la radio).

Spotify et Pandora, d’un autre côté, sont obligés de payer les ayants droit pour être autorisés à diffuser des titres précis. (Pour davantage de détails sur qui rémunère qui, quels taux sont publics, et comment ceux-ci sont déterminés, voir cet excellent article écrit par Jean Cook, de Future of Music Coalition).

Le service à la demande de Spotify rémunère en général les ayants droits à hauteur de quelque chose comme 0,005 dollar par écoute. Ça n’a pas l’air de grand-chose, mais c’est un plus pour les maisons de disques qui détiennent les droits de milliers de chansons. (La semaine de la sortie de l’album Magna Carta… Holy Grail de Jay-Z, ses morceaux ont été écoutés 14 millions de fois sur Spotify. À ce tarif –et qui sait si ça se rapproche du tarif perçu par Jay– son label aurait engrangé près de 70.000 dollars. C’est une bonne opération!)

De son côté, Pandora se donne du mal pour faire remarquer que ses artistes les plus écoutés en streaming peuvent se faire beaucoup d’argent grâce à leur service. En octobre dernier, Tim Westergren, le cofondateur, déclarait sur son blog que l’entreprise payait plus de 10.000 dollars par an et par titre pour pouvoir diffuser les morceaux de plus de 2.000 artistes. Ça ne veut pas dire que ce sont les artistes qui toucheront cet argent, bien sûr, puisque ce sont les ayants droit qui sont payés; malgré tout, 10.000 dollars pour un label, c’est l’équivalent de 1.000 disques vendus.

Interprètes vs auteurs-compositeurs

Mais vient alors la question de l’édition musicale, et c’est ce qui dérange Lowery –la façon dont les auteurs-compositeurs sont rémunérés. Les interprètes tirent des bénéfices de la diffusion de leurs chansons, des bénéfices qui ne sont pas que financiers: la gloire, la publicité, la reconnaissance. Les auteurs-compositeurs n’en profitent généralement pas et touchent donc une rémunération fixe quand leur travail est acheté ou joué. Même si les intermédiaires, comme les agences de gestion de droits d’auteurs et les sociétés d’édition musicale, prennent leur part, quelqu’un comme Lowery peut encore empocher un peu d’argent pour avoir coécrit un tube mineur il y a vingt ans.

Mais l’engouement pour le streaming ne semble pas montrer de signes d’essoufflement –dans la première moitié de l’année, sa fréquentation a augmenté de près de 24% par rapport à l’an dernier– et c’est pour cette raison que les auteurs-compositeurs s’inquiètent. Les tarifs statutaires de l’édition musicale pour l’audio en streaming sont pour le moment si bas que le montant déboursé par Pandora pour l’édition ne représente que 4% de son chiffre d’affaires annuel, soit moins d’un centième de centime par diffusion en streaming, si l’on en croit cet éditorial écrit par deux membres du Congrès américain.

Pandora espère abaisser davantage ce tarif; plus tôt cet été, les membres de Pink Floyd exprimaient leur indignation dans USA Today contre les basses manœuvres de Pandora. (Cet article n’évoquait pas le fait que le groupe avait mis sa discographie à disposition sur Spotify quasiment une semaine plus tôt.).

Il existe un grand nombre d’irréductibles célèbres dont la musique n’est pas sur Spotify: AC/DC, Tool, Garth Brooks, Led Zeppelin ou encore les Beatles –tous des artistes à qui Spotify ne peut sans doute pas apporter grand-chose de toute façon. Personne ne va entendre les Beatles pour la première fois et tomber amoureux de leur musique en tombant dessus par hasard dans la playlist Spotify d’un ami et Led Zep n’a pas besoin de séduire les jeunes mélomanes pour attirer les foules en concert. Mais les tarifs pratiqués par Spotify pour de grands noms qui attirent les adhérents sont souvent plus élevés, comme le remarque le journaliste musical Sasha Frere-Jones.

Pour les labels indépendants, c'est d'abord un gain de visibilité

En bas de l’échelle, il y a les labels indépendants (comme le label indie-rock Drag City, basé à Chicago) et des artistes qui ont quitté Spotify qui, comme Thom Yorke l’a justement fait remarquer, ne les paie pas grand-chose de toute façon. Le mois dernier, Sam Duckworth, auteur-compositeur-interprète anglais, se plaignait que 4.685 écoutes sur Spotify ne lui rapportaient qu’un peu moins de 20 livres sterling (23,50 euros), «l’équivalent de deux albums que j’aurais vendus lors d’un concert… Je pense qu’il n’est pas exagéré de dire qu’au moins deux de ces 5.000 auditeurs auraient acheté l’album s’ils avaient été au courant de la disparité financière par rapport au streaming».

C’est sans doute vrai. Mais si on se lance dans les hypothèses, combien de ces auditeurs auraient pu acheter l’album ou venir à l’un des concerts de Duckworth, justement parce qu’ils l’avaient entendu en streaming et avaient été impressionnés par ce qu’ils entendaient? Et quelle différence cela fait-il par rapport à ce qui serait arrivé si l’une des chansons de Duckworth avait été diffusée une seule fois à la radio et entendue par 4.685 personnes? De manière générale, à quel moment la restriction d’accès aux chansons est-elle positive financièrement pour les musiciens, et quand n’est-elle uniquement qu’un moyen de revendiquer davantage de contrôle sur leur travail?

On ne pourra jamais obtenir de réponses à ces questions, mais les arguments de Nigel Godrich pour justifier le retrait des titres d’Atoms for Peace de Spotify, qui mettaient en avant «la défense des droits des autres artistes», ne tiennent pas vraiment debout.

Pour des interprètes méconnus, les droits sur les enregistrements n’ont jamais été un moyen de devenir riche, ou même de gagner sa vie; ils servent à se forger une réputation pour tirer des revenus d’une autre source et éventuellement se faire un peu d’argent. Ce sont les auteurs-compositeurs  –qu’ils soient également interprètes ou non– qui devraient se méfier de ce qui les attend, quand on voit que le streaming remplace de plus en plus les rémunérations issues de la diffusion radio ou des ventes d’albums.

Douglas Wolk

Traduit par Anthyme Brancquart

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