Monde

Syrie: ce que Barack Obama peut apprendre de la guerre du Kosovo

Fred Kaplan, mis à jour le 26.08.2013 à 12 h 36

La façon dont son prédécesseur Bill Clinton avait traité le conflit dans les Balkans en 1999 peut lui fournir un modèle dans son attitude envers le régime de Bachar el-Assad.

Barack Obama à l'université de Binghamton (New York), le 23 août 2013. REUTERS/Jason Reed.

Barack Obama à l'université de Binghamton (New York), le 23 août 2013. REUTERS/Jason Reed.

Le président Obama va probablement bombarder la Syrie dans les prochaines semaines.

Ses principaux conseillers civils et militaires se sont réunis samedi à la Maison Blanche pour discuter des options possibles. Des navires de guerre américains se dirigent vers la région; ceux qui y sont déjà, dont au moins un doit accoster, sont en état d’alerte. Le plus révélateur est peut-être cet article du New York Times qui souligne que les conseillers à la sécurité nationale d’Obama étudient la guerre aérienne de 1999 au Kosovo pour éventuellement s’en inspirer en Syrie.

Pendant ce conflit qui s’est déroulé il y a quatorze ans, les Albanais du Kosovo, province autonome de Serbie, se sont faits massacrer par le président serbe Slobodan Milosevic. Le président Bill Clinton, après moult hésitations, décida d’intervenir mais ne parvint pas à obtenir l’autorisation du Conseil de sécurité de l’Onu, où la Russie —le principal allié de la Serbie— aurait à coup sûr mis son véto à toute résolution d’utiliser la force. Clinton se tourna donc vers l’Otan, instrument tout à fait approprié pour gérer une crise au cœur de l’Europe.

Les parallèles avec la Syrie crèvent les yeux. Dans ce cas aussi, après maintes hésitations, un président américain semble envisager d’utiliser la force mais sans pouvoir obtenir l’autorisation de l’Onu à cause du véto assuré de la Russie (et de la Chine). Ces derniers temps, les pressions pour qu’il agisse se sont intensifiées à mesure que s’accumulaient les preuves —glanées non seulement par les rebelles syriens mais aussi par des associations de médecins indépendants et les renseignements américains— que les forces d’Assad ont utilisé des armes chimiques, faisant plus de 1.000 victimes civiles.

Une approche multilatérale nécessaire

Mais vers qui Obama peut-il se tourner pour obtenir la légitimité d’une alliance multinationale? Personne ne l’a encore dit mais la possibilité de l’Otan se dessine de nouveau —cette fois peut-être dirigée par la Turquie, membre le plus oriental de l’alliance, dont les dirigeants sont très inquiets du nombre croissant de victimes et de l’instabilité en Syrie, qui s’étend de l’autre côté de leur frontière méridionale.

Les armes utilisées par l’Otan au Kosovo —mais surtout, celles qu’elle n’a pas utilisées— sont également susceptibles d’intéresser le président Obama. Clinton tenait à ce qu’aucun soldat ne soit déployé à terre pour aider les Albanais et avait demandé à ses chefs militaires, dans la mesure du possible, de ne pas perdre une seule vie américaine au combat.

Par conséquent, la bataille du Kosovo fut, pour les Américains, une guerre strictement aérienne (seuls deux soldats américains furent tués, pas au combat mais dans un accident d’hélicoptère au cours d’un exercice). La guerre aérienne dura une éternité, sembla-t-il à l’époque —78 jours.

Plus de 1.000 avions de l’OTAN (notamment les premiers drones Predator) firent au total 38.000 sorties pour combattre. Les bombes —la plupart larguées d’au moins 3.000 mètres, pour éviter les batteries antiaériennes— semblant n’avoir aucun effet sur les agissements de Milosevic jusqu’aux derniers jours de la campagne, les commandants de l’Otan ne cessèrent d’ajuster et d’étendre leurs cibles, qui allaient des bases militaires aux usines en passant par les centrales électriques et les chars serbes sur le champ de bataille.

Quelques abominables erreurs furent commises, à la suite de renseignements erronés: le bombardement d’une caravane albanaise, confondu avec un convoi serbe, et de l’ambassade chinoise de Belgrade, prise pour un relais radio militaire. En tout, on estime que les «dommages collatéraux» firent 1.200 victimes civiles en 78 jours.

Au final, la guerre fut gagnée. Les objectifs stratégiques étaient d’arrêter les combats, de forcer Milosevic à retirer son armée, de faire de nouveau du Kosovo une enclave albanaise autonome et de laisser des troupes de l’Otan—30.000 soldats— pour maintenir la paix. Et ces objectifs furent atteints.

Pendant et après la guerre, de nombreux républicains et certains officiers militaires à la retraite ont sévèrement reproché à Clinton de s’être trop appuyés sur l’Otan. Ils ont parlé de guerre «en comité» et prétendu qu’elle aurait été remportée bien plus rapidement si les États-Unis avaient pu y aller seuls.

Mais le général Wesley Clark, commandant de l’Otan à l’époque, avança plus tard dans son ouvrage Waging Modern War: Bosnia, Kosovo and the Future of Combat que l’approche multilatérale était nécessaire pour deux raisons: pour donner une légitimité à la guerre (surtout faute de résolution de l’Onu) et pour contrer toute résistance que la Russie serait susceptible de réunir (au final, Milosevic capitula lorsqu’il se rendit compte que, malgré ses promesses, Moscou ne viendrait pas à son secours).

Imaginons qu’Obama admette que l’Otan soit la force-clé d’une campagne aérienne en Syrie, et que suffisamment de ses membres acceptent d’entrer dans le jeu (au Kosovo, chaque membre de l’alliance, la Grèce exceptée, avait joué un rôle ou un autre). Quels seraient les objectifs de la guerre?

C’est la question cruciale de toute intervention militaire. Elle doit être posée et il faut y répondre avant de prendre la moindre décision d’intervenir —et il faut également calculer les efforts nécessaires pour atteindre ces objectifs et déterminer si les bénéfices valent les coûts engagés.

Obama rechigne à utiliser les armes

Le passif de commandant en chef d’Obama a rendu certaines choses très claires: il a tendance à rechigner à utiliser les armes. Quand il constate que c’est inévitable, il ne se fixe pas d’objectifs grandioses et exige que des nations alliées se joignent à lui, voire prennent la tête du mouvement, surtout si leurs intérêts dans le conflit dépassent ceux des Etats-Unis.

Si Obama a recours à la force en Syrie, il le fera parce qu’il aura la preuve avérée que le régime d’Assad a tué de nombreux civils avec des armes chimiques. Dans ce cas-là, deux considérations guideront sans doute sa prise de décision. Tout d’abord, il a tracé une «ligne rouge» à ce sujet, publiquement et au moins cinq fois cette dernière année, et ne rien faire —surtout après les dernières révélations— enverrait pour le moins des signaux troublants sur la fermeté et la crédibilité des États-Unis.

Ensuite, ne pas réagir saperait, voire anéantirait le tabou que la communauté internationale a placé sur les armes chimiques (surtout sur les gaz innervants) depuis la fin de la Première Guerre mondiale. Je soupçonne que ce facteur soit plus pertinent aux yeux d’Obama, qui prend très au sérieux la question des normes internationales.

Par conséquent, l’objectif numéro 1 d’une campagne aérienne américaine contre la Syrie se limiterait apparemment à dissuader ou à empêcher le régime d’Assad d’utiliser de nouveau des armes chimiques. Or, les généraux et autres responsables des renseignements d’Obama lui diraient probablement qu’ils ne peuvent faire grand-chose pour remplir cette mission. Il y a peu de chance qu’ils sachent où est situé le reste des stocks d’armes chimiques, qu’ils seraient par conséquent dans l’impossibilité de détruire.

Quant à l’idée d’utiliser la force militaire pour dissuader une action future, elle est plutôt vague: rien ne prouve qu’elle aurait le moindre effet sur Assad. Obama se trouverait obligé de préciser quels dégâts supplémentaires il provoquerait dans le cas où Assad choisirait d’ignorer le message et devrait être raisonnablement certain à l’avance que ces dégâts-là suffiraient à le dissuader.

«Intérêt national»

Le régime d’Assad lui-même constituerait une cible de frappe aérienne plus extravagante mais probablement plus réaliste —avec pour objectif de le détruire, ou tout au moins de l’affaiblir grièvement.

Dans un courrier adressé le 5 août au Congrès et rendu public la semaine dernière, le général Martin Dempsey, chef d’état-major des armées des États-Unis, fait un commentaire pertinent à ce sujet. Il dit que si le régime d’Assad était renversé, aucune de la myriade de factions rebelles syriennes ne serait actuellement en position de remplir le vide. Et si une de ces factions accédait au pouvoir, aucune ne semblerait encline à promouvoir les intérêts américains. Ainsi, il exprime un certain scepticisme à l’idée de prendre parti pour une faction rebelle en particulier ou, éventuellement, d’envoyer davantage d’armes à ses combattants.

Toutefois, Dempsey explique également dans cette lettre qu’une intervention américaine pourrait faire pencher la balance en défaveur d’Assad dans la guerre civile syrienne —notamment en détruisant ses équipements et ses infrastructures militaires ainsi qu’en réduisant le flot d’armes venues d’Iran, de Russie et d’ailleurs.

Le président Obama semblait sur la même longueur d’ondes lorsqu’il a dit, pendant une interview diffusée ce week-end sur CNN, que si la situation syrienne était «préoccupante», son travail de président était de «réfléchir à ce que nous faisons du point de vue de.... notre intérêt national». Il a ajouté:

«Parfois, on a vu des gens appeler à une action immédiate, se précipiter dans des histoires qui ne tournent pas comme prévu et nous embourber dans des situations très difficiles, qui peuvent avoir pour conséquence de nous entraîner dans des interventions très onéreuses, difficiles et coûteuses, qui au final ne font que nourrir encore plus de ressentiment dans la région.»

Mais Obama a également expliqué que si les preuves montraient clairement qu’Assad avait utilisé des armes chimiques «à grande échelle», cela «commencerait à toucher au cœur des intérêts nationaux... à la fois… en matière d’assurance que des armes de destruction massive ne prolifèrent pas, et pour ce qui est de la nécessité de protéger nos alliés, nos bases dans la région».

C’est la première fois qu’Obama mentionne «le cœur de notre intérêt national» dans le contexte syrien. Cela peut être le signe d’une intensification des pressions pour agir —et, ici encore, le Kosovo, où Clinton a changé d’opinion de façon spectaculaire au sujet de l’intervention, fournit un curieux parallèle.

Détruire et déstabiliser

Dans sa lettre, le général Dempsey écrit «Nous pouvons détruire la force aérienne syrienne» mais il avertit également que le faire serait susceptible «d’intensifier le conflit et d’y engager davantage les États-Unis».

Ce serait en effet le risque, du genre justement qu’Obama est plutôt enclin à éviter. Il y a eu quelques exceptions, notamment en Libye, où il a conclu que le plus important était de se débarrasser de Kadhafi et de laisser les acteur sur le terrain gérer les conséquences —aidés dans une certaine mesure par les États-Unis, mais surtout par des alliés ayant davantage d’enjeux dans la région.

Cela sera peut être la position qu’il adoptera en Syrie, en accord avec la Turquie, l’Arabie saoudite, la Jordanie et d’autres parties concernées, qui joueraient un rôle aux côtés des troupes de l’Otan. S’il décide d’utiliser la force, c’est la seule position qu’il pourra raisonnablement adopter.

Étant donnés la menace, la crise humanitaire, le statut de l’Amérique dans la région et l’importance de préserver les normes internationales contre l’utilisation des armes de destruction massive, la meilleure option pourrait être de détruire d’énormes pans de l’armée syrienne, de déstabiliser le régime d’Assad et de laisser les acteurs sur le terrain s’occuper de l’après. Cela finirait peut-être par contraindre Assad à négocier sérieusement; peut-être cela contraindrait-il les Russes à faire machine arrière et à renoncer à leur soutien (tout comme la campagne de l’Otan au Kosovo les a forcés à lâcher Milosevic).

Ou peut-être cela ne ferait-il qu’engendrer chaos et violence. Mais pour l’instant, les deux se déchaînent déjà, et ils pourraient diminuer —et peut-être serait-il plus simple d’esquisser un genre d’accord— si Assad était sérieusement affaibli ou disparaissait de la circulation.

Fred Kaplan

Traduit par Bérengère Viennot

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